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Entre un tapis volant et Charlotte Rampling, les vernissages du week-end comme si vous y étiez…

 

Ce week-end, alors que le Tout-Paris se ruait chez Chantal Crousel et Marian Goodman, un tapis volant faisait forte impression à la VNH Gallery, et Perrotin accueillait la Corée.

Photo Jessica Craig-Martin

Conditional Planes 8220 (1982) de Choi Myoung-young, encre orientale sur papier coréen, 61 x 92 cm. Photo Numéro.

Chez EMMANUEL PERROTIN, le ton était donné dès les escaliers menant à la galerie. Un directeur de magazine branché prévenait : “Ne perds pas ton temps, c’est de l’art asiatique.” Si la multiplication des collectionneurs et des institutions en Asie tire le marché vers le haut, cette montée en puissance n’a apparemment pas encore percé les hautes sphères de l’arrogance européenne. Et, en effet, dans les salles, c’est jour de disette en comparaison aux vernissages très people auxquels la galerie avait habitué. Le public français fait défaut mais, à défaut, on croise de nombreux Asiatiques. Il faut dire aussi que l’exposition historique consacrée à trois artistes majeurs de la scène coréenne est pour le moins austère. Les œuvres abstraites de Choi Myoung-young, de Lee Seung-jio et de Suh Seung-won, toutes issues des années 70 et 80, mêlent formes géométriques, monochromes et rayures en noir et blanc qui n’assurent assurément pas le succès sur Instagram. Dommage, le propos est passionnant… pour ceux qui se sont donné la peine de lire le petit livret disponible gratuitement à l’entrée. Quoi qu’on pense des réalisations formelles, l’exposition Origin offre une plongée bienvenue dans l’histoire de l’art contemporain en Corée, à travers l’émergence de l’abstraction face à l’académisme hérité du Japon et l’avènement du mouvement essentiel Dansaekhwa (peinture monochrome) dans les années 70. Si elle pouvait contribuer à ouvrir un peu notre regard sur des pratiques artistiques trop souvent circonscrites à la sphère occidentale…

 

Les Français, tout à la célébration de l’unité nationale ce week-end, préfèrent leurs artistes maison. On se masse à la LIBRAIRIE PERROTIN pour la signature de l’excellent catalogue de la non moins excellente exposition Soleil Double de Laurent Grasso (présentée en 2014 à la Galerie Perrotin). Et, dans le second espace, IMPASSE SAINT-CLAUDE, devant la vidéo Vent Moderne de Xavier Veilhan. On y découvre une succession de tableaux animés. Des petits bonshommes tout de noir vêtus jouent à la balle (géante) ou effectuent des chorégraphies étranges au milieu d’architectures bétonnées. Un mélange de Jacques Tati et des photos modernistes de Lucien Hervé.

Vue de la video Soy la ciudad (2005) d’Alexander Apóstol à la galerie Mor Charpentier. Photo Numéro.

Le béton et le modernisme, il en est justement question, à côté, GALERIE MOR CHARPENTIER. Beaucoup plus critique, et très profonde, l’exposition collective Concrete Cities s’intéresse à la manière dont le béton a incarné la ville moderne, son utopie, et finalement son échec. Caracas, par exemple, n’a jamais réussi à se moderniser malgré les richesses pétrolières du pays. L’artiste Alexander Apóstol évoque cette défaite du discours et de l’utopie moderniste qui voulait changer la ville à travers une très belle vidéo, Soy la ciudad. Un travesti y récite face caméra des extraits du livre Vers une architecture (1930) de Le Corbusier. Mais, au fur et à mesure, son maquillage se déforme, la scène tourne à la tragédie comique et les propos engagés de l’architecte finissent par sembler bien ridicules. Le délitement du corps, humain ou urbain, est complet. La réalité a pris sa revanche sur les beaux discours. Démaquillage réussi.

 

Marwa Arsanios fait, quant à elle, resurgir un projet abandonné d’aménagement du territoire libanais. La faillite de cette ambition fait écho plus généralement à la désintégration de l’État et à l’échec du "vivre ensemble". Sinon, au détour d’une conversation, on croit entendre que la galerie emménage dans un nouvel espace en avril. Les problématiques architecturales sont décidément en vogue chez Mor Charpentier. 

Vue de l’exposition Waltz de Justian Adian à la Galerie Almine Rech. Photo Numéro.

Est-ce une peinture ? Est-ce une sculpture ? Une céramique ? Un objet quelconque ?” s’interroge-t-on chez ALMINE RECH face aux œuvres de l’Américain Justin Adian. "C’est un marshmallow !" entend-on finalement. Et il faut admettre que la texture et les couleurs pastel des “bâtons” entrelacés sur les murs sont appétissantes. Avec son exposition Waltz, l’artiste installé à Brooklyn semble assumer cette idée de jouissance, tout en revendiquant un art de la composition des couleurs et des formes qui doit autant à Ellsworth Kelly qu’à Malevitch. 

Rising Carpet (2014) de Moussa Sarr, tapis en laine, drones et télécommande, 67 x 106 cm. Photo Numéro.

