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Zoom sur l’artiste Oscar Tuazon à l’occasion de son exposition “Shelters” à la Galerie Chantal Crousel

 

Dans un mouvement de lutte permanente avec les espaces d’exposition qui les accueillent, les sculptures d’Oscar Tuazon imposent leur présence pour interroger les notions d’habitation et de foyer, dialoguant ainsi avec l’architecture. Par Éric Troncy.

Oscar Tuazon, Shelters

Courtesy of the artist and Galerie Chantal Crousel, Paris.

 

Finalement, ce sera Los Angeles. Enfin pour un temps, car Oscar Tuazon a l’âme voyageuse. Né en 1975 à Seattle (État de Washington), il a fait ses études à New York, puis s’est installé plusieurs années à Paris (sa femme, Dorothée Perret, éditrice du magazine Paris, LA, est française) avant de vivre à New York. Enfin, l’an dernier, donc, il a opté pour Los Angeles. Mais la question “Où habiter ?” n’est pas le problème pour cet artiste. L’ensemble de son œuvre, en effet, dialogue avec l’architecture sur des modes peu académiques, plutôt autour de la question : “Comment habiter ?” D’ailleurs, lui-même est né dans un dôme géodésique – une de ces constructions hémisphériques en treillis popularisées par l’architecte R. Buckminster Fuller dans les années 50 – que ses parents avaient édifié. Un épisode qui apparaît rétrospectivement comme un sérieux point de départ – ou contribue à donner à l’histoire de Tuazon la dimension héroïque qu’on aime attendre d’un artiste, a fortiori quand il a pour habitude de transpercer les murs avec des poutres de bois, comme peut en témoigner son ex-appartement familial parisien où l’une de ses constructions sculpturales a proliféré au point de traverser plusieurs pièces, y compris la chambre.

Courtesy Oscar Tuazon et Galerie Eva Presenhuber, Zurich/Photo: Stefan Altenburger Photography, Zurich

Windowpane (2013), acier, acrylique, composants électriques, tambour, polystyrène et verre, 232 x 172,5 x 119 cm.

Physiquement, Tuazon ressemble à une sorte de paisible petit frère de Larry Clark. Cheveux longs, casquette et hoodie, il a grandi à Tacoma, une petite ville située à deux heures de route de Seattle. “J’ai vu pour la première fois Nirvana alors que j’avais à peine 17 ans”, confiait-il à The Independent.À partir de ce moment, j’ai voué une passion au denim et à la flanelle.
Je profitais de mes week-ends pour me rendre au magasin de vêtements d’occasion de la ville voisine. J’y dénichais des polos de bowling et des chemises de paysan sur lesquelles étaient cousus les noms de personnes inconnues. Pour un temps, je pouvais devenir quelqu’un d’autre.
” Et devenir “quelqu’un d’autre” semble avoir été une préoccupation majeure bien après son adolescence, quand il a poursuivi ses études à New York, à la Cooper Union for the Advancement of Science and Art, jusqu’à l’orée des années 2000. “C’était la première fois que je partais de chez moi. J’essayais de toutes mes forces de me transformer en quelque chose de différent. J’ai connu une phase où je ne portais que des vêtements de créateurs et où j’avais coloré mes cheveux en gris. J’avais d’abord été obligé de les décolorer, puis je leur avais appliqué une teinte bleuâtre. Je pense que j’essayais d’attirer l’attention, et pas de la meilleure façon qui soit.

 

 

Courtesy Oscar Tuazon et Galerie Eva Presenhuber, Zurich

Word Rain (2013), acier, acrylique, composants électriques, tambour, matériaux d’isolation et verre, 232 x 172,5 x 119 cm.

Il est effectivement devenu “quelqu’un d’autre”, mais, plus que ses choix vestimentaires, c’est son art qui l’a distingué. Un art qui embrasse des moments apparemment antinomiques de l’histoire récente des formes, et les conjugue avec une indiscutable grâce. À ce sujet, les hashtags qui, sur Instagram, s’attachent aux textes concernant son œuvre sont éloquents : #do-it-yourself, #hippie, #minimalisme et #artepovera. Pas faux, en effet, si l’on accorde à ces termes les significations simplifiées qu’ils ont acquises. Ses grandes constructions en bois (la partie la plus saillante de son œuvre) sont d’ambitieuses sculptures qui imposent leur logique à celle de l’espace qui les accueille. Peu disposées aux concessions, elles dictent l’évidence de leur tracé, la nécessité de leur forme, les exigences de leur déploiement et contrarient les usages, infirment les fonctions. Un mur placé au mauvais endroit sera ainsi percé pour qu’une poutre le traverse. Les espaces d’exposition semblent unilatéralement humiliés par ces occupations irrespectueuses, vaincus, K.-O. L’expérience est saisissante, plutôt unique. Aucun bavardage inutile ne vient étayer cette voluptueuse mise à mal, sinon ce qui pourrait s’apparenter à un impératif sculptural. Il y a en vérité chez Tuazon davantage de Mark di Suvero et d’Anthony Caro que de Sol LeWitt, et on ajouterait bien à la litanie des hashtags celui de #expressionnismeabstrait.

 

 

C’est cependant chez un héros de l’histoire de la performance qu’il semble avoir ajusté les paramètres de son art. Étudiant, au début des années 2000, du célèbre et envié Independent StudyProgram du Whitney Museum of American Art, Tuazon y rencontra Vito Acconci qui, s’il s’est illustré dans les années 60 par des performances qui marquèrent l’histoire de l’art, préfère se consacrer depuis une vingtaine d’années à l’architecture. Il a ainsi fondé Acconci Studio, un “studio de réflexion théorique sur le design et la construction”. 

 

Souvent magnifiée, l’histoire avoue rarement que Tuazon y fut engagé pour déménager des caisses. Il sut si bien se rendre utile qu’il devint vite un membre à part entière de l’équipe d’une dizaine d’architectes qui constitue le studio. “Ce que je préfère dans mon métier, c’est qu’il offre la possibilité de travailler avec des gens réellement incroyables. Moi-même, je ne suis pas vraiment un constructeur, même si le marteau ne m’est pas étranger. Je sais aussi souder, mais je ne suis pas particulièrement doué. Après des années passées à travailler le béton, j’en ai toujours une compréhension très grossière. Mais j’aime ce que je fais, et j’ai la chance de pouvoir apprendre ce métier en travaillant avec des gens qui en savent beaucoup plus que moi”, avoue-t-il, bien qu’il ne délègue pas la construction de ses œuvres et porte un grand intérêt aux “gens qui bâtissent eux-mêmes leur maison” – comme le firent ses parents. Cette dimension home-made, en contradiction apparente avec la monumentalité de ses œuvres, l’a aussi distingué à une époque où il était bon, pour un artiste, d’avoir à sa disposition une dizaine d’ingénieurs et autant d’assistants. “Ce qui m’intéresse dans la construction, c’est le processus lui-même, j’entends par là l’opération physique de la construction d’une chose plutôt que le design de cette chose.

 

 

Shelters d’Oscar Tuazon à la Galerie Chantal Crousel, 10, rue Charlot Paris IIIe, du 5 mars au 16 avril.

 

 

Par Eric Troncy

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