06 Novembre

Le Louvre Abou Dhabi est-il la 8e merveille du monde ?

 

Sous son dôme argenté, la nouvelle antenne du musée du Louvre miroite comme un bijou précieux au soleil d’Abou Dhabi. Ce somptueux écrin qui accueille près de 600 œuvres est signé de l’architecte star Jean Nouvel, qui nous en révèle les coulisses.

By Christian Simenc

© Louvre Abu Dhabi, Photography by Mohamed Somji

Il s’est posé à la pointe d’une île jadis désertique. Gigantesque scarabée à la carapace argentée et ajourée, blanchie en permanence par le vent saturé de sable ivoirin. Ce monumental animal n’est autre que le nouveau musée du Louvre-Abu Dhabi, œuvre de l’architecte français Jean Nouvel, et première pièce d’un puzzle muséal baptisé Cultural District. Initié par les autorités de l’émirat, ce projet s’implante sur Saadiyat, île de quelque 2 700 hectares (soit un quart de la surface de Paris), qui accueillera, outre le Louvre, quatre équipements culturels majeurs conçus par autant de grands noms de l’architecture, tous lauréats du prix Pritzker : le Zayed National Museum, dédié à l’histoire des Émirats arabes unis, signé du Britannique Norman Foster ; le Musée maritime, dessiné par le Japonais Tadao Ando ; le Guggenheim-Abu Dhabi de l’Américain Frank Gehry ; enfin, le Performing Arts Centre – consacré aux arts vivants – imaginé par feu l’Anglo-Irakienne Zaha Hadid.

 

C’est Jean Nouvel qui a donc eu l’insigne honneur d’ouvrir le bal parmi cette flopée de “starchitectes” : My Frenchness was very happy!” a-t-il ainsi plaisanté en anglais dans le texte, le 13 septembre, lors d’une présentation in situ. Même si, pour l’heure, le nouveau Louvre-Abu Dhabi paraît bien esseulé au milieu d’un urbanisme en devenir, ce projet est assurément l’un des plus étourdissants qu’ait signés l’architecte français et l’un de ses  plus aboutis. Sa gageure : proposer une relecture aiguë de l’architecture traditionnelle locale. “Je connais bien l’architecture arabe. L’un des premiers bâtiments qui m’a fait connaître est l’Institut du monde arabe, à Paris [inauguré il y a 30 ans exactement]. Elle se fonde notamment sur deux notions que j’apprécie particulièrement : la lumière et la géométrie”, commente Jean Nouvel. Mais son tour de force est surtout d’avoir réussi à marier de manière époustouflante deux archétypes du vocabulaire architectural arabe : le dôme et la médina. “Je suis un architecte contextuel, poursuit-il. En ce sens, ma première volonté était que ce musée s’inscrive dans la culture, l’histoire et la géographie d’Abu Dhabi, qu’il ne puisse être transplanté à Paris ou à New York, mais qu’il soit précisément pensé pour ce site, enfin, qu’il soit une architecture arabe d’aujourd’hui.

 

Lorsqu’on arrive à Abu Dhabi par le pont Sheikh Khalifa, au nord-est du centre-ville, on aperçoit en effet d’emblée ces deux éléments caractéristiques subtilement imbriqués, sans toutefois pouvoir deviner leurs limites respectives : d’une part, un immense dôme habilement comprimé, d’autre part, une série de cubes blancs de toutes dimensions. L’ensemble est colossal : 97 000 m2. Une fois le seuil franchi, le parcours est, à dessein, labyrinthique : “Je ne voulais pas créer une avenue toute droite, explique l’architecte, mais au contraire une promenade jalonnée par une suite de découvertes, à l’instar de la ville traditionnelle arabe. Si l’on découvre tout au premier coup d’œil, on se lasse vite.” D’où cette collection de bâtiments individuels en béton blanc – 55 en tout, dont 23 salles d’exposition –, qui font effectivement ressembler le lieu à une cité : “Ce musée est une micro-ville. Il y a un jeu avec l’échelle de ces cubes blancs, qui sont évidemment beaucoup plus grands que les maisons de la médina. Chaque volume correspond à une salle ou à une fonction”, ajoute Jean Nouvel.

