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L’interview vérité: Magnus Carlsen, serial killer (et champion du monde) d’échecs

 

La semaine dernière, à New York, le Norvégien Magnus Carlsen battait aux échecs le Russe Sergueï Kariakine après douze parties mouvementées. Numéro revient sur son interview avec ce serial killer des échecs.

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok

À 8 ans et demi, Magnus Carlson remportait son premier tournoi. Le Washington Post sonnait l’alerte, dès 2004, en conférant à ce garçon de 13 ans le titre de “Mozart des échecs”. Dans la foulée, Magnus Carlsen obtient le titre prestigieux de grand maître international, multipliant les victoires, et atteint ainsi les sommets du ELO, le système de classement des joueurs d’échecs. En 2010, il s’arrogeait la première place. Il avait 19 ans. Kasparov lui-même avait dû attendre ses 20 ans pour accéder à de tels sommets. Et la semaine dernière, à New York, le Norvégien battait le Russe Sergueï Kariakine après douze parties mouvementées. Numéro revient sur son interview avec ce serial killer des échecs. 

 

 

 

Numéro Homme : On vous a souvent comparé à un boa qui enserrerait lentement son ennemi avant de l’étrangler… Est-ce ainsi que l’on doit définir votre jeu et votre état d’esprit ?

Magnus Carlsen : Si l’on entend par là que je n’essaie pas de briller par un coup flamboyant, ni d’écraser mon adversaire, mais que je joue, coup après coup, en restant concentré et créatif, c’est sans doute vrai. Je joue jusqu’à la fin, sans rien lâcher. Je ne me cache jamais derrière des coups “sûrs” ou des lois prétendument immuables. Certains pensent, par exemple, que si deux joueurs se retrouvent dans une position égale en ouverture, cela devrait forcément aboutir à un nul. Eh bien je refuse de penser ainsi. Je me refuse à penser qu’un quelconque résultat puisse être inscrit dans le marbre avant même que la partie ne soit définitivement terminée. Même lorsque l’on est en mauvaise posture, il est toujours possible de gagner.

 

Avez-vous toujours confiance en vous ?

Évidemment, je crois toujours en moi. Je ne pense pas que perdre soit une chose naturelle. Plus jeune, j’ai pu être aveuglé par le respect que je portais à des adversaires plus expérimentés. Avec le temps, et les succès, je suis devenu plus téméraire. Cette confiance est essentielle pour maintenir un bon niveau de jeu, et pour désarçonner certains joueurs. Mais cela ne suffit pas. Bobby Fischer disait : “Je ne crois pas en la psychologie, je ne crois qu’aux bons coups.” Il avait raison. Ce sont mes coups qui doivent avant tout impressionner mon adversaire.

 

 

Avez-vous de bons rapports avec vos compétiteurs d’habitude ?

Nous passons peu ou prou notre vie ensemble, nous nous connaissons forcément très bien, et nos rapports sont excellents. Après les matchs, nous discutons souvent des parties qui viennent de se jouer, des possibilités qui s’offraient. Et parfois nous parlons de tout autre chose. Vous savez, des discussions habituelles entre personnes intelligentes…

 

Revenons-en aux matchs. En quoi consiste votre entraînement ?  

Je me prépare en étudiant les ouvertures, les dernières tendances, je tente d’imaginer de nouveaux mouvements. Je fais quelques exercices tactiques…

 

C’est ce que vous répondez à toutes les interviews ! C’est assez vague… Peut-on au moins savoir si vous êtes tenu à la même hygiène de vie qu’un sportif de haut niveau ?

 Pendant les tournois, je ne sors pas, je ne fais pas la fête. Je ne fais même pas de tourisme. Ce ne serait qu’une perte de temps et d’énergie. Lorsqu’on pratique les échecs à un niveau comme le mien, la préparation est tout autant physique que mentale, comme pour un sportif en effet.

 

Physique, vraiment ?

