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Alexander Wang, jeune prodige de la scène new-yorkaise

 

Rencontre avec le créateur qui renouvelle depuis 2007 la séduction de la mode américaine.

Alliant comme nul autre de sa génération le talent et le sens commercial, le créateur d’origine taïwanaise vient de signer une collection très réussie pour H&M, et redéfinit avec brio le style de la maison Balenciaga. Rencontre.

© Numérique : Luca Bellumore. Retouche : Maria Fimmano

Numéro : Depuis vos premières collections, une réputation de fêtard invétéré vous colle à la peau… Sortez-vous toujours autant maintenant que vous dessinez également pour la maison Balenciaga ?
Alexander Wang :
 [Il éclate de rire.] Disons qu’il est nécessaire de trouver un équilibre dans sa vie, et que, dans cette industrie stressante, j’ai eu besoin de trouver un moyen de relâcher la pression. Danser et voir mes amis était la meilleure solution.

 

Est-ce une façon de rester connecté aux désirs de votre génération ?
Oui, mais je veux m’adresser à une clientèle assez large, et pas seulement à ma génération. J’aime ce challenge. Il est également important pour moi de produire des pièces à des prix très différents. C’est pourquoi cela m’a plu de réaliser une collection capsule avec H&M.

 

Les collections de votre ligne principale, qui défile à New York, combinent le streetwear et le luxe d’une façon différente chaque saison. Comment envisagez-vous ce dosage ?
Pour chacune des collections sur lesquelles je me mets à travailler, je me pose la question de ce que ma marque incarne, et j’essaie de faire évoluer cette identité. Je pars toujours d’une multitude de pistes. Je déteste les pseudo-récits du type : “C’est l’histoire de Brigitte Bardot en voyage à Bali.” Je procède de façon beaucoup plus organique, à partir d’idées de couleurs, de matières, de silhouettes. J’étudie diverses options pour dénicher une contradiction féconde, car cela ne m’intéresse pas d’explorer une idée unidimensionnelle. Je pars d’éléments qui apparemment s’opposent et j’essaie de trouver une articulation entre eux.

 

Aujourd’hui, votre marque incarne avec force le fantasme d’un style de vie new-yorkais. Mais je suppose que vous ne vous êtes pas réveillé un beau matin en vous disant : “Voilà, j’ai trouvé, je vais vendre New York au reste du monde.” 
[Il rit.] Non, en effet ! Je suis originaire de Californie, je suis allé à l’école à Los Angeles, puis j’ai suivi des cours d’été à Londres. Lorsque j’ai dû choisir où j’allais faire mes études, j’ai pensé que New York était un juste milieu entre la Californie et l’Europe, ce n’était pas un changement de vie trop radical. Mais je n’ai pas le sentiment d’incarner New York. Parfois, on entre sans le vouloir dans les catégories mentales des gens, on correspond sans le chercher à leurs fantasmes et à leurs attentes. On dit que j’incarne le style new-yorkais, mais je ne sais pas ce que cela signifie, New York est un tel melting-pot de cultures et de sous-cultures. Est-ce le style uptown [quartiers chics de Manhattan], le style de downtown Manhattan, celui de Brooklyn ou celui de l’East Village ? Je peux juste concéder que l’énergie propre à New York m’influence beaucoup. C’est, je crois, la seule ville du monde qui évolue constamment.

 

Le confort, l’attitude un peu relâchée que vous impulsez dans vos collections sont des éléments typiquement américains, inspirés du sportswear. Cela incarne-t-il pour vous une attitude plus contemporaine et plus juste que des silhouettes guindées et figées ? 
Tous les vêtements et accessoires que je conçois s’ancrent nécessairement dans un confort facile à vivre au quotidien. C’est aussi le cas de ma collection de l’été 2015, où je me suis pourtant inspiré de références haute couture, de Mme Grès et de Fortuny. Cela fait intrinsèquement partie de mon approche du design. Que mes créations soient d’essence abstraite, vintage ou futuriste, j’essaie de ramener mes références à notre mode de vie contemporain. Lorsque je produis des pièces sophistiquées, il est essentiel qu’elles soient fonctionnelles. À l’inverse, j’essaie d’apporter un élément de design pointu quand je dessine des vêtements de sport. Dans tous les cas, je bannis la préciosité. Si je travaille sur une pièce luxueuse, disons, par exemple, un sac en crocodile, j’aime l’idée qu’on puisse jeter ce sac sur le sol, qu’il ne soit pas trop fragile et ne demande pas trop d’attention. Ce qui est trop précieux et prévisible ne me ressemble pas. J’ai toujours besoin de trouver ma vision.

 

Comment avez-vous perçu les réactions des journalistes qui, soudain, vous ont porté aux nues parce que vous vous êtes inspiré de la haute couture ? 
[Rires.] Dans la mode, plusieurs conversations coexistent au même moment. Il faut donc toujours se demander qui est votre client et qui vous voulez exciter ou impressionner en priorité. Ne soyez pas vexée, mais pour moi la cliente est plus importante que la journaliste. Je ne verse pas pour autant dans la platitude commerciale, car il est important de proposer des pièces très fortes qui dessinent un univers et impriment une direction. Mais lorsque je lis les comptes rendus de défilés de certaines journalistes importantes, je remarque qu’elles réagissent positivement lorsqu’elles ont le sentiment que le créateur s’adresse directement à elles, flatte leur culture.

