24 Octobre

Pourquoi les Japonais règnent sur l’architecture

 

Tadao Ando, Shigeru Ban, Sou Fujimoto… les architectes japonais sont sollicités dans le monde entier et multiplient les projets en France. Une captivante exposition au Centre Pompidou-Metz explique pourquoi ils sont si convoités et retrace la genèse de leur art fascinant de la ligne pure. 

Par Christian Simenc

  • Projet 1000 arbres Paris
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  • Yasuhiro Yamasita & Azusa Ishii (Atelier Tekuto), Monoclinic, Tokyo, 2012
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  • Takeshi Hosaka, Restaurant Hoto Fudo, Fujikawaguchiko, 2009
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  • Takeshi Hosaka, Restaurant Hoto Fudo, Fujikawaguchiko, 2009
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  • Junya Ishigami, Atelier KAIT, Institut de technologie de Kanagawa, 2008
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  • Itsuko Hasegawa, Jardin et musée du Fruit, Yamanashi, 1996
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  • Kengo Kuma & Associates, Asakusa Culture Tourist Information Center, 2012
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  • Shigeru Ban, Curtain wall house (Case Study House 7), Tokyo, 1965
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  • Sou Fujimoto Architects, Primitive Future House (N House), 2003
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  • Yutaka Murata, Pavillon du groupe Fuji, Osaka, 1970
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  • Kengo Kuma, GC Prostho Museum Reasearch Center, Kasugai-shi, Japon
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  • Kishô Kurokawa, Pavillon Toshiba IHI, Osaka 1970
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  • Arata Isozaki, Villes dans les airs, projets non réalisés, Tokyo, 1960 - 1963
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  • Toyô Itô, Médiathèque de Sendaï, 2000
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  • Masaharu Takasaki, Maison Tenchi, Aichi, 2009
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  • Isozaki, Arata, Re-ruined Hiroshima, 1968.
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  • Sou Fujimoto, House NA, 2011
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  • Sou Fujimoto, Tokyo Apartment, Tokyo, 2012
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  • Kenzo Tange, National Gymnasiums for the Tokyo Olympics, 1964
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  • Kiyonori Kikutake, Marine City (Ville sur la mer), projet non réalisé, 1963
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  • Kiyonori Kikutake, Marine City (Ville sur la mer), projet non réalisé, 11 février 1959
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  • Sachio Ôtani, Pavillon Sumitomo, Osaka, 1970
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  • Antonin Raymond, Centre musical de la préfecture de Gunma, Takasaki, 1961
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  • Yuusuke Karasawa, s-house, Saitama, 2013
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  • Kenzô Tange, Centre pour la paix, Hiroshima, 1952
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S’il est un pays qui, ces dernières années, a le vent en poupe dans l’architecture contemporaine, c’est bien le Japon. Pour preuve : trois des huit derniers Pritzker Prize (l’équivalent du prix Nobel en architecture) sont issus du pays du Soleil-Levant. Pas étonnant alors que se soit développée, à travers la planète entière, une véritable “japonophilie”. La France aussi est tombée sous le charme. Rien qu’à Paris, pas moins d’une dizaine d’édifices majeurs, qui ont vu ou verront le jour d’ici à 2023, sont dus à une patte nippone. Ainsi Shigeru Ban vient-il de livrer le complexe culturel La Seine Musicale (à Boulogne-Billancourt), tandis que Kengo Kuma, tout juste en train d’achever l’agrandissement du musée Albert-Kahn, planche désormais sur la future gare de Saint-Denis Pleyel (Seine-Saint-Denis). Tadao Ando, quant à lui, est en pleine réflexion pour loger la collection Pinault dans l’ancienne Bourse du commerce, à Paris, tandis que Sou Fujimoto fignole le centre de formation de l’École polytechnique sur le campus de l’université de Paris-Saclay (Essonne). Comment expliquer une telle popularité ? Dans un essai intitulé Japan-ness in Architecture (éd. The MIT Press, 2006), l’un des maîtres de l’architecture nippone, Arata Isozaki, identifie les particularités intrinsèquement liées à la culture japonaise, du vii e au x x e siècle, et définit ce néologisme de “japonité” par “une immuabilité de certaines valeurs et une identité que les architectes ne cessent de réinterpréter au fil des siècles”. 

 

De quoi est faite aujourd’hui cette fameuse japonité ? L’an passé, à l’occasion de l’exposition A Japanese Constellation: Toyo Ito, Sanaa, and Beyond, au MoMA de New York, Toyo Ito en délivrait quelques clés, assurant préférer “les objets mous aux objets durs, les lignes incurvées aux lignes droites, l’ambiguïté à la clarté, la diversité spatiale au fonctionnalisme et le naturel à l’artificiel ”. Interrogé par la revue australienne Architecture & Design, Kengo Kuma, lui, se fait un peu plus explicite : “C’est l’acte même qui consiste à rechercher l’essence de quelque chose, qui produit une forme d’esthétique que beaucoup se plaisent à qualifier de ‘japonaise’. À vrai dire, la valeur réelle de cette recherche sur l’essence d’un objet ou d’un lieu réside dans la quête de ses spécificités. Je ne suis pas sûr que cette approche soit typiquement japonaise, reste que notre ‘lentille’ nippone se focalisera sur ces spécificités et les placera au centre du projet.

