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Rencontre: l’icône undergound Elli Medeiros face à Olivier Assayas

 

L’excellent Festival du film indépendant de Bordeaux (du 13 au 18 octobre), a invité Elli Medeiros en tant que présidente du Jury, tandis qu’Olivier Assayas y présentait son dernier film “Personal Shopper”. L'occasion pour les deux amis de s'entretenir.

Elli Medeiros et Olivier Assayas se sont croisés pour la première fois à la fin des années 70, années folles s’il en fut. Lui était un aspirant cinéaste fasciné par le punk émergent, dont elle était déjà l’une des égéries parisiennes en tant que chanteuse du groupe mythique Stinky Toys. Elle a ensuite connu la notoriété grâce au duo Elli et Jacno et à quelques tubes eighties raffinés comme Toi mon toit en 1986. Ils ont tourné ensemble plusieurs courts-métrages (Copyright en 1979, Rectangle en 1980, Laissé inachevé à Tokyo en 1982) et leur amitié a perduré à travers les décennies. L’excellent Festival du film indépendant de Bordeaux, qui a eu lieu du 13 au 18 octobre, a invité Elli Medeiros en tant que présidente du Jury, tandis qu’Olivier Assayas venait y présenter son dernier film, Personal Shopper. L’occasion de revenir avec eux sur un moment de bouillonnement créatif qui a marqué la pop culture française et consacré la marge comme lieu le plus passionnant des expériences artistiques d’une époque. Voici leurs souvenirs parallèles. 

Rencontre: l’icône undergound Elli Medeiros face à Olivier Assayas

La musicienne et actrice Elli Medeiros.

DR

Le réalisateur Olivier Assayas photographié lors du Festival du film indépendant de Bordeaux.
© Benjamin Guénault

Le réalisateur Olivier Assayas photographié lors du Festival du film indépendant de Bordeaux.

© Benjamin Guénault

Numéro : Quelles étaient vos aspirations au milieu des seventies ?

Olivier Assayas : Je faisais du graphisme, influencé par le collectif Bazooka qui comprenait Olivia Clavel, Kiki Picasso, Loulou Picasso... En parallèle, je commençais à écrire des courts-métrages. J’ai passé quelques mois à Londres de l’été 1976 à l’hiver 1977, et chaque semaine, un nouveau groupe sortait. J’ai vraiment vu le moment le plus passionnant et le plus étonnant du punk-rock. À ce moment-là, un événement m’a marqué : la couverture du Melody Maker, le journal de musique anglais le plus désirable que je lisais chaque semaine depuis l’adolescence. Tout à coup, une Française faisait la une, la chanteuse des Stinky Toys, Elli Medeiros. Peu de temps après, j’ai commencé à écrire ce qui deviendrait mon premier court-métrage. Tout ce qui était identifié comme le cinéma indépendant français me hérissait. Je n’y percevais aucune énergie, je trouvais ça ringard. Je cherchais autre chose. Et je l’ai trouvé avec Elli. 

Avec Jacno, nous avions un désir majeur : créer avec nos amis. La base du punk, c’était un peu ça. Tu as envie de faire de la musique, tu n’as pas de diplôme du conservatoire, tu montes sur scène et tu fais ton truc.

Main dans la main de Elli et Jacno

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Olivier Assayas : Je ne voulais pas aller chercher une actrice normale et Elli correspondait à ce “non-profil”. En voyant la une du Melody Maker, je me suis dit : “C’est de ce mouvement que je fais partie.” J’ai donc appelé Elli pour lui dire que j’avais envie de tourner un court-métrage avec elle. Elle m’a proposé de venir dans le perchoir qu’elle habitait rue d’Hauteville avec Jacno [musicien et compagnon d’Elli Medeiros à l’époque], une chambre de bonne. Elle avait envie de faire du cinéma, moi j’avais envie d’aller vers la musique. Elle dessinait de la BD mais pouvait aussi parler de design, de graphisme, de mobilier, des domaines qui m’intéressaient. Il y avait avec elle ce sentiment de réinventer des modèles et des espaces en permanence. On s’est tout de suite très bien entendus.

Elli Medeiros : Au départ, je dessinais. J’ai commencé la musique parce que mes meilleurs amis en faisaient. J’avais une bande, dont certains sont devenus, après les Stinky Toys [premier groupe d’Elli Medeiros]. On traînait ensemble tout le temps, passant nos soirées à griffonner en écoutant les Stooges. Avec Denis [alias Jacno], nous avions un désir majeur : créer avec nos amis. La base du punk, c’était un peu ça. Tu as envie de faire de la musique, tu n’as pas du diplôme du conservatoire, tu montes sur scène et tu fais ton truc. Des amis avaient monté un journal, donc j’écrivais des articles dedans. Je crois qu’Olivier a lu ces articles. Comme j’écrivais sur des choses qui le touchaient aussi, comme le design, il s’est manifesté… Mais c’est un peu comme s’il m’avait rencontrée avant qu’on ne se rencontre. Quand il m’a appelée, j’ai raconté aux autres “Toys” qu’un mec voulait que je tourne dans son film. Ils ont répondu : “Sûr que c’est un porno ! [Rires.] Et puis on a tourné ces courts-métrages…  J’ai toujours aimé le cinéma. En Uruguay, là où je suis née en 1956, ma mère et mes tantes y allaient beaucoup. La première fois que je suis entrée dans une salle, c’était pour un film de vampires. J’avais 3 ans. À Paris, plus tard, je traversais toute la ville pour aller à la Cinémathèque voir un film des années 50. Avec Olivier, on faisait ce genre de choses. 