 

Loin d’être une version cheap de votre ligne en nom propre, votre collection pour H&M était une collection capsule dotée de sa propre cohérence. Elle explorait les codes sportifs de façon plus frontale et entière que vous ne le faites sous votre propre nom. 
Lorsque H&M m’a abordé, j’ai réfléchi à ce qu’il serait pertinent de faire. De nombreuses marques ont proposé à travers cette chaîne des versions plus abordables de leurs pièces iconiques, mais ma marque est trop jeune pour proposer des pièces d’archives. Je me suis donc demandé ce que je pouvais faire à ce niveau de prix, qui reste qualitatif, et je me suis naturellement tourné vers le vêtement de sport. J’ai toujours souhaité explorer cette piste pour ma propre marque, mais je n’en avais pas les ressources ni l’opportunité. H&M me les offrait sur un plateau. Je me suis dit qu’il était très intéressant de me prêter à cet exercice, car nous achetons tous des articles de ce niveau de prix, chez Nike ou chez Adidas. Que l’on soit client d’Hermès, d’Alexander Wang ou de H&M ne change rien à l’affaire. J’ai donc pensé que c’était une façon intelligente d’élargir mon public.

 

Cette collection était également très différente, et complémentaire, de votre ligne de beaux basiques T by Alexander Wang, que vous avez lancée peu de temps après votre ligne principale. Quelle est sa place dans votre univers ? 
Certains qualifient encore T de ligne de diffusion, mais je ne l’ai jamais pensée de la sorte. Une ligne de diffusion propose des versions bon marché des pièces d’un créateur, pour toucher un public plus large. Or, j’ai créé T originellement comme une collection capsule de basiques, qui complétait ma ligne principale. Elle représente l’aspect le plus casual et confortable de ma marque. C’est là encore quelque chose de totalement organique pour moi, car je porte des sweat-shirts et des teeshirts tous les jours. Je pense que ces basiques doivent être d’aussi bonne qualité que les pièces plus sophistiquées.

 

La musique joue un rôle important dans votre univers : vous avez collaboré avec le groupe sud-africain Die Antwoord, et avec Diplo. Le DJ Baauer a mixé lors de vos after-parties…
La musique est en effet un aspect essentiel de ma vie et de l’univers de ma marque. J’essaie de collaborer avec des personnes dotées d’une identité forte, qui créent réellement quelque chose, et je constate que, pour moi, il s’agit souvent de musiciens. J’adore les acteurs et les décorateurs d’intérieur, mais il est plus difficile d’imaginer un style qui s’inspire du design d’intérieur [rires], alors que la mode est un élément essentiel de courants tels que le punk, le grunge, le hip-hop. Les musiciens m’impressionnent, car ils incarnent leur art, ils le personnifient à travers leur style vestimentaire, leur univers visuel, leur façon de communiquer avec le public.

 

Vous faites partie, avec Tom Ford, des designers américains les plus cités par les rappeurs… Êtes-vous très connecté à la culture hip-hop ou plutôt surpris du culte que ces artistes vous vouent ? 
[Rires.] C’est une surprise et un honneur à chaque fois que j’entends mon nom dans un morceau. Je ne connais pas 2 Chainz personnellement, comme je ne connaissais pas Jay-Z avant qu’il ne mentionne mon nom dans sa chanson. Ensuite nous nous sommes rencontrés et…

 

… et ce fut l’amour fou : “I love your work”, “Oh, thank you, I love your work.” 
[Rires.] Quelque chose comme ça, oui.

 

Dans les vidéos que vous diffusez sur votre site et sur YouTube, vous dessinez autour de votre marque toute une culture en invitant des personnalités telles que le rappeur A$AP Rocky ou le personnage de série caricatural Bon Qui Qui dans de véritables courts-métrages humoristiques. 
Avoir une communication directe avec mon public, qui ne soit pas immédiatement liée au produit, est une chose essentielle pour moi. Cependant, tout cela s’organise de façon très instinctive, rien n’est très planifié.

 

Ces vidéos, plutôt que de vous mettre en avant, traduisent un état d’esprit, un humour. Placez-vous la marque avant vous-même dans votre communication ? 
Cela m’apparaît comme une évidence. J’espère que ma marque grandira et se poursuivra longtemps, je ne serai pas toujours présent physiquement pour en parler. Et puis, le stéréotype du créateur-diva me semble simplement obsolète et affligeant.

 

On a beaucoup dit que le fait d’avoir de la famille en Chine avait aidé votre développement là-bas, est-ce vrai ? 
On a souvent déformé la vérité. Ma famille en Chine ne travaille pas dans la mode et ne possède pas d’usine. Mais il est vrai qu’étant d’origine chinoise, il est naturel pour moi d’y envisager un développement. Et il paraissait logique, étant donné la configuration actuelle de la mode, d’ouvrir ma deuxième boutique dans ce pays. Je parle mandarin et j’ai l’air chinois. Or la plupart des gens ne comprennent rien à la Chine, si vaste et si peuplée. La Chine et Internet sont aujourd’hui les deux seules terres inconnues qui désarçonnent ou effraient les businessmen [rires].

 

Êtes-vous aujourd’hui à l’aise chez Balenciaga ? 
Oui, désormais je connais bien mon équipe, qui est celle qui travaillait pour la maison avant mon arrivée. J’ai dû m’adapter, car il s’agit d’une maison française avec un grand héritage. Et, surtout, les codes de courtoisie sont très différents en France [rires].

 

Avez-vous en tête un modèle de développement ? Ouvrirez-vous bientôt vos propres restaurants, comme Ralph Lauren ou Giorgio Armani ?
[Rires.] Dans la vie, je n’exclus rien, mais pour l’instant ce n’est pas du tout dans mes projets. Je fais vraiment une chose après l’autre.

 

Propos recueillis par Delphine Roche, portrait Robbie Fimmano

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