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Rencontre avec Joel Simkhai, fondateur de Grindr

 

Être homosexuel ? C’est encore loin d’être l’extase dans un grand nombre de pays du monde… Le fondateur de l’application de rencontres Grindr, qui a provoqué un véritable bouleversement dans la culture gay, fait le bilan de la situation avec Numéro.

Portrait : Stéphane Gallois.

 

Numéro : Où êtes-vous né ?

Joel Simkhai : À Tel-Aviv.

 

Quel est votre premier souvenir d’enfance ?

Je me rappelle d’un Pourim – une sorte de Halloween juive – pour lequel je m’étais déguisé en rabbin. Je devais avoir 3 ou 4 ans.

 

En rabbin ?

En lapin, pas en rabbin.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à quitter Tel-Aviv à l’âge de 3 ans ?

En 1979, la situation économique y était tellement dramatique que nous avons décampé à Roosevelt Island, à Manhattan. Mon père se disait qu’il valait mieux tenter sa chance aux États-Unis plutôt que de moisir en Israël. Son frère s’était déjà relocalisé outre-Atlantique, et le grand rêve américain – aussi illusoire soit-il – lui semblait être une meilleure option que son quotidien misérable à Tel‑Aviv. Ce n’est que bien plus tard, dans les années 90, qu’Israël a trouvé son essor et a commencé à se développer, avec l’arrivée des nouvelles technologies.

 

Tel-Aviv n’était-elle pas déjà la destination touristique qu’elle est aujourd’hui ?

Je suis sûr qu’une poignée de Juifs expatriés devaient s’y rendre de temps à autre, mais cela n’avait rien à voir avec ce que c’est devenu aujourd’hui. Le pays était tout de même très arriéré. Sa principale ressource était l’agriculture. Je me rappelle, par exemple, que lorsqu’on y retournait tous les ans pour aller voir ma grand-mère, il n’y avait qu’une seule chaîne de télé.

 

Non !

Eh oui ! La programmation était pour le moins sommaire : ils passaient un vieux film pourri, suivi de l’hymne national, et puis ils fermaient l’antenne à 23 heures. Dans les années 80, il était intéressant de constater à quel point Israël avait pris du retard par rapport aux États-Unis en termes de développement socio-économique. Lorsque j’avais une vingtaine d’années et que je sortais à Tel-Aviv, il n’y avait qu’un seul bar homo, et encore, il n’était ouvert que les mardis et les vendredis. Maintenant, il y a des milliers de chaînes de télé, de fêtes toute la nuit et de bars à tatas en tout genre. En l’espace de vingt ans, le pays s’est complètement métamorphosé.

 

Quel regard porte la religion juive sur l’homosexualité ?

Le même que la religion catholique : l’homosexualité y est condamnée dans les textes sacrés, mais à moins d’être ultraorthodoxes, les gens sont plutôt tolérants. Cela dit, en tant que juif, j’ai tout de même préféré cacher ma sexualité jusqu’à ce que je sorte de la fac.

 

Et pourquoi donc ?

J’avais peur d’être relégué au rang de paria si je revendiquais haut et fort le fait d’être homosexuel. J’étais convaincu que jamais je ne pourrais mener une vie normale, que jamais je ne pourrais me marier, avoir des enfants, trouver du boulot, que je serais marginalisé comme nombre de mes amis homosexuels à l’époque.

 

Et pourtant, c’était il n’y a pas si longtemps…

Mon coming out s’est avéré être un travail de longue haleine qui s’est étalé entre mes 17 et mes 22 ans. C’était il y a près de vingt ans, et il n’y avait pas encore de figures emblématiques de la cause gay, pas d’exemples à suivre comme ceux que nous avons aujourd’hui – prenez Tim Cook, par exemple, le P-DG d’Apple, l’une des sociétés les plus riches de la planète, qui est un homosexuel assumé. À l’époque, sans success stories auxquelles s’identifier, on avait tendance à vivre l’homosexualité comme un échec. Du coup, j’avais toujours cette angoisse de ne pas être accepté, de ne pas trouver ma place au sein de la société. C’est surtout pour cette raison que j’ai mis autant de temps à afficher ma sexualité.

 

Aviez-vous peur, aussi, de la réaction de vos parents ?

Bien évidemment. Comme la plupart des parents normalement constitués, ils pensaient que j’allais me marier et faire des enfants. Lorsque je leur ai annoncé mon homosexualité, mon père m’a dit : “Jamais je n’ai pensé que tu étais homo. En revanche, j’ai toujours soupçonné tes frères de l’être.

