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“Bâle, c’est de la balle” : on a passé la journée à Art Basel Unlimited, la foire aux œuvres XXL

 

Des œuvres monumentales qui font le bonheur des comptes Instagram, des collectionneurs dragueurs invétérés, de la magie et de la poésie… Art Basel est la foire à ne pas rater. Visite haute en couleur de sa section dévolue aux pièces XXL à Bâle.

Par Thibaut Wychowanok

Irregular Tower (1999), 579,1 x 200,7 x 200,7 cm. Près de six mètres de haut pour cette structure de Sol LeWitt, galerie Alfonso Artiaco.

Tomato Head (Green) [1994] de Paul McCarthy, galerie Hauser & Wirth.

 

 

La foire de Bâle se veut la plus importante foire d’art contemporain au monde. Elle est surtout la plus magique. Une magie si puissante qu’elle opère dès la gare de Lyon à Paris. Dans le TGV de 7 h 23 en direction de la Suisse, on y est déjà. Les discussions vont bon train. Deux collectionneurs introduisent leur femme, des chefs-d’œuvre de chirurgie esthétique aussi chers qu’un Damien Hirst. Un trentenaire s’exclame : “Comme disait mon père, quand on est jeune, on en rêve mais on n’a pas les moyens. Et quand on est vieux, on a les moyens mais on ne peut plus rentrer dedans.” Qu’on se rassure, on parle Porsche. Et c’est un peu à qui aura la plus grande. La taille, toujours, dans la bouche d’une galeriste qui philosophe avec son voisin sur la (trop courte) longueur des marches de sa nouvelle piscine. 26 cm. On apprendra que la moyenne est de 30. “Heureusement, mon mari n’a pas de grands pieds.” L’intéressé appréciera.

Black Styrofoam on Black Wall/White Styrofoam on White Wall (1993) de Sol LeWitt, 4 x 10 m, Paula Cooper Gallery et Konrad Fischer Galerie.

 

 

“C’EST MIEUX QU’AU MUSÉE : ON PEUT ACHETER.”

 

Des chiffres, il en sera beaucoup question pendant la foire. Et c’est bien normal. Prenez Art Basel Unlimited, le secteur dédié aux œuvres de dimensions muséales, qui n’a pas d’équivalent dans le monde. Il comprend cette année rien de moins que 88 pièces – 14 de plus que l’année dernière – exposées sur 16 000 m2. De quoi décrocher des sourires et faire sauter les agrafes faciales des bimbos du monde entier errant dans les allées. On s’extasie devant les grands mythes vivants ou morts, et leurs pièces historiques : deux Sol LeWitt, le pape de l’art conceptuel américain, un Frank Stella aux couleurs fluo de 15 m de long, un Christo de 1964, un des fameux pavillons de Dan Graham à l’entrée et un retour sur la première exposition en galerie de Joseph Kosuth en 1968. “C’est mieux qu’au musée, entend-on. En plus on peut acheter.” On aurait aimé parler du James Turrell, mais la queue interminable avait raison des plus courageux. Comme explique une habituée, excédée, “Il y a tellement de monde invité pendant les jours réservés aux VIP qu’on en viendrait à préférer être un nobody et venir le week-end.

 

 

The Collector’s House (2016) de Hans Op de Beeck, Marianne Boesky Gallery, Galleria Continua & Galerie Krinzinger.

 

 

DU CHAMPIGNON-PLUG ANAL À L’ANGE ÉLECTRONIQUE

 

Pas vraiment des nobody, les incontournables Anish Kapoor (des pierres recouvertes de pigment bleu explosif) et Ai Weiwei (une White House grandeur nature) sont bien présents… On leur préférera Isa Genzken, l’artiste femme la plus importante des 30 dernières années selon le MoMa, et son installation de gargouilles et d’anges 2.0 réalisés en cables électriques et plastique. Ou le photographe culte allemand Wolfgang Tillmans (une installation de 48 clichés qui représente l’une des plus importantes expositions de l’artiste). Ou encore le provocateur Paul McCarthy – le plug géant de la place Vendôme, c’était lui – et son personnage à tête de tomate entouré de champignons-godemichés. Les enfants ont adoré. Hans Op de Beeck, lui, a recréé l’intérieur d’une maison de collectionneur. C’était l’événement. Les collectionneurs aiment toujours quand on parle d’eux. Le duo Elmgreen & Dragset – qui expose à côté – ne le sait que trop. Leur intérieur de collectionneur avait fait sensation à la Biennale de Venise en 2009.

New York Installation PCR, 525 (2015) de Wolfgang Tillmans, galerie David Zwirner.

Dragon (1992) d’Anish Kapoor, Gladstone Gallery et Lisson Gallery.