 

 

La pluie de lumière issue du dôme crée un effet époustouflant. J’ai voulu que cette ombrelle soit aussi un signe de spiritualité, qu’elle se lise comme une relation métaphysique avec le ciel.” Jean Nouvel

 

 

Les espaces d’exposition s’étendent sur une surface totale de 8 600 m2. Certaines salles bénéficient d’un éclairage naturel zénithal, d’autres pas. Entre chacune d’elles, des galeries offrent une multitude de cadrages sur l’extérieur, parfois à travers des moucharabiehs en métal. Peu après l’entrée, le visiteur distingue pour la première fois, grâce à une ouverture dans le plafond, un fragment de l’intrigant dôme. Mais ce n’est qu’après avoir pénétré dans la première salle d’exposition qu’il se retrouve sous ladite coupole. Un choc ! Déployée à 29 mètres de hauteur, cette dernière est constituée de huit couches de métal (Inox, fer ou aluminium) superposées sur une épaisseur de sept mètres, chaque fois décalées les unes par rapport aux autres. Diamètre : 180 mètres. Poids : 7 500 tonnes. Le tout repose sur quatre piliers soigneusement dissimulés à l’intérieur des bâtiments, si bien que la coupole semble en lévitation. Jean Nouvel appelle cela “l’esthétique du miracle”. “Il faut toujours garder une part de mystère”, souligne-t-il. Mystère qui, assurément, est le clou du spectacle.

 

Louvre Abu Dhabi © Abu Dhabi Tourism & Culture Authority, Photography Sarah Al Agroobi, Architect Ateliers Jean Nouvel

Dans un pays où le soleil est implacable et où il ne pleut que rarement, Nouvel a apporté la pluie. Non pas l’averse rafraîchissante, mais une pluie de lumière distillée à travers ce dôme aux motifs étoilés. “La pluie de lumière est d’abord un souvenir, remarque-t-il, le souvenir d’un arbre, palmier ou autre, sous lequel on se retrouve, et qui, lorsque le soleil passe à travers les feuilles, dessine des quantités de points lumineux sur le sol.” Mais ici, l’évocation est différente : “C’est une ombrelle sur une petite ville, et les rais de lumière qui passent au travers génèrent une multitude de taches de lumière sur le sol et sur les murs.” Le soleil est comme un immense projecteur qui tourne autour du réceptacle que constitue ce dôme. À un instant T, un rai de lumière sera bloqué par l’une des couches, puis, l’instant suivant, il la traversera. Si l’on reste ne serait-ce que deux ou trois minutes, on verra les taches lumineuses se réduire ou s’agrandir, apparaître et disparaître. Elles changeront perpétuellement, y compris en fonction de l’heure ou de la saison. “Ce principe de variation de la lumière naturelle crée une cinétique que l’on a appelée ‘pluie de lumière’. L’effet est époustouflant.  J’ai voulu que cette ombrelle soit aussi un signe de spiritualité, ajoute l’architecte, qu’elle se lise comme une relation métaphysique avec le ciel. Ce dôme est aussi le symbole de la cosmographie, de l’universalité.” Comme un rappel de ces bédouins dans le désert qui,  la nuit tombée, admirent la voûte céleste et cherchent la signification des étoiles.

 

Ce travail pointu sur l’ombre et la lumière est probablement la caractéristique la plus frappante de ce musée”, résume Jean Nouvel. Elle n’est pas la seule car l’“architecte contextuel” a fait feu de tout bois. “On parle souvent de durabilité, et on peste contre des objets parachutés que l’on pourrait retrouver n’importe où ailleurs… or ce que produit parfois l’architecture contemporaine est complètement paradoxal. Ici, au contraire, on use de tous  les éléments que le lieu nous donne et qui forgent son identité, non pas pour faire un pastiche de l’architecture arabe, mais pour créer un projet contemporain qui soit ancré dans l’histoire du pays. On se sert de l’eau du golfe Persique et de la brise marine qui rafraîchit. On se sert de la nature et de la lumière, des composantes culturelles et historiques. Sans doute est-ce ce que l’on appelle aussi le génie du lieu.” Cela explique également pourquoi le bâtiment joue autant avec la mer. Même la marée ne se fait pas prier pour imprimer son habituelle ligne d’algues vertes sur les cubes blancs. “Ce projet est un microclimat, estime Jean Nouvel : il se sert de la mer et cherche à créer une interface optimale pour la faire circuler entre les bâtiments. Cela le fait ressembler à Venise ou à une ville du Nord comme Bruges. Finalement, il est comme un fragment de cité sur l’eau, mais un fragment de cité protégé par une ombrelle. Ainsi, une série d’espaces pourront être utilisés facilement, même par jour d’extrême chaleur, comme une promenade dans le prolongement de la ville.” Sous la coupole, la température est, paraît-il, moindre de trois ou quatre degrés par rapport à celle de l’extérieur au soleil : “Je ne voulais pas d’un musée qui soit un bâtiment complètement hermétique comme un coffre-fort, explique l’architecte, je voulais qu’il soit ouvert et agréable à vivre, avec une zone extérieure dans laquelle les gens puissent se balader de manière confortable, et ce malgré les contraintes climatiques.” Confort ultime : l’accès sera même possible par bateau.

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