Rencontre avec Harmony Korine, le roi de l'underground

Cinéaste de l’errance adolescente et de la face obscure de l’Amérique, le réalisateur du film Spring Breakers, qui est aussi le scénariste de Kids de Larry Clark, se voit consacré, à 44 ans, par une exposition au Centre Pompidou. Une rétrospective qui présente l’ensemble de ses productions : poèmes, tableaux, films, clips et publicités.

Par Olivier Joyard

Harmony Korine par Stef Mitchell

Une vingtaine d’années en arrière, quand Harmony Korine était connu en tant que jeune scénariste surdoué du film Kids de Larry Clark et réalisateur d’un ovni indépendant nommé Gummo, il lui arrivait de ne pas se présenter aux interviews, sans doute occupé à ingurgiter une substance interdite. Aujourd’hui quadragénaire et auréolé du succès (sans précédent à son échelle) de Spring Breakers en 2013, où brillaient notamment Selena Gomez et James Franco, l’ex-ange-démon américain est devenu beaucoup plus accessible. Son agitation perpétuelle s’est aussi transformée en force créative foisonnante, à une époque où les artistes les plus singuliers n’ont pourtant pas toujours la vie facile pour intégrer au grand marché des formes et des idées neuves. Chantre d’une pop culture inventive et nourrie d’underground, Harmony Korine a fini par s’imposer comme une figure incontournable, au point que le Centre Pompidou lui consacre à Paris une rétrospective qui comprend à la fois ses films, ses tableaux, ses poèmes ainsi que des clips et des publicités. Une consécration méritée pour celui qui n’en finit pas d’interroger le mythe américain dans ses aspects les plus sombres et fascinants.

 

Numéro : Une rétrospective de vos films et autres travaux artistiques est organisée au Centre Pompidou. Normalement, c’est un honneur réservé aux personnes âgées ! Or, vous avez à peine plus de 40 ans.

Harmony Korine : Je suis peut-être un jeune vieux sage, mais je le vis bien. C’est la première fois que je pourrai voir, au même endroit et en même temps, les films, les peintures, les écrits, les photos, les vidéos, les publicités, bref, l’ensemble de ce que j’ai produit. Un condensé de mon existence. Depuis que je suis gamin, j’ai l’impression que tout ce que je fais est connecté et part de la même idée. Je n’ai jamais vraiment essayé d’y trouver un sens précis, mais une cohérence, si. J’ai fabriqué des œuvres en laissant parler mes impulsions, en me divertissant et en créant du chaos. J’aime que mon travail ait une esthétique unifiée, sans croire pour autant qu’il y a quelque chose de bien ou de mal en art. Même les choses moins abouties ont une valeur. Le parcours créatif, la manière de créer sont aussi importants que le résultat. Mes films et mes peintures recherchent la singularité.

 

Votre style est reconnaissable, mais il donne aussi l’impression d’évoluer sans cesse. Comment définiriez-vous cette esthétique “unifiée” ?

J’essaie d’expérimenter dans des styles différents. Mais le cœur reste le même : j’opère une manipulation de la vérité, dont le but consiste à produire une vibration proche d’un sentiment. Une sensation tactile, où l’idée de ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, de ce qu’est la vérité et ce qui ne l’est pas, de ce qui est manipulation et ce qui ne l’est pas… tout, en fait, devient un seul et unique tourbillon. Comme une réaction en chaîne.

 

Au début de votre carrière, vous étiez identifié à la rue new-yorkaise à cause du film Kids dont vous avez écrit le scénario. Maintenant, on vous perçoit comme un homme du Sud. Vous avez aussi vécu en Californie. À quel territoire des États-Unis avez-vous l’impression d’appartenir ?

J’ai l’impression d’incarner une Amérique. Je suis né dans une communauté en Californie, mais j’ai été élevé dans les carnavals et les cirques du Sud. Mon père faisait des documentaires. J’ai grandi auprès de trafiquants d’alcool et de gosses qui participaient à des rodéos. J’ai croisé des magiciens bizarres. Cette atmosphère, je la garde en moi. Je suis allé à l’école un peu à New York, maintenant j’habite à Miami. Ces dernières années, j’ai vécu au Panama et en Colombie. Là, je pense peut-être bouger vers Cuba. On verra bien. Je m’ennuie assez vite. Je n’ai jamais pensé vivre dans un seul lieu toute ma vie, je n’aime pas trop l’idée du confort et de la familiarité avec une géographie. Je m’exalte pour des paysages, des architectures, des couleurs, j’ai toujours envie de savoir ce qu’il y a plus loin.