 

Et le sont-ils ?

Oui.

 

Sans doute y avait-il quelque chose dans l’eau.

Mon cadet, Jonathan, est un créateur de mode basé à New York, et Amir, mon aîné, a épousé son conjoint il y a de cela trois ans et vient tout juste d’adopter un garçon et une fille.

 

Espérez-vous un jour fonder une famille, vous aussi ?

Pourquoi pas. J’adore les enfants. Mais avoir des enfants est un engagement majeur qui change la vie du tout au tout, et ce n’est donc pas une décision à prendre à la légère. Il faudrait déjà que je trouve un mec avant de songer à avoir des gosses.

 

Que font vos parents ?

Mon père est marchand de diamants dans le Diamond District de New York. Il achète et revend des diamants depuis son bureau de la 47e Rue et de la Cinquième Avenue. Ma mère, quant à elle, était mère au foyer pendant que nous étions enfants, avant de devenir institutrice puis créatrice de bijoux spécialisée dans la confection de boucles d’oreilles inspirées par la religion juive.

 

Aviez-vous de nombreux amis au lycée ?

Le cercle de mes amis était assez restreint, dans la mesure où j’étais assez efféminé et ne jouais pas au foot. J’avais beaucoup de mal à me faire accepter dans la cour de récré, où j’étais moqué, tyrannisé, et du coup je me rabattais sur les filles, ce qui n’a fait qu’envenimer la situation. Et ce, jusqu’au jour où je me suis présenté pour le conseil étudiant, ce qui a changé ma vie du tout au tout. Le fait de devoir monter sur scène, de prendre des décisions, de rédiger des discours et de défendre des positions m’a aidé à sortir de ma coquille et à m’épanouir. C’était une période charnière de ma vie dont j’ai un souvenir très précis : j’avais 15 ans, j’avais une petite amie…

 

Pardon ?

Eh oui, je suis aussi sorti avec des filles. J’ai commencé hétéro et j’ai fini gay, en passant par la case bi, si vous voulez tout savoir.

 

Quel fut votre premier emploi en sortant de l’université ?

J’ai commencé à travailler dans les fusions-acquisitions. Je conseillais des sociétés sur la levée de capitaux…

 

Vous m’avez perdu.

Ce n’était pas très drôle, je vous l’accorde. Avec la bulle Internet, le modèle économique du commerce électronique explosait et j’ai donc quitté la finance pour rejoindre une start-up qui prônait l’achat groupé, un peu comme Groupon. Ce qui était nettement plus fun… au moins cinq minutes : la bulle a éclaté en 2001 et la société a coulé. J’avais senti le vent tourner : j’ai démissionné et la start-up a déposé le bilan huit mois plus tard.

 

Comment avez-vous rebondi ?

La situation israélo-palestinienne s’était gravement détériorée – Arafat s’était retranché dans son camp et les bombardements se multipliaient – et NBC News cherchait un Américain parlant l’hébreu pour couvrir les événements. Je suis accro aux infos, et j’ai donc sauté sur l’occasion, même si le job était payé à coups de lance-pierre. J’ai donc travaillé au news desk de NBC, et New York étant hors de prix, j’ai galéré pendant un an pour joindre les deux bouts.

 

Comment vous est venue l’idée de lancer Grindr en 2009 ?

J’avais déménagé à Los Angeles en mars 2008, trois mois avant que Steve Jobs annonce sa seconde génération d’iPhone munis d’un GPS et d’une plateforme pour les développeurs d’applications tierces.

 

Pourquoi avoir décidé de lancer une application de rencontres gay ?

L’initiative était purement égoïste : je voulais trouver une solution facile pour draguer. Cela faisait d’ailleurs longtemps que l’idée me trottait dans la tête. À New York, déjà, je me demandais toujours comment aborder mon voisin de palier, où retrouver le garçon que j’avais croisé dans un bar, la veille. D’où l’idée de la géolocalisation. Lors du lancement de l’appli, je n’avais pas un sou en poche, et il a donc fallu que je m’associe avec un ami avant de trouver un développeur Web. Notre business plan était pour le moins bancal. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, les applications ne couraient pas les rues comme aujourd’hui, où l’idée de lancer une appli est presque devenue un cliché tant elle est répandue. Il existe désormais plusieurs millions d’applis, mais la mienne a compté parmi les premières. Ce qui présentait ses avantages et ses inconvénients. Nous avions très peu de références dans le domaine, très peu de précédents, et il a donc fallu se débrouiller comme on pouvait. D’un autre côté, le fait d’être précurseurs nous a permis d’avoir un quasi-monopole du marché. Pour preuve, si quelqu’un voulait aujourd’hui lancer une application permettant aux homos de rencontrer d’autres homos, ses chances de réussite seraient très réduites.

