Plongée dans l’enfer de la consommation avec les collages surréalistes de Lucie Stahl

Connue pour ses images grand format réalisées au scanner, où elle convoque des objets hors d’usage dans des collages surréalistes, cette artiste berlinoise nous invite à interroger la manière dont nous vivons et consommons.

Propos recueillis par Nicolas Trembley

“Honduras” Lucie Stahl

Née à Berlin en 1977, Lucie Stahl étudie à la Städelschule de Francfort avant de revenir s’installer dans sa ville natale. Elle est surtout connue pour ses “photographies” grand format produites avec un scanner. Sur la vitre de la machine, elle place des objets trouvés abîmés : des détritus, des coupures de presse ou de la nourriture qu’elle mélange parfois à des parties de corps, le sien. Une fois les images tirées, elles sont recouvertes de résine transparente, souvent déposée de manière grossière, comme pour réduire l’effet irisé des couleurs. Au-delà de la plasticité de ces images, c’est leur contenu qui retient l’attention. Lucie Stahl porte un regard à la fois critique et fasciné sur notre consommation, et plus particulièrement celle de l’Amérique. Ainsi, tous les stéréotypes produits aussi bien par l’agroalimentaire que par l’industrie pétrochimique multinationale trouvent place dans ces compositions, sortes de collages surréalistes.

 

Dans ses dernières expositions à la Cabinet Gallery de Londres et au centre d’art contemporain Fri Art de Fribourg (Suisse), Lucie Stahl a également construit des sculptures qui rappellent les moulins à prières des temples asiatiques, une allégorie de la disparition de la croyance en Dieu désormais remplacée par le culte de la consommation d’une économie libérale et destructrice.

“Creeper Sleeper” (2018), Lucie Stahl. Impression jet d’encre, aluminum et époxy, 167 x 120 x 3 cm.

Numéro : Quel a été votre parcours ?
Lucie Stahl : Je suis née et j’ai grandi dans ce qu’on appelait alors Berlin-Ouest, dans le quartier de Kreuzberg. On trouvait là des jeunes gens d’Allemagne de l’Ouest qui voulaient échapper au service militaire, une large communauté turque, des squatteurs, des fermes collectives, des punks, beaucoup d’enfants... C’est fou de penser qu’aujourd’hui ce type de mélanges, cette façon de coexister sont menacés de disparition.

 

Comment avez-vous su que vous vouliez devenir artiste ?
Lorsque j’ai choisi de faire des études d’art, je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était la fosse aux lions où je m’apprêtais à pénétrer. J’avais une conception très romantique, complètement chimérique de ce qu’était un artiste. L’œuvre qui résume le mieux la vision que j’en avais, c’est probablement la toile de Carl Spitzweg qui représente le Poète pauvre.

 

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’art ?
Lorsque j’étais enfant, mes parents avaient deux posters affichés dans l’entrée, qui sont restés gravés dans ma mémoire : A Bigger Splash de David Hockney et Bildnis der Tänzerin Anita Berber d’Otto Dix. Je lisais aussi des bandes dessinées de Gerhard Seyfried, un dessinateur de la contre-culture allemande.

 

 

J’appelle ces œuvres des “posters”... Mais il m’arrive de les considérer comme des sculptures, ou même comme des peintures.

 

 

Pourriez-vous nous parler des Prayer Wheels,vos “moulins à prières” ?
Les premières Prayer Wheels étaient réalisées à partir de canettes vides de bière ou de Coca que j’avais collectionnées. Les plus récentes, comme celles que j’ai installées pour l’exposition de la Cabinet Gallery, à Londres, sont faites avec des barils d’huile de moteur vidés de leur contenu. Ces œuvres, que j’ai baptisées “moulins à prières”, sont simplement une façon de rappeler le pouvoir triomphant du capitalisme et de la consommation de masse, auquel il semble impossible de se soustraire.

 

Vous écrivez souvent vos propres communiqués de presse, pourquoi ce choix ?

Pendant de longues années, j’intégrais directement des écrits dans mes œuvres. J’ai créé des affiches qui faisaient intervenir mes propres textes – des commentaires sur des thèmes divers, des digressions sur des rêves, des ragots du monde de l’art ou des textes sur des sujets environnementaux. Aujourd’hui, les textes qui traitent des sujets dont j’ai envie de parler dans mon travail, ce sont les communiqués de presse – et ils couvrent toute l’exposition, plutôt qu’une pièce isolée.

 

Comment trouvez-vous le titre d’une œuvre ?

Les titres fonctionnent selon les mêmes motifs d’association que les textes.

 

Diriez-vous de vos œuvres que ce sont des “photos” ?
J’appelle ces œuvres des “posters”, des affiches, mais dans leur processus d’élaboration, toutes sortes de formes et de formats interviennent. Il m’arrive de les considérer comme des sculptures, ou même comme des peintures.

 

Avez-vous le sentiment d’appartenir à un groupe ou à un mouvement ? De qui vous sentez-vous proche aujourd’hui ?
Si vous m’aviez posé la question il y a cinq ans, je vous aurais probablement répondu autrement, ou je vous aurais donné des exemples, mais la situation étant ce qu’elle est aujourd’hui, avec ce sentiment de menace qui plane sur nous en permanence, je serais tentée de vous répondre “mes amis”, ce qui fait pas mal de monde, et qui me donne un peu le sentiment de s’apparenter à un “mouvement”.

 

Exposition prévue à la Galerie Meyer Kainer à Vienne (Autriche), à partir du 5 juin.

“Passage” Lucie Stahl