Paris : un hypercentre de l’art contemporain?

Surfant sur le Brexit, un foisonnement de fondations et un marché en progression, Paris peut-elle devenir un hypercentre de l’art contemporain ?

Par Roxana Azimi

Œuvre et photo par Vendula Knopova

Selon l’hebdomadaire britanniqueThe Economist, la France est le “pays de l’année 2017”. The place to be, qui a damé le pion à l’Argentine et à la Corée du Sud. À quoi attribuer cet état de grâce? “L’élection d’Emmanuel Macron a été un véritable miracle dans un contexte marqué par la montée du populisme, la tentation du repli identitaire, les théories déclinistes en France”, observe Guillaume Piens, directeur de la foire Art Paris Art Fair2. “Il a changé l’image d’une France archaïque, vieillotte, tournée vers le passé et hostile à la mondialisation pour incarner la jeunesse, l’audace et le renouveau. Ce changement de perception est très clair dans le monde anglo-saxon, qui regardait la France de François Hollande avec beaucoup de dureté.” Dans le champ de l’art, l’Hexagone n’a pas attendu l’élection de 2017 pour faire son aggiornamento. “L’effet Macron ne fonctionne pas sur du vide”, insiste Martin Béthenod, directeur du Palazzo Grassi. “Il y a une réalité, dans tous les domaines de l’art, un terrain propice qui concerne tous les acteurs de l’écosystème.

 

 

La Fondation d’entreprise Galeries Lafayette se positionne comme un laboratoire, “une boîte à idées et non une boîte à bijoux”, selon son président, Guillaume Houzé.

 

 

Longtemps, la FIAC fut le miroir et le moteur de ce nouveau dynamisme.Je voulais montrer une France forte et sexy, même si ce n’est qu’une fois par an”, confiait voilà quelques années sa directrice, Jennifer Flay. Aujourd’hui, c’est le pays dans sa globalité qui est devenu sexy. Au point que les étrangers ne rechignent pas à lui associer leur image. Bien que courtisé par les musées du monde entier, c’est avec le Palais de Tokyo, à Paris, que le richissime Adrian Cheng, créateur de la K11 Art Foundation, a initié son premier partenariat, avant d’en engager d’autres aux États-Unis. De même, c’est avec le Centre Pompidou que l’entrepreneur chinois Mao Jihong a signé en 2016 un accord de trois ans pour un programme de recherche sur la modernité dans un contexte non occidental. Pourquoi la France ? “Quand j’étais étudiant, je regardais les impressionnistes, c’était le contrepoint au réalisme socialiste”, confie le patron de la société de mode Mixmind. “Quand on est dans l’art et dans la mode, on regarde forcément du côté de la France.” Même outre-Atlantique, on la regarde avec plus de bienveillance. La galerie californienne Freedman Fitzpatrick a ainsi ouvert en février dernier une petite antenne rue Saint-Bon, à Paris. “Il y a cinq ans, une telle décision aurait été plus difficile à concevoir”, admet l’un de ses fondateurs, Robbie Fitzpatrick. En tant qu’Américain, je sens ici une vraie ouverture aux étrangers, un ethos cosmopolite. C’est aussi une destination pour les collectionneurs internationaux.