J’ai rencontré Philippe Garrel parce qu’il était présent avec Nico à un concert des Stinky Toys. Ce soir-là, j’avais des talons trop hauts et je n’arrêtais pas de tomber. Quelqu’un me rattrapait à chaque fois et j’ai fini par faire une sorte de black-out. Quand je me suis réveillée, j’étais sous une cape… tenue par Nico.

Rectangle de Jacno

Vous avez aussi enregistré Rectangle ensemble, dont la bande originale a marqué son époque.

Olivier Assayas : Après avoir tourné Copyright, mon premier court-métrage, avec Elli, j’ai proposé à Jacno de faire la musique de mon nouveau film, à travers un label, Dorian, dont le premier disque a été justement Rectangle, en 1979. Jean-Luc Besson en était le boss et il nous a permis de faire ce disque gratuitement. On a enregistré en deux nuits, trois à tout casser. Et c’est devenu un tube ! C’était le premier disque solo de Jacno, qui a un peu scellé la séparation des Stinky Toys, et qui a agi en France comme une charnière entre le punk et la new wave. Le film était un accompagnement promotionnel du disque, tourné un an après sa sortie, pour se faire plaisir. Toutes ces années-là, je les ai vécues avec Elli et avec Jacno. Avec nous, il y avait toute une bande, y compris Alain Pacadis... Les trois courts-métrages que j’ai tournés avec Elli ont été faits dans cette ambiance de new wave parisienne. Mon amitié avec Elli, ça n’a pas cessé depuis. Elle apparaît souvent dans mes films et fait encore partie de mes meilleures amies. Elli a été une muse. C’était inimaginable de tourner mes premiers films avec quelqu’un d’autre. Il y avait un côté un peu warholien. À mon échelle, elle était ma Superstar. L’énergie que je cherchais, elle l’incarnait.

Elli Medeiros : Je n’ai jamais été accueillie nulle part, surtout pas dans le milieu du cinéma… sauf par Olivier et quelques autres. Tout ce que j’ai pu expérimenter, c’était grâce à des personnes atypiques. Par exemple, j’ai rencontré Philippe Garrel parce qu’il était présent avec Nico à un concert des Stinky Toys. Ce soir-là, j’avais des talons trop hauts et je n’arrêtais pas de tomber. Quelqu’un me rattrapait à chaque fois et j’ai fini par faire une sorte de black-out. Quand je me suis réveillée, j’étais sous une cape… Je me suis rendu compte que Nico tenait cette cape… On s’est pas mal vus sur une période, quand Philippe Garrel tournait son film L’Enfant secret. Il a donné mon prénom au personnage principal et j’ai joué un petit rôle. C’était une forme de hasard car je n’entreprenais jamais rien pour des raisons professionnelles. D’ailleurs, je suis passée à côté de plein d’occasions, simplement parce que j’étais emportée par la vie. 

J’aime beaucoup participer aux films d’Olivier Assayas, même si ce sont de petites apparitions. J’ai l’impression qu’Olivier parle de nous dans ses films, même si c’est indirectement. 

La bande-annonce du prochain film d’Olivier Assayas, Personal Shopper.

Quels souvenirs gardez-vous des tournages en commun ?

Elli Medeiros : Avec Olivier, nous étions tous les deux dans la fascination du cinéma, très excités de plonger dans un imaginaire que nous partagions. J’avais envie de passer de l’autre côté de l’écran pour fabriquer des images, et lui aussi. Quand on a tourné notre premier court-métrage ensemble, c’était comme un film fantasmé qui résumait notre rapport au cinéma et aux héroïnes. Ce n’est que bien après que j’ai commencé à construire des personnages et à travailler mon jeu. Entre les âges de 20 et 30 ans, j’étais dans l’immédiateté. Si les choses ne se passaient pas dans les quarante-cinq secondes, j’avais déjà oublié. Ce qui m’a permis de dépasser l’immédiateté, ce sont les liens du cœur et d’amitié. C’est grâce à cette amitié que l’on continue à se croiser avec Olivier. J’aime beaucoup participer à certains de ses films, même si ce sont de petites apparitions. J’ai joué dans Fin août, début septembre (1998), il a demandé à ma fille Calypso d’être dans Après mai (2012). J’ai l’impression qu’Olivier parle de nous dans ses films, même si c’est indirectement. 

 

Olivier, êtes-vous d’accord pour dire que tout votre cinéma a été irrigué par la période où vous avez croisé Elli ?  Et il continue de l’être.

Olivier Assayas : Quand j’ai fait Boarding Gate (2007), Elli est venue me voir pour dire : “Au fond, tu tournes aujourd’hui les films dont on avait envie à cette époque-là.” Je me suis dit qu’elle avait complètement raison. Ce que je poursuis dans le cinéma est vraiment la continuation d’un moment fragile, “new wave”, du cinéma indépendant français, qui s’est cassé la figure assez vite. Depuis, j’ai dû apprendre à me relever.

Elli Medeiros : Je reconnais toujours l’énergie d’Olivier, alors que nos parcours sont si différents – même si j’ai le projet de devenir réalisatrice : mon film se passera en Uruguay. Ce que nous avons en commun, c’est d’aborder chaque projet comme le premier. Comme une question de vie ou de mort. L’enjeu n’est même pas de faire des concessions ou de les refuser : on ne sait pas faire autrement qu’à notre façon. Cela crée un certain inconfort mais cet inconfort-là est fructueux. Il aide à respirer. Olivier a réussi à se faire une place magnifique dans le cinéma en restant fidèle à cette énergie. Il a toujours su rester très personnel. Moi, j’aime les mêmes choses que quand j’avais 20 ans. Et je crois que lui aussi.

 

fifib.com

 

Retrouvez notre critique de Personal Shopper.

 

 

Propos recueillis par Olivier Joyard

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