 

Le hip-hop est devenu majeur dans la culture américaine. Dans votre film Spring Breakers, son influence était évidente.

Le film que je tourne cet automne n’a rien à voir avec le hip-hop ou le Sud, mais celui que j’ai failli tourner juste avant (et qui a été repoussé à l’année prochaine) s’appelait The Trap et ne parlait que de ça. La musique a eu une grande influence sur moi. En grandissant dans le Sud, dans des écoles publiques, j’y ai beaucoup été exposé. J’écoutais des groupes comme Three 6 Mafia et 8Ball & MJG.

 

Spring Breakers et le clip que vous avez réalisé pour la chanson Needed Me de Rihanna ont une esthétique très marquée, à la fois sombre et sauvage. Avez-vous l’impression d’avoir trouvé votre style ?

Visuellement, tout est lié à une histoire et à l’état d’esprit du moment. Mon prochain film va rester loin de tout ça. J’ai écrit un scénario qui s’appelle The Beach Bum, une stoner comedy réduite à son essence même, sans fioritures, comme une chanson de Jimmy Buffett [chanteur country très populaire aux États-Unis], mais pervertie bien sûr ! Matthew McConaughey fait partie du casting, tout comme Snoop Dogg.

Harmony Korine par Stef Mitchell

Vous arrive-t-il de revoir vos anciens films ? Quelle image avez-vous de vos réalisations de jeunesse ?

Je regarde rarement mes films. Je dirais… tous les dix ou quinze ans. J’aime les laisser où ils sont, comme des enfants que j’ai lâchés dans le monde pour qu’ils le découvrent par eux-mêmes. Après avoir passé des moments intenses avec eux, j’en fais des orphelins. Je les aime tous de la même manière. Quand j’y repense, c’est plutôt pour des scènes spécifiques, des moments avec les acteurs.

 

Je me souviens de la scène du bain dans Gummo, quand un jeune garçon se lave dans une eau sale. C’est un moment fou et tendre. Il y a aussi la séquence magnifique avec la chanson Everytime de Britney Spears dans Spring Breakers.

Certaines séquences deviennent iconiques, mais au moment de les tourner, il est rare que l’on s’en rende compte. Je ne comprends toujours pas pourquoi des scènes ont une résonance et d’autres moins. Ce qui marque dans un film nous échappe souvent.

 

Écrivez-vous en partant de vos expériences de vie ou de vos rêves ?

Je crois que c’est une combinaison des deux. Les rêves découlent de la vie, de toute façon. Je construis surtout mes histoires à partir d’inspirations visuelles, presque de visions. Un voyage à Cuba ou en Colombie peut m’inspirer. Une femme portant des bigoudis et des gants de boxe en train de balancer des coups de poing en direction de son reflet dans le miroir, ça m’excite… Je trouve l’image bizarre, et je commence à imaginer la vie de cette femme, à quoi ressemble son mari, son travail… Parfois, j’utilise des photos. Je ne commence jamais sans un support.

 

“J’ai grandi auprès de trafiquants d’alcool et de gosses qui participaient à des rodéos. J’ai croisé des magiciens bizarres. Cette atmosphère, je la garde en moi.”

 

Pour vos peintures, le processus est-il différent ?

Depuis cinq ou six ans, je me suis consacré en grande partie à mon travail pictural. Il a englouti ma vie. Le cinéma est un médium très collaboratif dans lequel il faut jouer un jeu pour obtenir ce que l’on veut. L’art est plus personnel et direct. Si je veux peindre un personnage plus grand, utiliser une certaine couleur, eh bien je le fais : pas besoin d’expliquer à un acteur pourquoi je peins les coins du tableau en rouge. En même temps, je prends du plaisir à tout faire. Parfois, une idée vient et devient un poème, une autre fois, ce sera une peinture ou un film… J’ai toujours voulu danser entre les divers médias.

 

Quand vous étiez gamin, votre but était-il vraiment de devenir skateur professionnel ?

À 13 ou 14 ans, c’était mon obsession. Mais auparavant, je voulais devenir danseur de claquettes après avoir vu un spectacle des Nicholas Brothers, qui étaient les héros de Fred Astaire. À un moment, j’ai aussi voulu avoir la vie de Buster Keaton, qui venait du cirque. Puis le skateboard est arrivé, mais je n’étais pas assez bon pour passer pro, et vers 16 ou 17 ans, j’ai changé et j’ai commencé à développer des idées de films.

