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Asia Now : la foire d’art asiatique en cinq œuvres essentielles

 

Visite guidée de la foire parisienne Asia Now en cinq œuvres en prise avec leur époque. Au programme jusqu’au 23 octobre : sexe, spam, selfie et domination féminine…

Par Thibaut Wychowanok

Pixy Liao, Sushi familial (2011), digital C-print, 35,5 x 50 cm.

 

 

1. Pixy Liao sur le stand de la galerie Leo Xu Projects

 

À voir ses photographies ou ses installations, c’est à croire que la Chinoise Pixy Liao aime maltraiter les hommes. Juste retour des choses après des millénaires de domination masculine sans doute… Née à Shanghai mais installée aujourd’hui à Brooklyn, la trentenaire renverse le rapport de force dans des photographies jubilatoires : son petit ami se voit attaché sur un lit tel un sushi, une main de femme enserre une main d’homme pour mieux prendre le contrôle d’une souris d’ordinateur. Une approche très premier degré sauvée par l’humour de la composition. D’ailleurs, Pixy Liao ne s’attaque pas qu’aux clichés du “genre”, les pires stéréotypes sur les nationalités sont aussi convoqués : Japon = sushi, Chine = raquette de ping-pong.

 

L’artiste propose également une installation géniale de 19 modèles d’organes génitaux masculins (en forme de banane ou de saucisse) en doux tissu rose, tous réalisés par son partenaire. L’homme est ramené à une pratique dite féminine (la couture), se voit obligé de jouer avec une couleur réservée aux filles (le rose) et de toucher des sexes autres que le sien (un tabou hétérosexuel). Une œuvre qui devrait séduire les adeptes de la Manif pour tous.

 

Galerie Leo Xu Projects 

Pixy Liao, Ping Pong Balls (2013), digital C-print, 35,5 x 50 cm.

Pixy Liao, A Collection of Penises (2013).

Extrait de la vidéo Simply Wild de Cheng Ran.

 

 

2. Cheng Ran sur le stand de la galerie Leo Xu Projects

 

Cheng Ran est sans doute l’un des artistes les plus prometteurs de l’art chinois post-Internet. Le New Museum de New York ne s’y est pas trompé et lui consacre justement un solo show du 19 octobre 2016 au 15 janvier 2017. À Asia Now, la galerie Leo Xu Projects présente, quant à elle, une vidéo de 2014.

 

Le film Simply Wild, de presque sept minutes, a été inspiré à Cheng Ran par un spam érotique reçu dans sa boîte mail. Loin d’être l’un de ces courriels qui vous demandent votre numéro de carte bleue, celui-ci contenait un texte en forme de conversation érotique étrange. S’y mêlaient différentes typographies (majuscules et minuscules) comme une conversation SMS. Le texte était totalement décousu. Tout semblait indiquer que ce spam était l’œuvre d’un logiciel informatique, comme si Internet devenait une entité autonome et balbutiait ses premiers mots.

 

Cheng Ran s’empare de ce spam et réalise à Amsterdam un film qui s’en inspire, à l’esthétique cheap et cheesy. Alors que les images défilent, le texte de l’e-mail apparaît à l’écran. Dans un jeu de va-et-vient perpétuel entre virtuel et réel, le spam s’incarne dans la réalité par le tournage à Amsterdam et redevient aussitôt une présence virtuelle par la vidéo. Troublant.

 

Galerie Leo Xu Projects

 

Liu Bolin, The Hacker Series Screen Portrait (2015), écran LED et fils électriques,
110 x 105 cm.

 

 

3. Liu Bolin sur le stand de la Galerie Magda Danysz

 

Ouverte en 1999 à Paris, la Galerie Magda Danysz est aujourd’hui installée à Shanghai (2009) et à Londres (2015). Elle a reconstitué pour cette édition d’Asia Now l’intérieur d’un collectionneur asiatique fictionnel. On y découvre notamment les dernières pièces de Liu Bolin, artiste qui a récemment collaboré avec JR pour son installation sur la pyramide du Louvre – personne n’est parfait.

