Le jour où Claude Monet fit autant scandale que Jeff Koons

Il y a quatre-vingt-onze ans, après des années de tergiversations, “Les Nymphéas”, l’œuvre monumentale de Claude Monet, étaient enfin dévoilées au public. Un don fait à l’État français qui, à l’image d’autres plus récents, suscita la controverse.

Par Eric Troncy

Illustration par Soufiane Ababri

En ce dix-septième jour du mois de mai 1927 était inaugurée l’installation définitive des Nymphéas de Claude Monet dans le bâtiment de l’Orangerie du jardin des Tuileries, à Paris. La donation de l’œuvre à l’État avait été engagée par l’artiste une dizaine d’années plus tôt. Le temps nécessaire, aussi, pour respecter les critères qu’il avait fixés pour rendre cette disposition effective. Le peintre commença à s’intéresser au sujet des Nymphéas en 1893, lorsqu’il aménagea un jardin d’eau près de sa maison à Giverny et y planta des fleurs aquatiques qu’il prit alors pour motif. C’est pour célébrer l’armistice de la Première Guerre mondiale qu’il décida, dès le 12 novembre 1918, d’offrir à l’État français deux toiles des Nymphéas. Nombre d’intervenants se mobilisèrent, parmi lesquels le président du Conseil Georges Clemenceau, le directeur des Beaux-Arts Paul Léon et un aréopage de critiques d’art, dont François Thiébault-Sisson, Arsène Alexandre et Raymond Koechlin 1. Destiné au musée des Arts décoratifs, le don de deux panneaux se transforma en un projet plus vaste, celui d’un ensemble auquel Monet réfléchissait depuis 1909 : le dispositif des Nymphéas aurait pour ambition de procurer “l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage”, écrivait-il cette année-là. S’il accepta cette modification, l’artiste y mit aussi de sévères conditions.

 

 

Les travaux durèrent quatre ans, mais Monet, qui refusa de se séparer de ses toiles jusqu’à sa mort, n’en vit jamais l’installation, qui lui fut posthume.

 

 

La première n’est pas explicite, mais l’acquisition par l’État de Femmes au jardin (1866) peut être considérée comme une contrepartie implicite, alors que le tableau avait été refusé au Salon de 1867. Monet conditionna son don à la construction d’un bâtiment spécifique : l’architecte Louis Bonnier conçut les plans d’un édifice devant être érigé dans les jardins de l’hôtel Biron. L’artiste refusa ce projet; deux bâtiments existants lui furent alors proposés : le Jeu de paume ou l’Orangerie. “Il est bien entendu [...] que je refuse la salle du Jeu de paume [...]. Mais j’accepte la salle de l’Orangerie si, toutefois, l’administration des Beaux-Arts s’engage à y faire les travaux que je juge indispensables”, écrivait Monet à Clemenceau le 31 octobre 1921. Plusieurs architectes se succédèrent pour transformer l’Orangerie selon la volonté du peintre, qui signa la scénographie des Nymphéas. Celle-ci est inscrite dans l’acte de donation, qui fut enregistré le 12 avril 1922 et stipule que cette scénographie ne saurait être modifiée, qu’aucune autre œuvre ne doit être installée dans ces salles, que les toiles (marouflées) ne sauraient être vernies et qu’aucun aménagement ne serait toléré. Les travaux durèrent quatre ans, mais Monet, qui refusa de se séparer de ses toiles jusqu’à sa mort, n’en vit jamais l’installation, qui lui fut posthume.

 

Aujourd’hui que tout et n’importe quoi est dit au sujet du don, pourtant tout aussi extraordinaire, d’une œuvre de Jeff Koons à la ville de Paris, avoir ces éléments d’information peut éclairer le débat. Le sujet des Nymphéas est une illustration tout aussi peu littérale de l’objet de la commémoration, les conditions d’installation sont tout aussi contraignantes et dispendieuses, et Monet était, dans les années 20, un artiste tout aussi établi. Ceux qui poussent actuellement des cris d’orfraie se seraient dans doute insurgés contre la donation des Nymphéas – nous en serions alors privés.