Lafayette Anticipations expose la fin d'un monde avec “Le Centre ne peut tenir“

La fondation des Galeries Lafayette propose jusqu’au 9 septembre une exposition collective de jeunes artistes. Au programme : la déconstruction de l’ancien monde machiste, raciste et colonial et l’avènement de nouveaux enjeux comme la procréation assistée. 

Par Thibaut Wychowanok

Kenny Dunkan, DUAL CONDITIONING SYSTEM. LOTTA BODY SET AND TWIST, ©ADAGP, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine PMMA acrylique, colliers de serrage en nylon, conditionneur pour cheveux, cheveux naturels.

Tout se disloque. Le centre ne peut tenir. L’anarchie se déchaîne sur le monde. Le  jugement sans appel du poète W.B. Yeats, au lendemain de la Première Guerre mondiale, trouve cet été un étrange écho à la fondation des Galeries Lafayette. Mais si la première exposition collective accueillie dans le bâtiment de Rem Koolhaas (inauguré en mars dernier) lui emprunte son titre, elle en refuse la désolation. 

 

Avec une dizaine de jeunes artistes invités, Le centre ne peut tenir s’applique bien à faire la démonstration d’une évidence : l’Occident n’a pas seulement perdu son statut de centre du monde, il a également perdu son équilibre interne. La misogynie et le racisme qui l’ont structuré pendant des siècles sont mis à mal. Tout se disloque. Mais c’est évidemment pour le mieux. La famille, la binarité de l’identité (femme ou homme) ou la procréation (PMA, GPA) s’ouvrent à de nouvelles perspectives… Mais qu’on rassure là-aussi les Yeats contemporains, l’anarchie est encore loin de se déchaîner sur le monde. Notre société s’essaie à d’autres équilibres, et les artistes s’en font l’écho.

 

Ses sculptures sont autant armures d’un film de science-fiction hollywoodien que costumes de carnaval antillais.

 

 

Kenny Dunkan est le plus doué dans cette exercice. L’artiste né en 1988 a grandi en Guadeloupe avant d’être diplômé des Arts décoratifs en 2014 et d’être accueilli en résidence à la Villa Médicis en 2016. Il présente à Lafayette Anticipations deux gisants, deux armures posées à la manière des ces sculptures funéraires de l’art chrétien, consacrées habituellement à des personnages importants. Ici, ces gisants ne sont ni hommes ni femmes. Ils sont autant armures d’un film de science-fiction hollywoodien que costumes de carnaval antillais. Comme une sacralisation de la dislocation des catégories binaires (homme/femme, Occident/reste du monde) au profit d’identités et de formes ambivalentes. Comme si nos nouveaux héros n’étaient plus d’un seul lieu ou d’une seule identité. 

 

 

Kenny Dunkan, MAS-A-PWOTEKSYON, ©ADAGP, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine Colliers de serrage en nylon, Écrous en acier bruni, chaussures, PMMA acrylique, styling gel protéiné et wax capillaire.

Et ainsi, si l’un des gisants est blanc, et l’autre est noir, tous deux sont associés à des clichés liés au corps noir. L’armure blanche est en réalité constituée de morceaux d’emballages de produits de beauté ciblant les Noirs. Car ces gisants sont aussi des fétiches. On pense à ceregard occidentalqui hypersexualise et fétichise les femmes noires (leurs fesses) ou les hommes noirs(leur sexe).Ou à ces produits pour lisser ses cheveux afin de ressembler aux canons de beauté occidentaux… Justement, en plaçant dans l’une des têtes de gisant ses propres cheveux, Kenny Dunkan leur offre une urne funéraire à l’aura sacrée. Don’t touch my hairchantait Solange Knowles…

 

Une jeune femme s’injecte quotidiennement des dérivés d’urine de jument gestante ou d’urine concentrée de femmes ménopausées...

 

 

À autre étage de la fondation, Lucy Beech s’intéresse à cette procréation assistée qui s’apprêterait à faire basculer notre monde vers des horizons paradisiaques (des enfants pour tous) ou cauchemardesques (le nouvel esclavagisme des femmes monétisant leur utérus). Dans sa vidéo aux allures de documentaire, la Britannique nous fait suivre le parcours d’une jeune femme confrontée à ces nouvelles technologies et qui, pour stimuler ses ovaires, s’injecte quotidiennement des dérivés d’urine de jument gestante ou d’urine concentrée de femmes ménopausées. Le film ne nous rend pas seulement sensible tous les affects liés à ces processus – obsession, culpabilité, espoir – mais interroge sur une humanité capable d’utiliser l’humain et l’animal comme de simples objets. À l’hyper-émotion de l’héroïne répond alors un monde médical sans limite et sans morale, comme décentré.

  1. Lucy Beech, Reproductive Exile, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Commandée par Lafayette Anticipations, Paris ; De La Warr Pavillon, Bexhill-on-Sea ; et Tramway, Glasgow. Produite par Lafayette Anticipations. Photo : ©Pierre Antoine

    Vidéo HD / Durée : 30 minutes

Plus loin, Danielle Dean s’amuse avec beaucoup d’humour des stéréotypes de la féminité dans les stratégies marketing et dans le consumérisme contemporain.  Et Paul Maheke propose une vidéo-installation poétique où les corps de ses performeurs apparaissent et disparaissent comme des fantômes translucides. Les identités se brouillent et n’arrivent plus à s’affirmer. Dans ce nouveau monde, le réel s’efface au profit de l’indistinct. Les définitions et les identités sont rebattues perpétuellement au profit d’une nouvelle conception plus dynamique. L’être n’est plus une chose, là, c’est un mouvement.

 

Isabelle Andriessen va jusqu’à rebattre les cartes entre vivant et mort, catégories binaires ultimes. Sa série de sculptures-installations mute sous l’effet de traitements chimiques ou électriques.  Ça dégouline, ça transpire, ça pourrit. L’artiste appelle cela des “sculptures zombies” : un déchet vivant ou une mort en mouvement. Une décadence, aussi, à l’image peut-être de cet ancien centre qui ne peut plus tenir, malade mais toujours vivant, en mutation lui aussi.

 

Le centre ne peut tenir, une exposition collective de Lafayette Anticipations, 9 rue du Plâtre, Paris.

Isabelle Andriessen, Tidal Spill, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, Paris, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine Série de sculptures Céramique, bacs en métal, sulfate de fer, dichromate de potassium, permanganate de potassium, résistances, cire de paraffine, silicone, aluminium, compresseur frigorifique, tubes, senteur, air compressé.