 

Quoi qu’il en soit, cette popularité résulte de la force de quelques éléments, au premier rang desquels l’accomplissement de la légèreté. Sans doute est-ce même là la plus grande contribution du Japon à l’histoire de l’architecture. Ainsi la culture ancestrale des écrans – shoji –, des portes coulissantes – fusuma – et autres cloisons en papier – washi – se réinterprète-t-elle aujourd’hui à travers les notions de fluidité et de transparence. Celles-ci se déclinent dans l’espace intérieur, comme dans cette maison de Kugayama [quartier résidentiel de Tokyo] rénovée par Mizuki Imamura et Isao Shinohara, où se déploie une somptueuse composition de cloisons en bois ajourées et d’étagères aérées. Elles sont aussi les maîtres mots à l’extérieur, comme en témoigne l’étonnante Boundary Window de Shingo Masuda et de Katsuhisa Otsubo, conversion de trois appartements en une maison unifamiliale, dont la façade n’est plus qu’une gigantesque fenêtre.

 

Transparence dit aussi transition douce entre l’intérieur et l’extérieur. En 2009, à Kyoto, Hideyuki Nakayama livre la O House. Pour faire “entrer” l’extérieur à l’intérieur, elle n’arbore, sur sa façade principale, qu’un immense rideau-écran. Adeptes d’“une architecture de l’effacement”, Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa (Sanaa) ne sont pas en reste. Après le musée du Louvre-Lens, et en attendant la livraison à Paris des nouveaux bâtiments du grand magasin La Samaritaine métamorphosé, ils ont inauguré le centre culturel Grace Farms, à New Canaan (ÉtatsUnis). Éparpillés sur un vaste terrain situé dans une réserve naturelle, cinq pavillons s’habillent d’un seul et même toit filant à travers le paysage vallonné. De part et d’autre, les parois de verre qui grimpent du sol au plafond gomment allègrement la limite entre intérieur et extérieur, offrant une vue à 360 degrés sur le panorama alentour.

 

 

“Réputés pour leur exigence et leur précision obsessionnelles, les maîtres d’œuvre nippons peuvent être jusqu’au-boutistes.”

Le pavillon Kohtei (2016) de Yoshitaka Lee, Yuichi Kodai et Kohei Nawa (studio Sandwich, Kyoto) à Fukuyama, Japon.

La présence vigoureuse de la nature est d’ailleurs une caractéristique majeure de l’architecture nippone. En 2008, Sou Fujimoto plante, à Kumamoto, la Final Wooden House, logis fait de traverses en bois, sans aucune séparation entre sol, murs, plafond et mobilier. La maison n’intègre pas la nature, elle est la nature. Idem avec cette villa érigée à Hakuba par Toshiharu Naka et Yuri Uno. La moitié de la construction, conçue dans un matériau translucide, projette illico ses habitants au cœur de l’environnement. Plus métaphorique, Junya Ishigami, lui, soutient le toit du Kanagawa Institute of Technology à l’aide de 300 poteaux de différentes grosseurs, “tels des troncs disparates dans une forêt”.

 

Élément aujourd’hui quasiment disparu de la palette des maîtres d’œuvre français, la maison individuelle est, pour les Japonais, un sujet de prédilection dans lequel ils excellent. Urbanisme tentaculaire et manque d’espace obligent, ils sont devenus des as de l’exiguïté. À Kyoto, le tandem Alphaville triture la hauteur et les diagonales pour déployer au chausse-pied, grâce à d’habiles charpentiers, une habitation sur une base de 53 m2 . À Tokyo, Hiroo Okubo livre, lui, à une intersection de rues, la maison Kamiuma, coque de béton complètement opaque, hormis une ouverture triangulaire dans un angle et des patios dissimulés à l’intérieur. Mais le projet étalon reste la villa Garden and House de Ryue Nishizawa, à Tokyo, coincée entre deux hauts immeubles qui ne lui accordent qu’une largeur constructible de… quatre mètres. Nishizawa maximise l’espace en supprimant les murs extérieurs, remplacés par des parois de verre, quelques rideaux ou des plantes vertes.

 

Technique sublimée par le Japon, l’origami, ou l’art du papier plié, s’invite parfois dans la réflexion architecturale. À l’image de l’école maternelle Aitoku, à Saitama, conçue par Kengo Kuma, qui entrecroise une série de toits aux angles acérés et orientés dans diverses directions. Plus délicat, Toyo Ito déplie, lui, les murs du Museo international del Barroco, à Puebula (Mexique), telles de fragiles feuilles de papier blanc. Réputés dans le monde pour leur exigence et leur précision obsessionnelles, les maîtres d’œuvre nippons peuvent être jusqu’au-boutistes. En témoigne ce projet ouvert l’an passé sur les collines de Fukuyama : le pavillon Kohtei. Planté au sein des Shinshoji Zen Museum and Gardens et dédié notamment aux pêcheurs disparus en mer, il est l’œuvre des architectes Yoshitaka Lee et Yuichi Kodai, et de l’artiste Kohei Nawa, têtes pensantes du studio de création Sandwich, à Kyoto. Pour habiller cet édifice en lévitation sur une poignée de pilotis et évoquant “la forme d’une coque de navire”, ils n’ont pas hésité à faire appel à des maîtres couvreurs actifs depuis seize générations et employant une technique multi-centenaire : le kokera-buki. Rien que pour la toiture, ils ont ainsi fixé, en neuf couches successives et avec des clous en bambou, plus de 340 000 bardeaux en cyprès japonais, auxquels s’ajoutent les 250 000 modules de la sous-face du bâtiment. Bref, de l’art du bonsaï appliqué à l’architecture. Un bijou !

 

Exposition Japan-Ness. Architecture et urbanisme au Japon depuis 1945, jusqu’au 8 janvier 2018, Centre Pompidou-Metz, parvis des Droits-de-l’Homme, Metz (57), 

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