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Frieze Londres : ce qu’il faut avoir vu de la foire d’art contemporain

 

Parmi les 160 galeries présentes à Frieze et la surenchère de vernissages (Jeff Koons, Ed Ruscha…) qui l’accompagne, Numéro vous propose sa sélection des incontournables de la saison.

Par Thibaut Wychowanok

Un des personnages à réactiver (le policier) de l'artiste Pierre Joseph au sein de la section The Nineties de Frieze.

Photo de Richard Billigham sur le stand de la galerie Anthony Reynolds, section The Nineties de la foire de Frieze à Londres.

 

 

1. Back to the Nineties : la section dédiée aux années 90

 

Il s’agit sans doute de la nouveauté la plus passionnante de cette édition de Frieze : la section The Nineties recrée de toutes pièces, sur une dizaine de stands, un ensemble d’expositions essentielles des années 90. Curaté par Nicolas Trembley, contributeur historique de Numéro, l’ensemble propose, par exemple, une plongée émouvante dans la toute première exposition de Wolfgang Tillmans à la galerie Daniel Buchholz en 1993 (dans la librairie de son père !). Ses clichés documentant les “sous-cultures” et la vie homosexuelle ont beau être devenus cultes, ils n’ont absolument rien perdu de leur puissance émotionnelle et de leur mordant. Autres grands mythes convoqués des nineties : Dominique Gonzalez-Foerster, Sylvie Fleury, Pierre Joseph, Karen Kilimnik, Daniel Pflumm, Steven Parrino…

 

C’est que cette décennie, qui a connu la fin des idéologies du XXe siècle, l’émergence d’Internet et d’un monde multipolaire, le triomphe du néolibéralisme et l’installation durable du sida dans nos vies (avec un nouveau rapport à la sexualité et au corps), semble incarner aujourd’hui la matrice de notre époque.

 

À lire : Une histoire (critique) des années 90, de la fin de tout au début de quelque chose, sous la direction de François Cusset (La Découverte/Centre Pompidou-Metz)

 

L'exposition de Wolfgang Tillmans à la galerie Daniel Buchholz (1993) reproduite dans la section The Nineties de la foire de Frieze.

Vue du stand “Atelier d'artistes“ de la galerie Hauser & Wirth.

 

 

2. L’atelier d’artistes foutraque de Hauser & Wirth 

 

C’est sans conteste le stand le plus fou et le plus jouissif de la foire. La galerie Hauser & Wirth propose un atelier d’artistes imaginaire et foutraque regroupant des œuvres des plus grands : Louise Bourgeois, Francis Picabia, Isa Genzken, Martin Creed, Hans Arp, Paul McCarthy, Thomas Houseago, Allan Kaprow, Bharti Kher

Vue de l'exposition “Spring and Fall“ de Latifa Echakhch à la galerie Kamel Mennour à Londres.

Photo. Julie Joubert 

 

 

3. La violence sourde de Latifa Echakhch à la Galerie Kamel Mennour

 

Pour le monde de l’art franco-français, l’événement de Frieze était bien sûr l’ouverture du premier espace londonien du galeriste français Kamel Mennour, accueilli à Mayfair au sein de l’hôtel Claridge’s. Et l’événement pour le monde de l’art (tout court) était l’exposition de Latifa Echakhch qui y était présentée, ainsi que sur le stand de la galerie à Frieze. L’artiste franco-marocaine, aujourd’hui installée en Suisse, a depuis longtemps séduit les critiques et les institutions : la lauréate du prix Marcel Duchamp de 2013 a exposé avec succès au Centre Pompidou, à la Tate Modern, à la Fondation Pinault à Venise… et fait encore des merveilles à Londres.

 

Latifa Echakhch y présente un ensemble de toiles lacérées et de cloches d’église brisées. Quel rapport ? La violence sourde… “Latifa a élaboré ses toiles à partir des pastels colorés qu’utilisent les enfants, confie Kamel Mennour. Elle a ainsi formé différents carrés de couleur recouverts par la suite de plusieurs couches d’encre. Puis elle a lacéré la toile, faisant émerger violement la couleur au sein de ces déchirements.” Et l’enfance refoulée revint en pleine lumière.

 

 

Les cloches, quant à elles, sont des répliques de celles de l’église de Lübeck, en Allemagne. Bombardées pendant la guerre, elles se sont brisées sur le sol… et y sont restées. Les habitants les ont laissées là comme témoignages des événements tragiques. Une manière, pour l’artiste, de dire à nouveau que le passé – et sa violence résiduelle – résonne encore et toujours. Le refoulé ne le reste jamais bien longtemps, qu’il s’agisse de la grande ou de la petite histoire. 

 

 

Vue de l'exposition “Spring and Fall“ de Latifa Echakhch à la galerie Kamel Mennour à Londres.

Photo. Julie Joubert 

Vue de l'exposition “Spring and Fall“ de Latifa Echakhch à la galerie Kamel Mennour à Londres.

Photo. Julie Joubert 

Woman Crying #2 de Anne Collier, 2016, sur le stand du Modern Institute.

 

 

4. L’accrochage saisissant du Modern Institute

 

L’institution fondée en 1997 à Glasgow fait souffler un vent de vitalité au milieu des stands des grandes galeries institutionnelles. Une structure en tôle de Martin Boyce (initialement réalisée pour une exposition de groupe en avril) accueille des œuvres toutes plus saisissantes les unes que les autres. “Nous voulions proposer des artistes qui n’ont pas l’habitude d’être exposés dans les foires, et dont les œuvres ne peuvent pas se satisfaire des murs blancs habituels de ce genre de lieux, explique-t-on sur le stand. Ils ont tous en commun de provoquer ou de travailler autour d’un sentiment viscéral : des pleurs d’une femme photographiés par Anne Collier aux peintures métalliques percutantes de Hayley Tompkins.” On y découvre également de très belles pièces de Mark Handforth, de Liz Larner, de Scott Myles et d’Eva Rothschild. 

