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Noah Baumbach et Greta Gerwig, duo comique de choc au cinéma

 

Alors que sort en salle, “Mistress America”, la nouvelle collaboration entre Noah Baumbach, réalisateur new-yorkais, et Greta Grewig, actrice et icône indé, Numéro revient sur l’interview croisée réalisée pour leur précédent film “Frances Ha”. À revoir !

Greta Gerwing photographiée par Stéphane Gallois

Noah Baumbach et Greta Gerwig représentent à eux deux un pan de moins en moins mis en valeur du cinéma américain, celui des indépendants qui méritent encore le label sans guillemets. Lui s’est fait connaître en tant que scénariste de Wes Anderson (La Vie aquatique, Fantastic Mr. Fox) avant d’imposer sa patte de réalisateur avec Les Berkman se séparent, Greenberg et Frances Ha. Greta Gerwig a d’abord arpenté la scène indie new-yorkaise en tant qu’actrice, réalisatrice et égérie. Puis, la Californienne a changé de peau et promène son minois stylé à l’intérieur et en dehors de Hollywood. Sa prestation dans le film de Whit Stillman, Damsels in Distress, a séduit les critiques européens, au point de faire d’elle le symbole d’une nouvelle génération de New-Yorkaises désirables. Baumbach et Gerwig ont écrit ensemble Frances Ha, un beau film simple et émouvant sur une jeune femme de 25 ans trop rêveuse pour ne pas se faire manger toute crue par notre époque brutale. Un film à redécouvrir en DVD alors que leur nouvelle collaboration Mistress America se laisse découvrir au cinéma. Entretien croisé.

Noah Baumbach photographié par Stéphane Gallois

Numéro: Votre relation dépasse le rapport réalisateur-actrice puisque vous avez écrit Frances Ha ensemble. Qui en a eu l’idée?

Greta Gerwig: Noah souhaitait tourner un nouveau film avec moi. Il a voulu savoir si j’avais envie d’écrire avec lui un personnage que je pourrais jouer. Il m’a aussi demandé si j’avais une idée de film tout court ! [Rires.]

Noah Baumbach: J’aimais l’idée de refaire un film ensemble. J’avais aussi envie d’une production réduite à l’essentiel, un tournage avec une équipe minimale. Greta et moi, nous avons échangé des e-mails jusqu’à trouver le ton qui allait devenir le bon. Mais si vous me demandez qui a inspiré ce projet, je réponds que Greta en a allumé la flamme.

 

Greta, avant de rencontrer Noah, vous aviez une autre expérience que celle d’actrice.

G.G.: Je viens d’un monde complètement différent, celui du cinéma underground. J’avais écrit et réalisé des choses, mais jamais en mettant en avant ma propre voix exactement comme je l’entendais. Je travaillais dans le cadre d’ateliers ou de films en grande partie improvisés. J’aimais beaucoup cette liberté, mais il s’agissait en quelque sorte de galops d’essai. Avec Frances Ha, c’est la première fois que j’ai l’impression d’un accomplissement. C’est peut-être parce que je n’avais jamais écrit en compagnie d’un scénariste aussi précis et clair dans ses intentions que Noah. Avec lui, j’ai beaucoup appris sur le perfectionnisme et la réécriture. Je ne connaissais pas les étapes nécessaires pour qu’un monde fictionnel fort s’incarne à l’écran.

 

Frances Ha est-il parfois improvisé? Il en donne l’impression…

N.B.: On a travaillé très dur pour que le film puisse sembler improvisé ou tout au moins spontané. Mais il ne l’est pas ! L’effet de naturel était un horizon, car avec Greta, nous sommes sensibles au sentiment de vérité. Pour cela, il ne faut rien laisser de côté, aucun détail. Beaucoup de choses sont sorties spontanément de nos conversations, de nos intuitions et de nos impulsions. Comme nous n’étions pas souvent au même endroit lors de l’écriture, nous nous sommes réparti les scènes par e-mails, de manière un peu déstructurée. Au bout du compte, ce n’est pas comme si l’un avait dominé l’autre. Nous avons tout fait ensemble, au sens où Greta et moi possédions une vision globale du film avant son tournage.

G.G.: L’écriture du film nous a appartenu d’une manière équivalente, mais, grâce à son expérience, Noah a eu une grande influence sur la structure. Comme il savait déjà ce qu’il ne pourrait pas utiliser au montage, il a aidé à couper un énorme bout du scénario que nous aimions beaucoup, mais qui n’entrait pas. Parfois, l’émotion arrive plus vite quand on ne garde que l’écume de ce qu’on avait imaginé au départ…

 

Découvrez la bande-annonce de Frances Ha.

Le film a été tourné en noir et blanc. Pourquoi ce choix arty?

N.B.: Le choix du noir et blanc s’est imposé naturellement. J’en avais envie depuis longtemps. Une question de feeling. J’ai toujours aimé les films contemporains tournés en noir et blanc, comme Manhattan de Woody Allen. On parle du moment, mais on enlève la couleur ! Une onde nostalgique se dégage du présent, et cela me semble bien correspondre au propos du film.
Je voulais que Frances Ha soit élégant et jamais tout à fait aussi bordélique que ses personnages. Notre héroïne est très belle et émouvante, elle méritait cet écrin que procure le noir et blanc.