À la VNH GALLERY, dans l’ancien espace de la galerie Yvon Lambert, l’interrogation est tout autre. Le public se demande quand va s’envoler le tapis volant de l’artiste Moussa Sarr. Son Rising Carpet, œuvre emblématique qu’on avait déjà vue en 2014 aux Beaux-Arts de Paris, trône au milieu de l’espace principal. Le tapis oriental équipé d’hélices, tel un drone, devrait s’animer d’un moment à l’autre… L’artiste français réussit à mêler en un objet deux fantasmes du Moyen-Orient : l’un issu des contes et l’autre de la réalité de la guerre contemporaine. Il présente également une nouvelle vidéo qui donne son nom à l’exposition, Duo des Chats. Hommage au célèbre Duo des chats (1825) de Rossini, une pièce composée de la répétition de l’onomatopée “miaou”, le film présente l’artiste en chat, en butte à une agression qui le rend finalement très agressif… Ou comment notre société contemporaine transforme la victime en bourreau. Chaque œuvre est ici bien explicite. Nul doute sur ce qu’il est de bon ton de penser.

Détail d’une œuvre de l’exposition Pixel-Collafe de Thomas Hirschhorn à la Galerie Chantal Crousel. Photo Numéro.

Mais s’il y avait bien deux vernissages incontournables ce week-end, c’étaient bien ceux de Steve McQueen à la Galerie Marian Goodman et de Thomas Hirschhorn à la GALERIE CHANTAL CROUSELCe dernier avait mis le feu – parfois littéralement – avec son installation géniale et gigantesque au Palais de Tokyo en 2014. Entre pneus et cartons, le public déambulait au sein d’une exposition participative (DVD à disposition, bar, performances et discussions) et très politique. Il propose cette fois-ci chez Chantal Crousel une nouvelle série de collages pixellisés et floutés qui mêlent photos atroces de guerre et images de mode. Et le chic se fit choc. Les fins connaisseurs s’amusent à reconnaître les campagnes des maisons de luxe et à briller en citant l’année de leur réalisation. Chantal Crousel est aux anges et accueille la foule sourire jusqu’au plafond. Si le public est venu en masse, c’est aussi que la galeriste donnait le dîner où il fallait être (avec celui de Marian Goodman), et que le vernissage accueillait son lot de critiques, curateurs et jeunes artistes en vue.

Vues de l’installation Ashes de  Steve McQueen (2014-2015), 56. Esposizione Internazionale d’Arte – la Biennale di Venezia, 2015.

Crédit photo : Roberto Marosi. Courtesy of the artist and Marian Goodman Gallery.

Cinéaste célébré (12 Years a Slave) et artiste majeur, Steve McQueen, quant à lui, avait déjà ébloui le public en 2015 avec une double vidéo projetée à la Biennale de Venise. Dédiée à un jeune homme originaire de l’île de la Grenade, Ashes, œuvre magistrale, était d’une sensibilité extrême. La puissance d’évocation de la mort et de la vie de ce personnage en avait fait pleurer plus d’un. C'est justement cette installation que la GALERIE MARIAN GOODMAN propose de (re)découvrir au sein de son espace parisien. D’un côté de l’écran, le jeune Ashes, plein de vie, sourit à la caméra. De l’autre, Steve McQueen filme, huit ans plus tard, l’érection de sa  stèle funéraire. Les spectateurs étaient ce soir-là plus nombreux à regarder le film du côté de la mort. L’esprit du temps sans doute. L’installation est accompagnée d’un nouveau projet de Steve McQueen : une installation murale de plusieurs dizaines de néons bleu foncé représentant chacun une forme manuscrite unique de la phrase “Remember Me”. Tout le beau linge parisien s’était bien rappelé de l’événement. Bernard Blistène, le directeur du musée national d’Art moderne, arrive juste à temps pour la fermeture. Il y rejoint l’artiste Christian Boltanski et la toujours sublime Charlotte Rampling, entre autres.   

 

Par Thibaut Wychowanok

 

 

 

 

Origin, une exposition réalisée par Park Seo-bo, avec Choi Myoung-young, Lee Seung-jio et Suh Seung-won, à la Galerie Perrotin, 76, rue de Turenne, Paris IIIe. Jusqu’au 27 février. www.perrotin.com

 

Concrete Cities, avec Lawrence Abu Hamdan, Alexander Apóstol et Marwa Arsanios, à la Galerie Mor Charpentier, 8, rue Saint-Claude, Paris IIIe. Jusqu’au 12 mars. www.mor-charptentier.com

 

Waltz de Justin Adian à la Galerie Almine Rech, 64, rue de Turenne, Paris IIIe. Jusqu’au 27 février. www.alminerech.com

 

Duo des Chats de Moussa Sarr à la VNH Gallery, 108, rue Vieille-du-Temple, Paris IIIe. Jusqu’au 16 janvier. www.vnhgallery.com

 

Pixel-Collage de Thomas Hirschhorn à la Galerie Chantal Crousel, 10, rue Charlot, Paris IIIe. Jusqu’au 26 février. www.crousel.com

 

Steve McQueen à la Galerie Marian Goodman, 79, rue du Temple, Paris IIIe. Jusqu’au 27 février. www.mariangoodman.com

 

 

Image extraite de Ashes de Steve McQueen (2014-2015), double projection vidéo HD synchronisée (transférée d’après des films

8 mm et 16 mm), son, écran double face, affiches. 20 min, 31 s. Courtesy of the artist and Marian Goodman Gallery.

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