La fondation Louis Vuitton par Aitor Ortiz pour Numéro

Si les étrangers regardent avec envie vers l’Hexagone, c’est que l’offre culturelle s’y est bigrement étoffée avec l’ouverture de plusieurs structures privées. Après l’inauguration, en 2014, de la Fondation Louis Vuitton, les regards se tournent désormais vers la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, qui a ouvert ses portes au public le 10 mars avec une exposition de Lutz Bacher. Le 1er juin, Édouard et Charles Carmignac inaugureront leur fondation sur l’île de Porquerolles. L’installation des collections de François Pinault à la Bourse du commerce en 2019 devrait aussi faire sensation, tout comme l’ouverture, en 2021, de la Fondation Emerige sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt. Point commun de tous ces projets ? Ils ont été lancés à un moment où le French bashing était à son apogée, sous Nicolas Sarkozy puis sous François Hollande. “Les collectionneurs veulent désormais prendre part au débat”, analyse Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo. “Ils veulent ajouter l’art aux armes de leurs familles.” Surtout, l’État ne peut pas tout. Les caisses sont vides, les budgets, racornis. L’intérêt général ne peut plus se résumer au seul service public. Chose étonnante, ces nouvelles fondations n’impriment pas un goût unique. Toutes ont retenu, à leur échelle et avec leur agenda parfois corporate, la ligne de conduite de La Maison rouge – qui fermera ses portes le 30 octobre après quatorze années d’existence : toujours affirmer sa singularité. Sans jouir forcément du capital sympathie qu’a suscité la fondation créée par Antoine de Galbert, chaque mastodonte tente de trouver une voix propre, en évitant d’empiéter sur l’existant, notamment sur la Fondation d’entreprise Ricard, incubateur de la jeune scène française depuis 1999. Vuitton joue le grand jeu avec une architecture pharaonique et déploie ses muscles à travers des expositions historiques que lui seul peut financer. La Fondation d’entreprise Galeries Lafayette se positionne comme un laboratoire, “une boîte à idées et non une boîte à bijoux”, selon son président, Guillaume Houzé. À Porquerolles, les Carmignac misent sur les liens entre l’art et la nature. Quant à Laurent Dumas, président du groupe Emerige, il entend défendre la scène française en lui offrant une visibilité à l’étranger.

 

 

Les collectionneurs français ont dépassé la question rituelle : “Vaut-il mieux vendre à Londres ou à New York?

 

Le projet de la Bourse du commerce à Paris par Tadao Ando pour la collection Pinault.

Côté marché, malgré la fermeture de quelques petites galeries ou d’autres de taille moyenne, le climat semble moins morose qu’il y a encore dix ans. Pour les ventes aux enchères, Paris est la seule place qui a connu une croissance en 2016. L’an dernier, Christie’s et Sotheby’s France ont affiché des bilans en forte progression. “On sent plus d’adrénaline et aussi davantage de considération de la part des étrangers”, admet Mario Tavella, patron de Sotheby’s France. Quant aux collectionneurs français, ils ont dépassé la question rituelle : “Vaut-il mieux vendre à Londres ou à New York?” En témoigne la collection Jean-François et Marie-Aline Prat, adjugée à 36,5 millions d’euros en octobre 2017 chez Christie’s, à Paris. Son directeur général, Édouard Boccon-Gibod, table sur la suppression (partielle) de l’impôt sur la fortune comme accélérateur des ventes. “Les sommes tirées de la vente d’œuvres d’art ne seront pas assujetties à l’ISF si elles sont investies en placements boursiers, indique-t-il. C’est un élément moteur pour convaincre les vendeurs, soucieux de diminuer au maximum leurs impôts.

 

 

Reste un dernier facteur, qui pourrait aiguillonner encore plus le marché français : le Brexit.

 

 

Vue du bâtiment de la Fondation Galeries Lafayette. Photo par Mario Palmieri pour Numéro art.

Vue du bâtiment de la Fondation Galeries Lafayette. Photo par Mario Palmieri pour Numéro art.

Reste un dernier facteur, qui pourrait aiguillonner encore plus le marché français : le Brexit. Paris a déjà été choisie pour accueillir l’Autorité bancaire européenne et ses 170 emplois. Des banques internationales pourraient lui emboîter le pas. Pour l’heure, aucun acteur du marché de l’art n’imagine un déclin du Royaume-Uni au profit de la France suite aux changements possibles de la fiscalité britannique, à savoir l’introduction d’une TVA à l’importation sur les œuvres d’art. Et les collectionneurs français exilés fiscaux outre-Manche n’ont pas encore amorcé de retour. Mais qui sait?... “Si une partie des acheteurs (re)vient à Paris, l’écosystème suivra forcément un peu”, observe le collectionneur français Thibaut Poutrel, installé à Londres. “Le déplacement de certains jobs de la City jouera aussi. Ces personnes achèteront désormais davantage en France... Ce n’est pas un hasard si l’immobilier parisien flambe et que celui de Londres stagne depuis deux ans.” Le nouvel élan français n’en est qu’à ses débuts.

Vue du bâtiment de la Fondation Galeries Lafayette. Photo par Mario Palmieri pour Numéro art.

Vue du bâtiment de la Fondation Galeries Lafayette. Photo par Mario Palmieri pour Numéro art.