Le sulfureux “Grave”, de Sundance aux César

Avec son requiem pop Grave, la réalisatrice Julia Ducournau a frappé fort. Résultat ? Trois nominations aux César, dont celle du meilleur réalisateur et du meilleur premier film. Révélée par ce long-métrage, la jeune actrice de 19 ans Garance Marillier brigue, quant à elle, une première récompense : celle de la révélation féminine de 2017. Pour le précieux sésame, la concurrence est rude, mais la frondeuse incontestable a déjà marqué les esprits…

Par Alexis Thibault

Trash mais audacieux, le premier long-métrage de Julia Ducournau sonnait déjà à sa sortie, en mars dernier, comme une future référence. Ballet-pantomime sulfureux, Grave se veut le porte-étendard d’un nouveau genre, un film où le cannibalisme est lyrique et envoûtant sans jamais être malsain. Largement surcotée et réductible à une ultra violence morbide pour certains, drame horrifique aux airs de teen movie parfaitement maîtrisé pour d’autres, le long-métrage franco-belge a fait débat. Présenté au Festival Sundance en 2016, voilà l’œuvre catapultée vers les César. En effet, le 3 mars prochain, l’équipe du film tentera de décrocher six statuettes : celle du meilleur réalisateur, du meilleur premier film, du meilleur scénario original, du meilleur espoir féminin, de la meilleure musique originale et du meilleur son. 

 

 

Garance Marillier s’est fait jeter très tôt sur la scène d’un théâtre, comme expulsée d’une voiture roulant à 130 km/h par sa mère exténuée.

 

 

Comment en arriver à une telle fascination pour la violence ? À 6 ans, Julia Ducournau se retrouve face à Leatherface devant son écran de télévision. Massacre à la tronçonneuse ne l’effraie pas, au contraire, le film de 1974 l’intrigue. Son cinéma portera le sceau de cet envoûtement. Dans Junior (2011) d’abord, film dans lequel Garance Marillier débute d’ailleurs sa carrière, puis dans Mange (2012), une œuvre “très punk avec beaucoup de sexe et de drogues”, pour reprendre les termes de la réalisatrice. Garance Marillier y décroche cette fois un second rôle. Dans Junior, une adolescente se métamorphose après une gastro-entérite ; prémices de la folie scénaristique qui mènera Julia Ducournau aux César. Le délire s’est logiquement poursuivi jusqu’à Grave, mais pour le rôle principal, il fallait une fille impertinente. Rebelle et insolente, Garance Marillier devient un choix évident. Car la musicienne de formation s’est fait jeter très tôt sur la scène d’un théâtre, comme expulsée d’une voiture roulant à 130 km/h par sa mère exténuée. Dès lors, son tempérament explosif amorce sa carrière, sa rencontre avec Julia Ducournau la fait décoller. Elle entame ainsi le tournage quasi extrême de Grave, abreuvée par les transes du Trainspotting de Danny Boyle (1996) et inspirée par le cinéma de David Lynch. Brillamment interprétée par Garance Marillier : Justine, une adolescente qui s’apprête à suivre les traces de sa sœur ainée Alexia (Ella Rumpf) en intégrant une école vétérinaire. Avant l’apprentissage, une étape à franchir : le bizutage. Justine est végétarienne, mais on la force à manger de la viande crue. La métamorphose commence, la jeune fille ne suit pas ses instincts, mais les découvre. Loin d’une redite de Wei or Die, fiction interactive dont le sujet est un week-end d’intégration qui tourne mal, le bizutage reste ici un contexte percutant qui orchestre la solitude de l’héroïne.

 

 

Grave est une histoire de famille, cannibale de surcroît, et choisit d’aborder le sujet sans détour.

De ses téléfilms à ses courts-métrages, Julia Ducournau a toujours traité de mutation. Elle ne déroge pas à ses principes et dévoile une nouvelle expression du manque, addiction carnivore qui rappelle, dans la forme, les scènes du Requiem for a Dream d’Aronofsky (2001). En dépit de son propos, Grave fuit les codes du film d’épouvante. Ce n’est pas un film d’horreur, pas plus que The Neon Demon, de Nicolas Winding Refn, juste un drame qui s’inspire du cinéma cru de David Cronenberg (La Mouche, Les Promesses de l’ombre). Une tragédie pop qui refuse d’intellectualiser la violence et préfère la donner à voir. Grave est une histoire de famille, cannibale de surcroît, et choisit d’aborder le sujet sans détour.

 

 

Aussi bestial que sensuel, Grave est résolument sexy et devrait dynamiter les César. 

 

 

Ici, le cannibalisme ne provient pas d’un monstre, c’est ce qui dérange, autant que l’absence de morale au cœur de l’œuvre. La chair humaine mène à l’extase, une transe orgasmique. En filigrane, Justine développe inconsciemment ses attitudes. Évolution d’une jeune femme timide, passant d’une innocence virginale à un renfrognement progressif quasi démoniaque. “J’ai d’abord demandé à Garance de se tenir très droite, le menton relevé, pour suggérer une sorte d’assurance un peu naïve. Peu à peu, elle a modifié son regard, sa façon de se tenir. Le menton s’est baissé de plus en plus pour que son regard devienne plus aiguisé, précis et inquiétant”, explique Julia Ducournau. Brutalisée par ses penchants, prisonnière de ses pulsions sexuelles, elle découvre son corps en même temps que sa véritable nature. Finalement, Grave demeure un film de contrastes permanents sublimés par la bande originale de Jim Williams. Ni insoutenable ni provocateur, aussi bestial que sensuel, Grave est résolument sexy et devrait dynamiter les César.