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Le film de la semaine

“Nocturama” de Bertrand Bonello, entre terrorisme et rêverie sublime

 

Après son biopic très personnel sur Yves Saint Laurent, Bertrand Bonello revient avec “Nocturama”, un film sombre qui évoque un groupe de jeunes terroristes et se fait l’écho, à travers une rêverie maussade, de l’état du monde aujourd’hui.

En 2014, Bertrand Bonello, pourtant cinéaste depuis presque vingt ans (Quelque chose d’organique, Tiresia, etc.), sortait d’un certain anonymat dans lequel il avait souvent été confiné, en prenant de front l’une des grandes icônes françaises. Son Saint Laurent, à la fois lyrique et conceptuel, planait au-dessus de la mêlée d’un cinéma français soumis au naturalisme plus que de raison. Il contenait également un ferment politique, une manière de considérer l’art et les artistes comme des mondes en soi, retors, délicats, résistant aux diktats de l’époque et de l’argent aveugle. Avec en ligne de mire la conscience du prix à payer pour cet engagement radical d’un corps et d’un esprit à contre-courant : l’isolement, la solitude, une conversation permanente avec la mort.

En changeant de cadre avec Nocturama, Bonello ne change pas vraiment le fond mélancolique de son cinéma. Il pousse simplement un peu plus loin son système de mise en scène et son désir, jusqu’à toucher sans qu’on ne l’ait vraiment vu venir les os de la France d’aujourd’hui. 

 

Le film a été écrit entre 2010 et 2011, pourtant il semble réagir au présent avec force, en ressentir le trouble intime et collectif. Il est question d’un groupe de jeunes gens d’origines diverses qui préparent plusieurs attentats simultanés dans Paris avant de se réfugier dans un grand magasin vide, la nuit. La première demi-heure du film, splendide, montre leur ballet déterminé, alors qu’ils arpentent les rues de la ville, les couloirs de grandes entreprises, s’échangent messages et consignes quasi muettes, comme des fantômes exaltés. Tout est précis, détaillé, entêtant, potentiellement glaçant. Sauf que l’ampleur du film ramène constamment personnages et spectateurs à la vie.

 

Dans Nocturama, il n’est pas question une seconde de religion ni de djihadisme. C’est la grandeur du film que de refuser l’actualité immédiate pour inventer tout autre chose, un monde d’ici et d’ailleurs, une sorte de rêverie maussade dans les arcanes du temps présent. Les jeunes terroristes du film n’ont pas de revendications précises, les raisons qui les poussent à s’unir restent volontairement floues. Quelques pistes sont suggérées. Leurs ennemis s’appellent peut-être la finance et les illusions du progrès dans un monde voué à consommer. Ils s’attaquent à des banquiers, notamment. Mais pas seulement. Des innocents dans la foule périssent probablement à cause d’eux. Ils sont plus perdus qu’ils ne veulent l’admettre. Bientôt, ils nous demanderont de l’aide. La dureté et les contradictions contemporaines font la chair de ce Nocturama, qui réussit malgré tout à atteindre une certaine douceur.

 

Sans programme fixe, mais évoluant au rythme flottant de ses personnages, le récit offre des clés pour comprendre un état du monde sans ensevelir le spectateur sous les explications. De nombreuses références hantent le film et le poussent loin des chemins attendus : ici la série The Wire, là le roman de Bret Easton Ellis Glamorama, ou encore Elephant, le film séminal d’Alan Clarke sur la guerre en Irlande du Nord, éponyme et source d’inspiration de celui de Gus Van Sant qui remporta la Palme d’or au Festival de Cannes 2003. On pense également à L’Argent, dernier film de Robert Bresson datant de 1983. Plusieurs enchevêtrements pop sont possibles. Car en enfermant sa communauté de personnages dans un lieu clos, Bonello fait aussi écho aux mises en scène de la surveillance telles qu’elles ont existé dans les premiers temps de la télé-réalité, au moment de l’unique Loft Story, qui diffusait la vie des candidats vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce patchwork pourrait étouffer le film. Au contraire, il le libère de toutes les tentations manichéennes et le pousse vers des cimes rares. Nocturama aide à respirer dans la tempête et l’horreur, en regardant une jeunesse qui a décidé de rejoindre l’ombre.

 

 

Nocturama de Bertrand Bonello, sortie le 31 août.

 

 

Par Olivier Joyard

Bande annonce de Nocturama de Bertrand Bonnello.