 

Le Chinois propose une composition rectangulaire fascinante d’écrans de téléphone portable cassés. À y regarder de plus près, les zones noires des écrans, mises bout à bout, forment en réalité un portrait (un peu abstrait). C’est justement le propos de cette œuvre qui s’attaque à la folie mondiale des selfies. L’humanité, nous dit Liu Bolin, ne semble plus que se regarder à travers les écrans. Les briser revient à rappeler les blessures narcissiques que nous essayons de soigner via Instagram et Snapchat. Lors de la première exposition de ses œuvres à Shanghai, l’artiste avait proposé une performance : une jeune fille traverse les lieux vêtue simplement d’écrans de téléphone cassés. La génération des “digital natives” était mise à nu.

 

Galerie Magda Danysz

 

Yim Maline, Tokkata (Doll) [2016], céramique non vernie, riz et étain, 35 x 10 cm. 

 

 

4. Yim Maline sur le stand de Sa Sa Bassac

 

Espace à but non lucratif, Sa Sa Bassac est l’une des très rares galeries d’art contemporain au Cambodge. Asian Now est l’occasion de découvrir l’un de ses fondateurs, Vuth Lyno (actuellement en résidence à Bétonsalon – Centre d’art et de recher­che et la Cité internationale des arts à Paris). Le Cambodgien présente des photographies de masques de théâtre auxquels il donne un tout autre sens en leur faisant représenter des récits ou des identités LGBT.

 

Sa Sa Bassac présente également Yim Maline, dont la prochaine exposition à Phnom Penh ouvre le 27 octobre. L’artiste de 34 ans dévoile des petites figures amusantes, entre une poupée et un personnage de Miyazaki. Il s’agit surtout de fantômes de son passé inspirés de son enfance dans les camps des Khmers rouges. L’artiste y sculptait des morceaux de bois pour se fabriquer ses jouets. Les sculptures sont issues de cette mémoire tactile. Leur forme oblongue évoque aussi celle d’un os, comme un hommage aux victimes du régime.

 

Chaque poupée est installée sur un amas de riz. Tout un symbole là encore puisque le riz cambodgien – de très bonne qualité – est exporté principalement vers la Thaïlande alors que les Cambodgiens en sont réduits à manger du riz importé de moins bonne qualité… Entre effort de résilience personnel et portée politique, l’œuvre de Yim Maline n’en finit pas d’ouvrir des portes.

 

Galerie Sa Sa Bassac

Vuth Lyno, (L) Thoamada Series, Lion et Sou Pov (2011), digital C-print, 60 x 90 cm.

 

 

5. Tomatsu Shomei sur le stand de la Galerie Misa Shin

 

Tomatsu Shomei est l’un des grands maîtres japonais de la photographie, l’égal d’un Daido Moriyama ou d’un Nobuyoshi Araki. La Galerie Misa Shin propose sur Art Now quelques-uns de ses clichés des années 60. L’occasion de rappeler que le photographe est également à l’honneur au BAL à Paris, au sein de la sublime exposition PROVOKE.

 

Persuadé que la photographie ne pouvait documenter le réel, Tomatsu Shomei s’efforçait de capturer un moment éminemment subjectif. Loin du réalisme, ses clichés de la contestation sociale des années 60 offrent un cadrage abrupt et un rendu flou proche de l’abstraction, comme si, face à l’impossibilité de montrer le réel et de rendre compte de la violence sociale, et face à la multiplicité des images et leur reproductibilité infinie, il n’y avait pas d’autre choix que le chaos. Une approche qui fait étrangement écho à notre époque.

 

Misa Chin Gallery

 

Asia Now, Paris Asian Art Fair, du 20 au 23 octobre, 9, avenue Hoche, Paris VIIIe, www.asianowparis.com

 

 

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