Qui est Lawrence Abu Hamdan, le chirurgien du son ?

Du Maghreb au Moyen-Orient, Numéro art a sélectionné différents artistes qui incarnent toute la vitalité d’un art contemporain prêt à en découdre avec son époque. Parmi eux, le manipulateur de sons Lawrence Abu Hamdan occupe une place singulière.

Par Myriam Ben Salah

Portrait de Lawrence Abu Hamdan par Richard Kilroy

Les murs ont ici des oreilles. Des espions sont postés derrière tous les rideaux, toutes les courtines, toutes les tapisseries.” Dans Un roi à l’écoute, Italo Calvino décrit le palais royal comme une architecture entièrement vouée à la surveillance auditive, où les bruits qui se transmettent sur toute la hauteur de la construction sont interprétés par le roi comme une forme de cryptogramme sonore. Le travail de Lawrence Abu Hamdan se situe aux confins de cet opéra – une source d’inspiration pour ses recherches sur le rapport entre son et architecture – et de notre ère post-Snowden, où la manière dont nous sommes écoutés et la portée politique de notre voix se sont radicalement transformées. “Dans un tribunal, lorsque l’on jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, on met en place de nouvelles conditions d’écoute, notre discours passe alors d’une simple conversation à un témoignage sous serment, rappelle Abu Hamdan. Aujourd’hui, nous sommes sous serment dès que l’on accepte les termes et conditions d’un logiciel de communication, d’une application ou d’un fournisseur Internet.” 

 

 

Pour Saydnaya, Abu Hamdan a conduit une investigation acoustique au sein du complexe carcéral de Saydnaya où plus de 13 000 personnes ont été exécutées depuis les soulèvements de 2011.

 

 

“Contra Diction” (Speech Against Itself) (2015), de Lawrence Abu Hamdan. Installation de deux vidéos, téléprompteur, écrans, micros, dimensions variables.

Né en Jordanie en 1985, Lawrence Abu Hamdan vit aujourd’hui entre Beyrouth et Berlin. Il se définit lui-même comme un “détective audio” qui se concentre sur l’implication politique, juridique et religieuse du son, de la voix humaine, de l’écoute et du silence. Sa pratique est née de son intérêt pour la musique do it yourself – il mixe encore sous le pseudonyme de DJ Business Class –, mais elle intègre aujourd’hui des installations audiovisuelles et des “essais auditifs”, formule qu’il préfère à “lectures performées” en ce qu’elle décrit plus précisément l’entrelacement du contenu et de la voix, du discours et de ses conditions de prononciation. Il traite la voix humaine comme un matériau politisé, facilement saisissable par les gouvernements ou les entreprises contrôlant les data. Dans The Freedom of Speech Itself (2012), il s’intéresse par exemple à l’utilisation controversée, au Royaume-Uni, d’analyses vocales permettant de déterminer l’origine, l’authenticité et la légitimité de certains demandeurs d’asile en fonction de leur prétendu accent. L’œuvre s’articule autour de témoignages d’avocats et d’experts en phonétique, et révèle une géopolitique fallacieuse des accents qui a conduit, dans la vie réelle, à des déportations abusives. “Je me suis intéressé au rapport entre l’idée de nationalité, qui est un élément administratif, et l’accent, qui est un produit de notre culture perpétuellement changeante”, précise-t-il.

 

 

Il s’écarte de la tendance qu’a souvent l’art contemporain à s’auto-sacraliser, au sens d’“être séparé”, et travaille au contraire à développer une pratique qui puisse répondre au moment de “post-vérité” que nous vivons.

 

 

Pour Saydnaya (the missing 19db) [2016], Abu Hamdan a conduit une investigation acoustique au sein du complexe carcéral de Saydnaya, situé à 25 km au nord de Damas, en Syrie, où plus de 13 000 personnes ont été exécutées depuis les soulèvements de 2011. Il a mené des interviews avec un groupe de survivants de la prison, récoltant leurs témoignages – sonores exclusivement puisque les hommes étaient plongés dans le noir, les yeux souvent bandés, ce qui les a amenés à développer un sens auditif pointu. L’artiste définit ce projet comme apportant “une série de preuves fondées sur les silences, les murmures, la distorsion de la mémoire, l’amalgame étrange qui surgit entre le corps et l’espace qu’il occupe, les murs : il s’agit d’un processus de reconstruction qui n’avait pas encore trouvé de langage”. 

Lawrence Abu Hamdan Saydnaya (ray traces), 2017. Lawrence Abu Hamdan, courtesy Maureen Paley, London

Abu Hamdan propose le langage de l’art; la pertinence de son travail s’incarne sans conteste dans ce pont qu’il érige entre une recherche artistique exigeante et la réalité du monde dans lequel nous vivons. Il s’écarte de la tendance qu’a souvent l’art contemporain à s’auto-sacraliser, au sens d’“être séparé”, et travaille au contraire à développer une pratique qui puisse répondre au moment de “post-vérité” que nous vivons, qui puisse produire une vérité qui ne soit ni la loi ni la science, mais qui ouvre d’autres perspectives sur ce qu’est le vrai. 

Lawrence Abu Hamdan, This whole time there were no land mines, 2017, 1:1 video loops on monitors with sound, exhibition view: Maureen Paley, London, 2017 © Lawrence Abu Hamdan, courtesy Maureen Paley, London