Moyen-Orient : ces artistes qui bousculent la scène artistique

Du Moyen- Orient à l’Afrique du Nord, visite guidée, entre légendes encore méconnues en Occident et nouvelle génération d’artistes.

Par Thibaut Wychowanok

“A Land Without A People”, Basma Alsharif, 2018, Courtesy de l’artiste et Galerie Imane Farès.

On le sait bien, Dubai est une source inépuisable de mystères. Et pas sûr que la foire d’art qui s’y tient chaque année ne lève un quelconque voile. L’événement qui réunit quelque 105 galeries issues de 48 pays a réussi à s’imposer comme une plateforme artistique incontournable du Moyen-Orient. Une aura grandissante qui n’est pas sans lien avec la proximité du Louvre-Abu Dhabi et de l’excellente Fondation Sharjah... Rien de mystérieux jusque-là. Pourtant, Art Dubai a aussi ses énigmes. Et la présence, dans la section moderne de la foire, des encres sur papier d’Hamed Abdalla n’est pas la moindre. Par quel mystère ses dessins à la sexualité vibrante sont-ils tolérés dans un émirat ? La galerie Mark Hachem (Beyrouth/Paris/New York) ne se prive pas, en effet, d’offrir un vaste panel des plaisirs de la chair à travers plusieurs dizaines de dessins de l’Égyptien. Des corps représentés par de voluptueuses traces abstraites s’enfilent les uns les autres, par derrière ou par devant, aucun orifice ne boudant son orgasme. Rien de pornographique. La délicatesse des couleurs et l’élégance des mouvements élèvent ces échanges corporels extatiques vers des hauteurs spirituelles. Une sublime communion des âmes. Ces œuvres, créées en 1961, portent le plus beau des noms :Le monde qui crée. Né en 1917 au Caire, Hamed Abdalla s’est éteint en 1985 à Paris. Ce grand défenseur de la culture arabe, engagé politique jusqu’à l’exil, transformait avec génie les lettres arabes pour en faire des formes magnifiques, des êtres à part entière. Plusieurs de ces chefs-d’œuvre, qu’on rapproche de Picasso ou du Greco, étaient aussi visibles sur la foire.

Détail de l’ensemble de 30 pièces, “The World That Creates”, 1961 d’Hamed Abdalla. Encre sur papier.

Le corps, il en était encore question sur le très beau stand de la galerie de Téhéran Dastan’s Basement avec quelques pièces de Fereydoun Ave, le parrain de l’art contemporain iranien. L’artiste, né en 1945, a réalisé tout un corpus d’œuvres autour de Rostam, un lutteur préislamique dont l’épopée fut décrite par le poète Ferdowsi. Mais c’est bien à travers les traits d’un combattant contemporain que le héros mythique apparaît. Une vidéo hallucinée, à la limite du psychédélique, le montre aux prises avec son adversaire. Une belle allégorie, sensuelle et charnelle, des combats politiques. Une belle démonstration que le corps, plus que jamais, est l’enjeu politique majeur de notre époque.

 

Le corps et le politique, toujours, avec le lauréat du prix Abraaj remis lors de la dernière édition d’Art Dubai. Lawrence Abu Hamdan est né en Jordanie en 1985 et vit aujourd’hui entre Beyrouth et Berlin. Il est sans conteste l’un des artistes les plus passionnants, et pertinents, de sa génération. Le corps, chez lui, s’incarne dans la voix et le son dont il a fait ses sujets de prédilection. Représenté à Paris par la galerie Mor Charpentier, il y présentait récemment sa série Disputed Utterance. Une “disputed utterance” forme le moment dans un procès où la culpabilité d’un prévenu est suspendue à la manière d’interpréter une phrase ou un mot énoncé par un témoin. Lawrence Abu Hamdan en offre plusieurs exemples à l’ironie cinglante. Comme l’histoire de ce médecin américain qui aurait dit à un drogué, de manière totalement irresponsable, qu’il “pouvait s’injecter ces choses” [“you can”]. Or, comme le démontrera l’enquête, le médecin parlait l’anglais avec un accent grec qui, à l’oral, effaçait la négativé “vous ne pouvez pas” [“you can’t”]. Chacune de ces anecdotes dignes d’un roman de Jonathan Franzen se voit accompagné de dessins au charbon et de photographies qui reproduisent le processus de la palatographie. Une technique qui permet d’identifier quelle part de la bouche est utilisée selon les différents sons émis. Ou quand le corps, par la bouche et la parole, devient une scène de crime. Avec Abu Hamdan, la voix se dévoile comme un matériau à haute teneur politique et sociale, puissance capable d’influer sur le réel (la culpabilité d’un homme) tout comme de révéler la personne que l’on est (une origine géographique ou sociale).

“A Land Without A People”, Basma Alsharif, 2018, Courtesy de l’artiste et Galerie Imane Farès.

Lawrence Abu Hamdan n’est pas le seul trésor d’Art Dubai à trouver un écho en France. Dignement représenté sur la foire et au prix Abraaj (deux de ses artistes y concourraient), la galerie Imane Farès est installée rue Mazarine, à Paris. Depuis 2010, Imane Farès défend avec véhémence et goût des artistes issus du Moyen-Orient et du continent africain. Et pas des moindres. Ali Cherri, par exemple, sélectionné pour le prix Abraaj. Depuis plusieurs années, l’artiste d’origine libanaise se concentre sur la place de l’objet archéologique dans la construction de récits historiques. Des objets archéologiques, vases ou sculptures, qu’Ali Cherri achète notamment en maisons de vente, puis recompose et réassemble. Geste paradoxal qui désacralise l’objet ancien et le décontextualise pour en questionner la valeur. Pourquoi valorise-t-on tel objet ? Que dit cette valorisation de l’objet archéologique, d’une époque ancienne, sur notre époque ? À quelle construction d’une histoire nationale participe-t-il ? Comme toujours chez Ali Cherri, le contexte passé se confronte au contexte présent pour mieux le révéler. Autre très bonne artiste de la galerie Imane Farès, également sélectionnée pour le prix Abraaj, Basma Alsharif présentait sur le stand de Dubai sa série de dix photographies A Land Without a People. L’artiste d’origine palestinienne fait bien sûr référence à la célèbre formule associée au mouvement sioniste : “Une terre sans peuple pour un peuple sans terre.” Mais ici, la terre vide (le “empty” inscrit sur la photographie) n’est autre que la nature californienne. Une terre du Grand Ouest conquise par les colons américains... Une terre hollywoodienne, creuset d’une colonisation mondiale des esprits. De la Californie à la Palestine en passant par Dubai, le désert est décidément une terre fertile pour les artistes.

 

La prochaine foire de Dubai se tiendra du 20 au 23 mars 2019.

“A Land Without A People”, Basma Alsharif, 2018, Courtesy de l’artiste et Galerie Imane Farès.

“A Land Without A People”, Basma Alsharif, 2018, Courtesy de l’artiste et Galerie Imane Farès.

“A Land Without A People”, Basma Alsharif, 2018, Courtesy de l’artiste et Galerie Imane Farès.

Détail de “Disputed Utterance”, 2018, de Lawrence Abu Hamdan. Impression numérique.