Pourquoi il faut passer par le paradis, l’enfer et Monoprix pour comprendre l’exposition de Douglas Gordon

L'ex-enfant terrible de l'art britannique est de retour à Paris, à la galerie Until Then jusqu'au 23 décembre, pour son exposition Jesus is not enough qui vous fera passer du paradis à l'enfer. Magistral.

Par Thibaut Wychowanok

Douglas Gordon Jesus is not enough 2017 Silver sterling © Studio lost but found / VG Bild-Kunst, Bonn 2017 Photo Studio lost but found / Frederik Pedersen Courtesy Studio lost but found, Berlin and untilthen, Paris

Présenté inlassablement comme l'enfant terrible de l'art anglais, Douglas Gordon n'a pourtant plus vraiment l'air d'un enfant, à 51 ans, ni grand-chose d'anglais. Ecossais rebelle, l'artiste vit d'ailleurs au nord de Paris, près de la Place des Fêtes. Mais qu'on se rassure, Douglas Gordon est toujours aussi terrible. Il le prouve une nouvelle fois à la galerie Until Then à Paris jusqu'au 23 décembre.

 

De l'artiste, le grand public se souviendra sans doute de son succès international précoce (un Turner Prize à 30 ans), et de ses chefs d'œuvres vidéos : 24 Hour Psycho en 1993 (version au ralenti du film Psychose d'Hitchock qui nécessite ainsi une journée entière de visionnage et où chaque plan et détail prend une importance extrême) ou Zidane, un portrait du XXIe siècle coréalisé avec Philippe Parreno en 2006 (dix-sept caméras haute définition suivent le footballeur, et uniquement ce footballeur, pendant les 90 minutes d'un match). Vidéaste mais aussi plasticien, l'artiste est surtout un grand artiste conceptuel, et un terrible provocateur, donc.

 

Son exposition à la galerie Until Then, intitulée Jesus is not enough, prend  la forme d'un triptyque, une évidence sans doute pour un exposition traitant de Jésus. Trois espaces, trois ambiances. En face de la galerie d'abord, Douglas Gordon a accroché une petite figure de Jésus en métal lourd, d'à peine quelques centimètres, au tronc d'un arbre. A plusieurs mètres de haut, le discret messie observe les passants du boulevard Magenta qui l'ignorent. La religion se cache-t-elle là où on ne l'attend pas ? Comme une empreinte invisible et oubliée mais toujours prégnante sur la ville... Quelques semaines avant l'ouverture de son exposition, Douglas Gordon acceptait de s'ouvrir sur le sujet. “Où sommes-nous dans Paris ?“ interrogeait-il alors. “Au nord de Paris [près de chez lui, place des Fêtes]”. “Au Nord par rapport à quoi ? Par rapport au centre. Et qui définit le centre de Paris ? Notre-Dame ! Vous êtes une foutue République et c'est toujours la religion qui définit la géographie de votre capitale !”s'emportait-il.

 

 

Vue de la barricade réalisée pour l'exposition par Douglas Gordon (photo Ana Ditranti). Détail (photo Numéro)

Dans la grande salle principale de la galerie, autre ambiance : celle du paradis avec ces murs blancs immaculés... si ce n'était cette série de phrases apposées sur un mur :

“Jesus feels heavy

disappear with Jesus

Jesus is precious to me

i found Jesus

i gave Jesus to someone

someone gave Jesus to me

where did you find Jesus ?
i can’t give up on Jesus

there’s more than one Jesus

Jesus is with you

Jesus is with me...”

 

Ces phrases, évocations suscitées par Jésus (la petite figure en métal exposée dehors), sont vouées à se démultiplier comme autant de rapport à Jésus et à ce qu'il peut représenter : une religion, un humanisme, un mythe ou un simple bout de métal. Jésus n'est-il qu'une litanie sans fin et sans sens (arrêté) ? Le paradis de Douglas Gordon, quand on le quitte, a des airs chagrins et désenchantés.

 

Au sous-sol, c'est l'enfer. Une gigantesque barricade plongée  occupe le troisième espace de l'exposition. Une guirlande d'ampoules colorées vient révéler les contours de la sculpture de l'artiste : des loups empaillés, des bouteilles cassés, des vieux meubles comme tirés du grenier de sa grand-mère, des images de vieux magazines érotiques... Ils proviennent pour certains du studio berlinois de Douglas Gordon. Références à l'histoire de l'art, ou à son histoire personnelle, ces objets semblent tous désacralisés par l'artiste. Prêts à être jetés au bûcher ou à servir de marche pied à une révolte à venir. Douglas Gordon l'assume : La Liberté guidant le peuple de Delacroix n'est pas pour rien dans son œuvre.

 

 

Douglas Gordon, le 21 septembre 2017, au Monoprix de la place des Fêtes à Paris.

Jésus, l'art, sa propre histoire... Toute l'exposition se fait appel à la réflexion sur la place du sacré dans notre vie tout en désacralisant à tout-va. Jésus se transforme en simple bout de métal perdu dans la rue, un paradis en espace blanc stérile et un enfer en espace positif de révolte. Alors vive l'enfer ? Celui que propose Douglas Gordon, avec sa barricade de bric et de broc, semble pourtant comme figé dans le temps. La révolte n'est plus qu'une réminiscence du passé. “ Votre pays est tellement conservateur, tellement d'extrême-droite, regrette l'artiste. Mais je ne veux pas changer la France. J'aimerais juste que la République fasse honneur à ce qu'elle représente dans le monde, qu'elle se donne la chance de se changer elle-même.” Amen.

 

En préambule à l'exposition, fin septembre, Douglas Gordon nous avait donné rendez-vous au Monoprix de la place des Fêtes. Et contre toutes attentes, ce n'avait rien d'une lubie d'artiste “terrible”. Le Monoprix plutôt que la galerie, c'était déjà le profane face au sacré de l'art. Douglas Gordon nous tendit alors la petite figure de Jésus, face au rayon surgelés. ”Walk with Jesus” ajouta-t-il. [Marche avec Jésus]. “Qu'est-ce que vous avez ressenti ?” “Jesus est lourd [Jesus is heavy] mais il ne m'a rien inspiré.” Définitivement, Jésus ne suffit pas.

 

Jesus is not enough, jusqu'au 23 décembre à la galerie Until Then, 41 boulevard de Magenta, Paris. untilthen.fr