Certains films s’imposent en douceur au-dessus de la mêlée, même quand le Festival de Cannes n’a encore que quelques jours. En ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Un beau soleil intérieur de la grande Claire Denis fait cet effet-là, immédiat et durable, dès son premier corps-à-corps entre un homme pressé de faire jouir sa partenaire et une femme d’abord impliquée mais vite lasse. Ils ont plus de quarante ans, peut-être cinquante. La scène dure. La caméra semble chercher les points de rencontre entre les amants, mais elle capte au bout du compte leur friction, leur incompatibilité nouvelle, presque burlesque. La chronique d’un amour asséché paraît alors commencer, sauf que le programme change vite. Car la vie d’Isabelle (Juliette Binoche) – et le film avec elle – déroule un fil à la fois douloureux et gracieux, sur un terrain bien plus mouvant. Il y aura d’autres moments, d’autres plaisirs, d’autres hommes – un ex-mari, un comédien pas vraiment décidé, un galeriste taiseux, un ténébreux inconnu – mais un seul port d’attache, un pôle magnétique : cette femme. Tous viendront fluidifier, endurcir ou perturber les desseins d’Isabelle.

 

 

La caméra semble chercher les points de rencontre entre les amants, mais elle capte au bout du compte leur friction, leur incompatibilité nouvelle, presque burlesque.

 

 

Le treizième long-métrage de Claire Denis (J’ai pas sommeil, Trouble Everyday, etc) était annoncé comme une libre adaptation des Fragments d’un discours amoureux de Barthes, avant que la cinéaste elle-même ne vienne contredire la rumeur. Il y est bien question de sentiments, de stratégies sentimentales et de l’importance de la parole dans le déploiement amoureux, mais c’est la verve à la fois sèche et vive de Christine Angot que l’on reconnaît d’abord. Coauteure du film avec Claire Denis, la romancière a structuré le récit par blocs qui à la fois se complètent et s’annulent : une suite de montées brusques suivie de descentes violentes. A chaque fois qu’Isabelle, désespérée de ne pas réussir à s’installer dans une relation, tente autre chose, le film construit un espoir tout neuf, quitte à l’éteindre presque aussitôt. Dans ce déroulé aussi drôle que glaçant, la fragilité sentimentale de l’héroïne, sa recherche de grand amour, se fracasse à intervalles réguliers sur le mur de la réalité.

 

 

Claire Denis, à plus de soixante-dix ans, se permet d’imposer sa liberté avec ce film faussement mineur, rejoignant des figures féministes ultracontemporaines.

 

 

Ce va-et-vient entre un espoir toujours prêt à resurgir et un destin marqué par l’échec sentimental s’incarne sous la forme d’un portrait saisissant, celui d’une femme qui ne renonce à rien, petit oiseau obstiné et lumineux malgré tout. Isabelle/Juliette Binoche est de tous les plans ou presque, vue sous tous les angles. Claire Denis (avec sa chef-opératrice Agnès Godard) procure à des situations statiques de conversation une sensualité apaisante. Ses plans sont comme des ondes qui enveloppent les mots coupants d’Angot. Et bien que les relations sentimentales d’Isabelle tournent au fiasco, le film fabrique toujours du désir pour son personnage. Il ne la laisse jamais seule dans sa solitude ou son dénuement, lui offre un équilibre, même quand elle est incapable d’avancer – ce que la conclusion souligne avec un humour radical. Entre Claire Denis, Christine Angot, Agnès Godard, Juliette Binoche et Isabelle, l’héroïne, une quadrature féminine se met en place, une chaine du désir se peuplant et se repeuplant sans arrêt, au gré des jours et des hommes qui passent. Un beau soleil intérieur invente la comédie romantique d’auteure pour une femme que tous les autres films ou presque laissent de côté. Et Claire Denis, à plus de soixante-dix ans, se permet d’imposer sa liberté avec ce film faussement mineur, rejoignant des figures féministes ultracontemporaines comme Jill Soloway (Transparent, I Love Dick) en créant un espace sensuel et imaginaire nouveau dans le cinéma français.

 

Un beau soleil intérieur de Claire Denis. Quinzaine des réalisateurs.