New Moon de Mark Handforth, 2013, sur le stand du Modern Institute.

Pink Project: Table de Portia Munson, 1994 - 2016, sur le stand de la galerie P.P.O.W.

 

 

5. La vie en rose chez P.P.O.W.

 

On aura rarement vu un stand aussi réjouissant que celui de la galerie new-yorkaise P.P.O.W., hommage à l’art féministe des années 60 à nos jours. Outre le plaisir de retrouver les peintures pornographiques de Betty Tompkins, c’est la réactivation du Pink Project: Table initié en 1994 au New Museum par Portia Munson, qui remportait tous les suffrages. L’artiste réinstalle pour l’occasion sa table où s’amoncelle un amas impressionnant d’objets roses : poupées, brosses à cheveux, sex toys… “Tout cela a commencé par une collection personnelle, explique le galeriste. Portia était enceinte à l’époque… Et puis la collection a grandi et lui a permis de réfléchir à la manière dont les entreprises travaillent à vous construire votre identité de femme à travers ces objets. Le succès de cette pièce tient à son pouvoir d’attraction, un pouvoir à mettre en parallèle avec le pouvoir de séduction de la société de consommation. À la fois attirant et… écœurant, à bien y regarder.

Vue du stand de la galerie Southard Reid avec des œuvres de Celia Hempton.

 

 

6. Les réjouissances de la section Focus : des sexes, de la réalité virtuelle et des toilettes en folie

 

La section dévolue aux talents émergents mériterait à elle seule le détour. Les 37 galeries réunies (toutes ayant moins de 12 ans d’existence) rivalisaient de provocations et d’imagination.

 

Tout commence aux toilettes réaménagées pour l’occasion par Julie Verhoeven. L’artiste s’est amusée à transformer les lieux en une installation pop accueillant une fête délurée où se mêlent papier-toilette rose et fuchsia et musique pop cheesy (le kitchissime You’re Still the One I Want de Shania Twain à fond les enceintes).

 

Ça glousse beaucoup sur le stand de la galerie Southard Reid qui présente de (très belles) peintures de pénis de Celia Hempton. “Les sujets étaient au départ des connaissances de l’artiste ou, pour la peinture qui a inauguré la série, son propre petit ami, explique très sérieusement le galeriste. Pour rester en érection, il fut même contraint de regarder des vidéos pornos.” Celia Hempton présente également au sein du stand-installation de nouvelles productions s’intéressant autrement aux dessous de notre réalité : des peintures virant à l’abstraction inspirées d'images issues du “dark Web”, cette partie cachée du Net qui recèle des vidéos violentes (de décapitation notamment). 

 

Celia Hempton sur le stand de la galerie Southard Reid.

Vue du stand de la Seventeen Gallery avec une installation interactive de Jon Rafman.

 

 

Côté réjouissance toujours, la Seventeen Gallery propose une pièce interactive en réalité virtuelle du Canadien Jon Rafman. Mais s’il y a deux artistes qui méritent qu’on s’y attarde, c’est bien Aaron Garber-Maikovska, présenté au stand des Français de High Art, et Rose Marcus, à la Night Gallery. Aaron Garber-Maikovska (artiste de Los Angeles aussi représenté par Clearing et Standard Oslo) propose une installation et deux vidéos. On l’y voit réaliser des gestes et émettre des bruits difficilement compréhensibles. “Ce qui intéresse Aaron, explique l’un des galeristes, c’est ce moment avant la communication, avant le sens. Il émet des espèces d’impulsions et d’onomatopées. Dans les dessins de son installation, on croit reconnaître des graffitis, mais ce n’en est pas, des lettres, mais ce n’en est pas…

 

Rose Marcus réalise, elle, des toiles aux compositions brillantes mêlant des photos prises sur le mémorial de John Lennon et des peintures plus abstraites, l’ensemble faisant références à l’histoire de la peinture (cubisme, Cézanne et futurisme).

Rose Marcus sur le stand de la Night Gallery​.

Vue de l'exposition de Sam Falls sur le stand de la galerie Franco Noero.

 

 

7. Le romantisme années 30 de Sam Falls à la galerie Franco Noero

 

Petite merveille de la foire, la nouvelle série de photographies (et de sculptures) du Californien Sam Falls réalisée entre upstate New York et Los Angeles. Il y réinterprète de manière très contemporaine l’esthétique réaliste et romantique de la photographie des années 30. 

Vue de l'exposition de Jeff Koons à la galerie Almine Rech à Londres.

Photo : Timothée Chaillou

 

 

8. De Jeff Koons à Frank Stella : les grands maîtres déplacent les foules

 

Grand événement hors les murs, l’inauguration du deuxième espace de la Galerie Almine Rech à Londres avec… Jeff Koons. Ça faisait la queue dehors le soir du vernissage… faute à la galerie qui ne pouvait accueillir que 40 personnes (officiellement) à la fois. En face, l’espace démesurément grand de la Gagosian Gallery faisait aussi salle comble avec une exceptionnelle exposition de nouvelles œuvres d’Ed Ruscha. Les grands maîtres contemporains étaient également à l’honneur dans la section Frieze Masters : Daniel Buren à la Galleria Continua, James Rosenquist à la Galerie Thaddaeus Ropac et Frank Stella sur le stand de Marianne Boesky, Dominique Lévy et Sprüth Magers. Du grand art.

 

Frieze Art Fair à Londres, Regent's Park, jusqu'au 9 octobre 2016. frieze.com/fairs/frieze-london

 

 

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