G.G.: Dans notre esprit, le film est très vite devenu une célébration de cette jeune femme dans son combat pour exister aujourd’hui. Nous n’avions pas envie de l’enterrer dans ses problèmes sentimentaux et professionnels. Nous voulions prendre soin d’elle sans qu’elle le sache, vous comprenez ? Elle se sent toute petite alors qu’un film à sa gloire est en train d’être tourné. Nous voulions lui faire ce cadeau. Le noir et blanc nous a aidés dans cette démarche.

 

Frances Ha fait référence à la Nouvelle Vague, notamment à Truffaut et à la célèbre scène de Mauvais Sang de Leos Carax où Denis Lavant court sur l’air de Modern Love, la chanson de David Bowie. Pourquoi plaquer cet univers dans un film américain?

G.G.: Les films de la Nouvelle Vague sont une référence pour nous parce qu’ils ont toujours transmis un amour du cinéma et une joie profonde de tourner. Nous essayons de faire preuve du même état d’esprit, sans mélancolie.

N.B.: Ces films font partie de mon éducation, ils vivent à l’intérieur de moi, donc je n’ai pas ressenti le besoin d’en revoir avant de tourner Frances Ha. Mais notre intention n’était pas non plus de reproduire le passé ou de nous y replonger. Dans le film, New York est montré avec un sentiment partagé, comme une ville fantôme dont la beauté aurait légèrement fané. L’héroïne essaie de s’en sortir dans une ville qui est devenue trop chère et qui ne veut plus l’accueillir. Cela correspond à la réalité actuelle de Manhattan. Ce n’est plus un lieu pour les artistes qui veulent décoller. S’y installent plutôt des gens qui ont déjà réussi et utilisent leur argent pour y habiter. Montrer tout cela en noir et blanc, comme un monde perdu, me semblait intéressant.

 

 

 

Découvrez la bande-annonce de Mistress America.

En voyant Frances Ha, on pense à l’univers de Girls, la série télé. L’un de vos acteurs, Adam Driver, y tient d’ailleurs un rôle important. Vous faites la transition entre Truffaut et Girls !

N.B.: C’est vrai qu’il y a un terreau commun entre Girls et nous. Mais c’est involontaire, au contraire de la référence à Truffaut. Quand Frances Ha a été écrit, la série n’avait pas encore commencé. En revanche, nous connaissons Lena Dunham, sa créatrice, depuis plusieurs années. Frances Ha et Girls partagent une vision de la vie à New York et de l’amitié féminine.

 

Greta, vous avez longtemps été identifiée au mumblecore, le mouvement de cinéma new-yorkais improvisé; Noah, on vous associe davantage à Wes Anderson, dont vous avez coécrit plusieurs scénarios. Pour vous, que veut dire l’indépendance aux États-Unis aujourd’hui?

N.B.: Quand j’ai vu Greta et certains films du mouvement mumblecore, j’ai été frappé par les personnalités qui s’exprimaient à l’écran. C’est un peu comme lorsque je suis tombé en pâmoison devant Bottle Rocket de Wes Anderson avant de le connaître personnellement. Quelque chose me parlait directement, une sensibilité sans filtre. Au-delà de ça, je ne crois pas que Greta et moi appartenions à un mouvement déterminé. J’ai fait des films pour des antennes de grands studios dites “indépendantes”, j’en ai réalisé d’autres de manière totalement solitaire, sans aucune différence dans mon approche. Mes films restent mes films et Hollywood demeure une terre lointaine.

Il semble que les studios ne lancent que The Avengers et la suite de The Avengers. Tout ce qui sort de ce cadre m’intéresse !

G.G.: Mon approche a longtemps été celle du “do it yourself”. En sortant de la fac, j’ai commencé à réaliser des films qui ressemblaient d’abord à des expérimentations. Mais avec Joe Swanberg [réalisateur et acteur important du mumblecore], on n’avait pas l’intention de se démarquer juste pour le plaisir. Nous étions comme des explorateurs à la recherche de notre style. Aujourd’hui, je ne suis plus trop intéressée par l’idée d’improviser ni par ce côté “caméra à l’épaule”… Si je revois les travaux de ma première période, je me rends compte que, souvent, lorsque j’apparaissais à l’écran, je cherchais quoi dire. C’est un peu difficile. Je me suis épuisée à la tâche, même si, sur le moment, c’était très fort.

 

Vous avez des regrets?

G.G.: Pas du tout. Le fait d’entreprendre des choses à l’extérieur du système, sans attendre que quelqu’un vous en donne l’autorisation, a été une vraie leçon que j’ai conservée en moi et que j’utilise encore. En tant qu’actrice, j’ai participé récemment à quelques films de studio et à d’autres plus roots. Je n’ai pas de préférence, mais il est vrai que dans le cinéma à gros budget, les rôles fascinants sont plus rares et souvent pris d’assaut par des gens plus “bankable” que vous. On peut toujours essayer de devenir davantage “bankable”, mais je m’épanouis dans un contexte plus discret. Ce n’est pas ma faute si les chefs-d’œuvre sont rares à Hollywood.

 

 

Mistress America est actuellement sur les écrans. Frances Ha est disponible en DVD.

 

Propos receuillis par Olivier Joyard.

 

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