Out of Ousia (2016) d’Alicja Kwade, 303 Gallery, König Gallery et galerie Kamel Mennour.

 

 

UN PEU DE POÉSIE DANS UN MONDE DE (BÉTON) BRUT

 

La poésie, on la trouvait plutôt chez Alicja Kwade et son installation jouant avec notre vision par un jeu subtil de miroirs. Selon la perspective, une roche naturelle se confond avec sa réplique en aluminium… À 37 ans, la Polonaise installée à Berlin confirme, si besoin était, son statut de star. Même chose pour l’Argentin Pablo Bronstein, 39 ans. Sa série d’encres et d’aquarelles sur toile dresse un panorama de monuments funéraires romains imaginaires, mêlant avec brio sources baroques, antiques, fin de siècle viennois ou années 30.

Cross Section of the Via Appia in Late Antiquity (2015) de Pablo Bronstein, galerie Herald St et Galleria Franco Noero.

 

 

UN SEUL MOT D’ORDRE : D.I.V.E.R.S.I.T.É

 

Bâle ne serait pas la foire incontournable qu’elle est si elle ne suivait pas les grandes modes de l’art contemporain. Et la mode, aujourd’hui, tient un mot : DIVERSITÉ. Du nouvel accrochage de la Tate Modern à Londres (révélé au même moment qu’Art Basel) aux engagements des plus grands musées américains, l’affaire est entendue : il faut plus femmes, plus d’artistes non-occidentaux, plus de vidéos, plus de performances, plus de plus. Il était temps ! La Chine évidemment (Cheng Ran de Mongolie intérieure par exemple), l’Inde (Mithu Sen ou Prabhavathi Meppayil), le Brésil (Paulo Nazareth), le Mexique (Rafael Lozano-Hemmer et Krzysztof Wodiczko)… 

Mimed Sculptures (2016) de Davide Balula, galerie Frank Elbaz.

 

 

Art Basel Unlimited n’est pas l’apanage de l’artiste blanc occidental hyper connu et offre ainsi de très belles surprises. Prenons le Singapourien Ho Tzu Nyen. Sa vidéo de 21 minutes The Nameless est une vraie réussite. Si elle raconte en voix off l’histoire rocambolesque du secrétaire général du parti Communiste de Malaisie aux 50 identités et noms d’emprunt, à l’écran, c’est toujours Tony Leung qui l’incarne. Ho Tzy Nyen a pioché dans les grands films de l’acteur hongkongais, chez Wong Kar-wai notamment, pour raconter son histoire en montant différents extraits. 

 

 

L’“AIR ART” : COMME DE L’AIR GUITAR MAIS AVEC DE L’ART

 

Côté performance, on retiendra Davide Balula qui promeut une forme d’“air art”. À la manière de l’air guitar qui demande de jouer de la guitare dans le vide, sans en avoir une entre les mains, les sculptures mimées de Balula requièrent des performeurs de reconstruire par les gestes de leurs mains des sculptures iconiques, d’Eva Hesse à Louise Bourgeois en passant par Henry Moore. Fascinant.

Ascenseur (2013) de Laura Lima, A Gentil Carioca Gallery, Tanya Bonakdar Gallery et Galeria Liuisa Strina.

 

 

DE L’EAU BLEUE ET UNE ARME SONIQUE

 

À Bâle comme ailleurs, il y a aussi les œuvres qui intriguent. L’artiste Laura Lima a perdu ses clés et tente de les récupérer en tatant le sol. C’est une performance. Un militaire surplombe le grand hall d’Art Basel d’un air menaçant. Ce n’est pas le plan Vigipirate – on est en Suisse – mais une œuvre de Samson Young. D’ailleurs l’homme est habillé d’un uniforme de la police hongkongaise et s’apprête à user de son arme sonique – un pistolet qui émet une fréquence telle qu’elle oblige les manifestants à se disperser. Pamela Rosenkranz a, quant à elle, installé un évier dont le robinet ne délivre que de l’eau bleue. Un jeune homme impétueux en profite pour réaliser une tentative d’approche auprès d’une femme absorbée par le spectacle : “I am really thirsty.” (au choix en français : “J’ai très soif” ou “Je suis très chaud”). Comme le disait si bien un galeriste français dans le train de 7 h 23 : “Bâle, c’est vraiment de la balle.

 

Art Basel Unlimited, à Bâle. Jusqu’au 19 juin.

 

>> Retrouvez les 17 œuvres qu’il est bon d’avoir vues à l’Art Basel 2016 (pour briller en soirée).

 

 

 

Blun Runs (2016) de Pamela Rosenkranz, Miguel Abreu Gallery, Karma International et Sprüth Magers.

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