 

Vous ne le regrettez pas ?

Il y a des choses pour lesquelles on n’est pas assez fort et il est inutile de les regretter. J’avais aussi le désir de dunker au basket, et ça n’est jamais arrivé !

Harmony Korine par Stef Mitchell

Votre jeunesse a été agitée. Cette période est-elle définitivement terminée ?

Ma vie est structurée, je ne suis plus la même personne que quand j’avais 20 ans. À l’époque, j’étais un putain de taré. Je me foutais de tout, j’étais en train d’exploser. Ou alors, je ne me foutais de rien et je me foutais de tout… tu vois ce que je veux dire ? J’étais investi dans les œuvres que je produisais, et en même temps, je n’en avais rien à branler. C’était fou et sauvage. J’étais passé directement du lycée à la réalisation de films, et je ressentais encore en moi la colère, celle du skateur qui se battait avec des rednecks et se faisait cracher dessus. Je me dirigeais spontanément vers la provocation. J’ai toujours détesté m’ennuyer, et je ne savais pas comment appuyer sur off.

 

Cette flamme d’étrangeté est-elle toujours présente vingt ans plus tard ? Le problème serait peut-être inverse aujourd’hui : la maintenir en vie.

La différence, c’est que toute ma rage va dans ce que je produis. Je suis la même personne, mais avec cette capacité à contrôler ma vie privée… histoire de ne pas mourir ! J’ai compris que pour ma santé mentale et physique, je devais vivre différemment. Mais mes œuvres viennent toujours des mêmes urgences. Je suis encore un expérimentateur agressif, d’une autre manière.

 

L’Amérique a toujours été votre sujet de prédilection. Comment vous-y sentez-vous aujourd’hui ?

Le pays est ce qu’il est, comme un balancier permanent où tout évolue mais où rien ne change. Ce qui me caractérise, c’est que je ne cède pas à la culture de la plainte. Je préfère que mes films donnent une sensation de la réalité américaine, plutôt que d’être didactiques et de tout expliquer. On connaît tous les problèmes. L’Amérique est une épée à double tranchant, elle représente ce qu’il y a de meilleur mais aussi la violence. Les deux avancent main dans la main.

 

La culture underground, dont vous êtes l’un des hérauts, est en train d’éclabousser le mainstream : problème ou fierté ? Je crois qu’aujourd’hui, il n’existe plus de souscultures ou d’underground. À l’époque où j’ai grandi, c’était différent. Il y avait alors des entités spécifiques, des lieux de pouvoir contre lesquels se dresser, des forces sombres identifiables. On savait où était le système. Maintenant, tout est plus fragmenté et globalisé : il n’y a plus ni underground ni “aboveground”, Internet a tout accéléré et la seule loi s’appelle la vitesse. L’aspect déprimant de cette situation, c’est l’unification des désirs et la marchandisation. Tout est corporate, on vit à travers un ennui plastifié, dans la vision des consommateurs. Si tout le monde sait à quoi ressemble tout le monde, les comètes isolées n’existent plus, ou alors, exploitées. La vraie frontière aujourd’hui ne se situe pas entre ce qui est mainstream et ce qui ne l’est pas, mais entre ce qui est intéressant et ce qui est nul. Il y a plein de choses que j’adore, mais je ressens aussi une forme d’abîme culturel.

 

Qu’est-ce qui vous excite aujourd’hui dans la culture ?

Ce sont des moments, des sons, des choses fragmentées, hasardeuses, sur lesquelles je tombe. Au cinéma, ça ne m’arrive plus trop. Ce qui me renverse provient en général de la vraie vie. Je vibre en faisant de la plongée avec un fusil sous-marin plus qu’en regardant un film. Bien sûr, j’aime encore en réaliser. Quel que soit le film que je réalise, ma méthode reste à peu près similaire. Avec des acteurs plus connus, des problèmes particuliers émergent, mais au fond cela reste la même pratique. Je n’ai jamais eu de souci avec les acteurs, même les stars. Ils sont au courant que je vais foutre le bordel !

 

Rétrospective Harmony Korine au Centre Pompidou, du 6 octobre au 5 novembre, en collaboration avec le Festival d’automne.