J’ai tout intérêt à me sentir bien dans mon corps si je veux être en pleine possession de mes moyens. Certains tournois nécessitent de jouer cinq heures par jour pendant deux semaines d’affilée… Cet entraînement physique est essentiel quand vous entrez dans votre cinquième ou sixième heure de jeu.

 

J’imagine que votre jeunesse est alors un atout. N’êtes-vous jamais tenté de faire traîner les matchs pour épuiser les plus vieux ?

Je reste combatif en permanence, voilà tout. La jeunesse n’a pas toujours été un atout. J’ai pu être trop impulsif… Aujourd’hui, je suis sans doute mieux capable d’en tirer parti en ne gardant que les bons côtés : l’énergie et la motivation. Quoi qu’il en soit, je ne suis plus forcément le plus jeune joueur lors des compétitions.

 

En parlant de personnes âgées, n’avez-vous pas appelé Garry Kasparov en renfort il y a quelques années ?

Dès 2005, mon intention était d’entamer une collaboration sur le long terme, mais Garry n’avait pas donné suite. Lorsqu’en 2008 j’ai senti que mon jeu faiblissait – même si j’étais déjà l’un des meilleurs joueurs – il a finalement accepté. Nous avons eu plusieurs sessions d’entraînement en 2009. Nous restions également en contact pendant les tournois. 

 

Vous a-t-il confié certains de ses tours, comme un Jedi à son Padawan ?

Cela ne fonctionne pas vraiment comme ça. Je n’ai évidemment pas appris tous ses “trucs”, parce que ce ne sont pas des choses qui s’apprennent mais que l’on acquiert avec l’expérience. Certains d’entre eux resteront malgré tout inaccessibles. Ils sont intrinsèquement liés à sa personne, à son caractère et à son talent. Mais nos sessions m’ont aidé. Nous avons analysé ensemble différentes dynamiques, des positions complexes, la variété des ouvertures… Il avait également – et c’est loin d’être anecdotique – une vision très pertinente de la psychologie des autres joueurs. La plupart de mes adversaires de l’époque avaient été les siens quelques années auparavant. Garry savait quelles positions avaient les faveurs de champions comme Anand, et il arrivait à établir le profil de joueurs imprévisibles comme Vassili Ivantchouk. Cela pouvait passer par l’interprétation des traits du visage, par certains tics… Il m’a appris à lire dans l’excentricité d’Ivantchouk et à y déceler une méthode.

 

Vous parlez de Kasparov avec un grand respect. Aviez-vous un poster de lui accroché au-dessus de votre lit dans votre chambre d’enfant ?

Absolument pas. Je n’ai jamais voué un culte à qui que ce soit. Je peux, à la limite, admirer un jeu ou un talent, mais certainement pas une personne. Ce qui ne m’empêche pas de m’intéresser aux grands joueurs qu’ont été Bobby Fischer, Emanuel Lasker, José Raúl Capablanca… Dès qu’il est question d’échecs, je suis friand de littérature. Je ne lis pas pour apprendre quelque chose ou parce que je suis intéressé par l’histoire, j’aime ça, c’est tout.

 

D’où vous vient cette passion indéfectible pour les échecs ?

Je n’en ai aucune idée.

 

N’avez-vous pas un tendre souvenir d’enfance, celui d’un moment de joie lié à la découverte de ce jeu ?

Je ne m’en souviens pas. Mon père n’était pas un si mauvais joueur – il a même participé à quelques tournois. C’est lui qui m’a appris à jouer lorsque j’étais encore un gamin. Mais ce n’était pour moi qu’un jeu parmi d’autres, les échecs n’avaient aucune valeur particulière à mes yeux.

 

Alors pourquoi vous y être consacré ? Vous êtes un robuste gaillard, n’aviez-vous pas plutôt envie de jouer au football avec vos camarades ?

En fait, petit à petit, je crois que je me suis pris au jeu. Je gagnais, et j’aimais ça. Maîtriser les échecs est une sensation agréable. Je peux m’entraîner des heures, sans échiquier. Je ne joue pas à proprement parler contre moi-même, ou contre mon esprit. J’analyse plutôt toutes les possibilités, et elles sont infinies. Et, croyez-moi, mon activité cérébrale ne m’a jamais empêché de faire du sport.

