Le jour où Chris Burden s’enferma 120 heures dans un casier

Il y a quarante-sept ans, bien avant de devenir une figure majeure de la performance, un étudiant en art de l’université de Californie choisissait de passer cinq jours confiné dans un casier de vestiaire...

Par Eric Troncy

Illustration par Soufiane Ababri

Âgé de 25 ans et encore étudiant, le jeune Chris Burden (1946-2015) réalisa sa première performance dans le cadre de sa thèse de Master of Fine Arts à l’université de Californie à Irvine, où il était inscrit depuis 1969. Elle débuta le 26 avril 1971, tandis qu’il décidait, pendant cinq jours consécutifs et sans interruption, de se cadenasser dans un casier de vestiaire de l’université. Il choisit le numéro 5, celui du milieu dans un ensemble de trois casiers identiques disposés sur trois étages : dans celui du dessus, il plaça une bonbonne d’eau de 19 litres (5 gallons) reliée à son habitacle provisoire par un tuyau lui permettant de s’hydrater; un autre tuyau reliait cet habitacle à une bonbonne identique à la première mais vide, située dans le casier en dessous de lui, pour qu’il puisse uriner. Chaque casier mesurait 60 x 60 x 90 cm.

 

Barbara Burden (son épouse de 1967 à 1976) dormit quelques nuits à même le sol devant le casier numéro 5 “en cas de panique ou si quelque chose m’arrivait”, expliqua Chris Burden. Il avait conçu cette performance comme une expérience d’isolement mais “quelque chose”, en effet, se produisit à la fin (il ne changea pas pour autant la durée prévue de son enfermement). Au début, seuls quelques amis étaient informés, mais la nouvelle se répandit bientôt auprès de la police du campus, qui ne sut pas quoi faire, puis du doyen de l’université, tout aussi désemparé. 

 

Des débats furent tenus pour savoir si le casier devait être ouvert par la force. Puis des personnes pas spécialement intéressées par l’art se succédèrent, transformant la performance en “un confessionnal public où les gens venaient en permanence pour me parler ”, raconte Burden. À la fin, il explique avoir été envahi par le sentiment de sa propre vulnérabilité, non pas en raison de la contrainte physique qu’il s’infligeait, mais par peur qu’un de ces curieux ne s’en prenne à lui, du fait même de cette vulnérabilité. À Peter Schjeldahl, le célèbre critique du New Yorker, qui lui demanda pourquoi il avait fait cela, Burden répondit : “Je voulais être pris au sérieux en tant qu’artiste.” Peu après être sorti du casier dans lequel il demeura cinq jours entiers, le 30 avril 1971, Chris Burden obtint son diplôme. Cette performance inaugurale est connue aujourd’hui sous le nom de Five Day Locker Piece.

 

Le casier numéro 5 est toujours en place dans le couloir de l’université. Au lendemain de la mort de l’artiste, le 10 mai 2015, y a été accrochée une feuille de papier sur laquelle on pouvait lire : “RIP Chris. Tu nous manques déjà.”​