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Rencontre avec Maren Ade, réalisatrice du film évènement “Toni Erdmann”

 

Acclamé par la critique, le film de Maren Ade, “Toni Erdmann” sort enfin en salle. Numéro a rencontré sa réalisatrice.

Numéro : La presse a hurlé sa joie pendant la présentation de votre film, Toni Erdmann. On a entendu des applaudissements pendant plusieurs scènes. Comment ressentez-vous cet accueil incroyable ?

Maren Ade : Je n’ai jamais pensé que les gens pourraient applaudir mon film pendant la projection. J’ai réalisé deux films avant celui-là où il y avait déjà des moments entre drame et rire. C’est une sorte de signature, j’imagine. Franchement, je ne réalise pas vraiment ce qui m’arrive. J’étais en mixage de Toni Erdmann quatre jours avant la présentation officielle, je l’ai vu tant de fois que j’ai fini par le trouver complètement mélancolique. Les réactions m’ont surprise.

 

 

Votre père aime-t-il aussi porter de fausses dents, comme le personnage du film ?

Oui, ça lui arrive. Je lui en ai offert une fois et il les a beaucoup utilisées ! Mais il n’est pas mon seul modèle. En préparant Toni Erdmann, je me suis intéressée à pas mal de figures comiques, et notamment à Andy Kaufman. Il était très radical sur cette question des rôles. Il allait presque jusqu’au dédoublement de personnalité, restant dans le personnage qu’il s’était choisi quoi qu’il arrive. Les gens ignoraient qui il était vraiment, et si c’était le vrai Andy Kaufman qui se trouvait face à eux… J’ai regardé ses vidéos sur YouTube, on peut y passer des semaines, je ne le recommande à personne, c’est trop addictif [rires].

 

L’humour d’Andy Kaufman était féroce, celui de votre personnage me paraît plus tendre et absurde.

Il y a des genres d’humour très différents. Je ne voulais pas réaliser une comédie d’auteur au sens classique du terme – infuser de la comédie dans un film sérieux. En fait, le travail le plus important a concerné la partie dramatique et un peu triste de Toni Erdmann. Tout ce que ce père produit en tant qu’humour provient de son désespoir. Il utilise l’humour comme une arme, sa seule arme.

 

Le film contient une scène déjà culte, celle de la “fête toute nue”…

N’en disons pas trop ! C’est une scène au cours de laquelle tous les invités d’un cocktail se mettent nus. Toni n’est pas là, ce qui est assez savoureux : le moment le plus comique du film se déroule sans lui. Mais il a contaminé les autres personnages qui se mettent à agir de manière étrange. Mon envie première était une approche existentielle du rire. Ces gens nus se dévoilent bien plus que physiquement. J’ai demandé aux acteurs de ne pas en rajouter dans cette scène, de ne pas essayer d’être drôles par eux-mêmes. Offrir différents niveaux de lecture est pour moi un des enjeux du cinéma.

 

Toni Erdmann est aussi une charge puissante contre un univers dur et parfois involontairement drôle, celui de l’entreprise néolibérale. Le film se déroule en Roumanie, dans ces lieux indéterminés du capitalisme contemporain : halls d’hôtel, salles de réunion, cafés chics…

Ce monde du business, ces restaurants, ces terrasses, ces hôtels ont un caractère artificiel correspondant très bien au personnage central de mon film. En représentation permanente, il traverse des scènes sociales. Je devais lui offrir un décor à sa hauteur ! Dans son travail de consultante, sa fille aussi joue un rôle. Elle doit se vendre. Ines a un problème que beaucoup de gens connaissent aujourd’hui : où commence l’intimité, quand on est forcé de jouer un rôle dans le cadre de son travail ? Son père trouve étrange qu’elle accepte cela, mais il oublie qu’être père ou fille consiste également à entrer dans des personnages. La question est de savoir quels rôles abandonner et quels rôles adopter pleinement pour se rapprocher de soi-même.

 

Votre film n’est pas politique, plutôt anthropologique ?

Je souhaitais en effet que, dans Toni Erdmann, les conflits intérieurs des personnages se confrontent au monde dans lequel nous vivons. Le travail de consultante de l’héroïne consiste à imaginer des plans de réduction des coûts, donc des licenciements. On comprend que c’est dangereux : le système est ainsi fait que personne ne s’estime vraiment responsable. En même temps, quand Ines explique que son patron peut licencier qui il veut et qu’elle trouve cela très bien, elle s’adresse à son père pour le choquer. Les raisons qui la poussent à défendre son métier ne sont pas vraiment idéologiques. Je ne crois pas qu’elle soit une tueuse. Son père, lui, cède parfois au politiquement correct : il conçoit encore le monde comme dans les années 60, avec idéalisme. Je n’ai pas fait ce film pour juger, mais pour m’approcher d’une réalité : quand on essaie de connaître nos “ennemis”, on découvre forcément des choses. Au début de ma réflexion, alors que j’exposais mes idées politiques à un consultant, il m’a répliqué qu’en tant qu’artiste, c’était mon métier de critiquer le système. Faire un film, pourtant, c’est très capitaliste ! Un plateau n’est pas une démocratie idéale. Il existe des similitudes avec le monde de l’entreprise.

 

Vous travaillez finement l’équilibre entre drame et comédie. Il y a beaucoup de surprises, de revirements. C’est aussi le sujet du film : comment un père vient parasiter par le rire la vie de sa fille employée dans une multinationale ennuyeuse.

Créer ce personnage de Toni m’a ouvert des portes en permanence, car tout était possible avec un type aussi barré. Pourtant, le film ne se résume pas à un one-man-show. Tout part d’une idée centrale : montrer la relation entre un père et sa fille sous l’angle du jeu de rôle. Lui est un blagueur invétéré, elle a un boulot très sérieux. De quelle manière peuvent-ils interagir, comment essaie-t-il de faire entrer sa fille trentenaire dans son monde de farces et attrapes ? Mon propre père possède un large répertoire en ce qui concerne l’humour.

Vous êtes l’une des rares femmes sélectionnées à Cannes cette année. Le féminisme est-il une question qui vous préoccupe ?

Mon héroïne ne dirait jamais qu’elle est féministe. Elle n’aime pas ce mot, à l’instar de certaines personnes quand j’étais étudiante en école de cinéma à Munich. Or, elle travaille dans un milieu dominé par les hommes et se montre brillante. Pas à pas, elle acquiert sa liberté et fait fi des barrières secrètes qui régissent la société. Elle est confrontée au sexisme et parvient à en sortir, à sa manière. Les femmes auxquelles j’ai parlé pour préparer Toni Erdmann ont évoqué cette réalité, mais elles m’ont aussi expliqué qu’elles aiment parfois être la seule fille au milieu de cinq garçons… Si vous me posez la question à moi, oui, je me revendique comme féministe. Mais je suis d’abord une cinéaste !

 

 

Toni Erdmann de Maren Ade. Sortie le 17 août.

Propos recueillis par Olivier Joyard

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