 

 Avez-vous rapidement battu votre père ?

Je devais probablement avoir 9 ans la première fois. Nous ne jouions pas tant que ça l’un contre l’autre. Il me donnait juste quelques conseils à l’occasion, et m’aidait parfois à m’exercer.

 

N’est-ce pas un sentiment étrange que celui de se sentir plus intelligent que son père à 9 ans ?

À l’époque, il était encore meilleur joueur que moi. J’ai juste eu de la chance.

 

Qu’en était-il des autres joueurs de votre âge ?

Je m’entraînais principalement seul, chez moi. Après mon premier tournoi, à 8 ans et demi, je me suis inscrit dans un club d’échecs, mais je suis très rapidement devenu le meilleur joueur. Ça n’avait plus d’intérêt. Les autres membres ne s’impliquaient pas autant que moi. Il était plus simple de jouer sur Internet.

 

Jouez-vous toujours sur Internet ?

Rarement sous ma véritable identité. Le plus souvent, je reste anonyme.

 

Ce n’est pas très fair-play pour les autres joueurs, surtout pour les amateurs qui ne savent pas à qui ils ont affaire…

Mais je ne gagne pas toujours ! Tout dépend du mode de jeu. Lorsque le temps est limité à une minute pour chaque joueur, tout peut arriver.

 

Avez-vous une vie en dehors des échecs ?

En dehors des échecs, je mène une vie plutôt normale. J’ai été élevé en Belgique, en Finlande et en Norvège. Toute la famille suivait mon père qui travaillait pour la compagnie pétrolière Exxon. Ma mère s’occupait des enfants, nous étions quatre… Pour moi, tous ces lieux se ressemblaient. Il y avait toujours un terrain de football où traîner. Désormais je vis seul à Oslo. En dehors des tournois, je vois mes amis, je sors, je fais du sport, je vais sur Internet… Mais je ne me vois pas faire autre chose dans la vie que jouer aux échecs.

 

Encore faut-il pouvoir en vivre ! Est-ce le cas ?

Oui, je ne me plains pas. Les meilleurs joueurs perçoivent des cachets pour participer aux tournois et de l’argent en cas de victoire. Ma soudaine célébrité peut aussi intéresser d’importants sponsors. Il est donc possible de très bien vivre des échecs, au moins pour les cinquante premiers mondiaux. Mais les autres sont obligés d’avoir une activité annexe, de coacher d’autres joueurs, d’enseigner ou d’écrire dans des magazines spécialisés.

 

La célébrité est une pression supplémentaire. N’êtes-vous pas tenté de tricher pour préserver votre statut de star ?

Vous plaisantez j’espère ?

 

Pourquoi ? Est-il impossible de tricher aux échecs ? C’est pourtant bien possible au Monopoly…

Non, il est possible de tricher à l’aide de programmes informatiques performants… il serait néanmoins difficile de ne pas se faire prendre. Mais je vais vous confier un secret : les joueurs d’échecs ont des ego tellement surdimensionnés qu’ils n’imaginent pas un instant devoir leurs victoires à autre chose qu’à leur génie.

 

Ce que j’entends, c’est qu’un ordinateur pourrait surpasser les meilleurs joueurs. Sont-ils définitivement plus forts que les êtres humains ?

Les ordinateurs les plus performants sont clairement meilleurs que les plus grands joueurs. Je participais hier à un match organisé par un journal norvégien. À chaque tour, les Norvégiens pouvaient voter, via Internet, pour des coups proposés par trois grands maîtres des échecs, mais ils avaient également l’opportunité de consulter le meilleur programme informatique. En résumé, mon véritable adversaire était un ordinateur. Et ça n’a pas été facile.

 

Vous avez perdu, avouez-le.

Pas du tout. Cela s’est terminé par un nul, figurez-vous.

 

   

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