 

À vos yeux, Grindr a-t-il sonné le glas des bars et des boîtes gay ? Existe-t-il, par exemple, des enquêtes qui montrent que les homosexuels sortent moins depuis son lancement ?

Pas que je sache. Lorsque je sors, je vois énormément de gens qui utilisent Grindr. Et en ce qui concerne les bars, ne vous est-il jamais arrivé d’entrer dans un établissement et de vous dire : “Euh, c’est quand la dernière fois que ce bar a été rénové? Pourquoi faut-il attendre une demi-heure pour avoir un verre? Pourquoi n’y a-t-il nulle part où s’asseoir?” Et quand ils finissent par mettre le clé sous la porte, soudain ils s’indignent en montrant Grindr du doigt. Ils feraient mieux d’investir un peu d’argent et de se poser les bonnes questions plutôt que de nous jeter la pierre. Toute la beauté de Grindr réside dans le fait que vous pouvez vous connecter où que vous soyez : dans un bus, dans un bar, dans un jardin public… Grindr a donc ouvert plus de portes qu’il n’en a fermé. En 1997, par exemple, pour faire du Minitel rose il fallait rester scotché chez soi.

 

Grindr est-il interdit dans certains pays ?

Oui, nous sommes constitutionnellement interdits en Turquie, par exemple.

 

Comment les gouvernements s’y prennent-ils pour censurer l’appli ?

C’est simple, ils bloquent le serveur. Je ne sais pas exactement comment, mais ils y arrivent très bien.

 

Pourquoi, selon vous, l’appli a-t-elle été interdite en Turquie ?

C’est une excellente question, vu qu’aux dernières nouvelles la Turquie est une démocratie, et que nous sommes implantés dans nombre d’autres pays musulmans. Le président turc [Recep Tayyip Erdogan] est semble-t-il très actif sur le front de la suppression des droits fondamentaux et de la liberté d’expression.

 

Quid de la Chine ?

La République populaire de Chine nous a interdits de séjour un moment, puis l’interdiction a été levée.

 

Comment avez-vous fait pour contourner la censure ?

Je n’en ai pas la moindre idée.

 

Ah non ?

Oui, c’est arrivé comme par magie.

 

Le fait d’avoir vendu la majorité de vos actions à la firme chinoise Kunlun Tech n’a-t-il pas aidé ?

Ils sont actionnaires de Grindr à hauteur de 60 %, et ils seront le partenaire idéal pour nous attaquer non seulement au marché chinois, mais à l’Asie tout entière. Le marché est énorme, et ils sont tous collés à leurs Smartphone. Il y a des dizaines de millions d’homosexuels qui ne bénéficient pas d’infrastructures pour se rencontrer. Ou à peine : il doit y avoir en tout et pour tout dix bars gay pour les deux milliards d’habitants que comptent l’Inde et la Chine. Nous sommes là pour les aider.

 

Qu’en est-il est de la “triangulation”, cette technique qui permet à la police des régimes homophobes de traquer et d’arrêter les homosexuels via Grindr ?

L’application permet aux utilisateurs de localiser les autres membres à quinze mètres à la ronde. En croisant ces données, un informaticien chevronné peut déterminer la position exacte d’un utilisateur. Pour faire barrage à d’éventuelles chasses aux sorcières, nos membres ont désormais la possibilité de ne pas indiquer leur position. Et dans les pays où l’homosexualité est pénalisée, nous cachons systématiquement la sexualité de nos utilisateurs. Cela soulève des questions fondamentales : quelle est notre responsabilité sociale dans ces pays ? Devrions-nous y être interdits ? Personnellement, j’ai l’impression de rendre service aux communautés homosexuelles de ces pays, qui n’ont aucun moyen de se rencontrer, de communiquer entre elles. Avec Grindr, elles n’ont plus l’impression d’être seules sur terre. Contrairement à Facebook, il est possible de se connecter à Grindr dans l’anonymat le plus total, sans poster de photo ni donner son nom. Au Caire, par exemple, suite au raid de 2013 de la police dans un sauna gay, nous avons envoyé des avertissements à nos clients les prévenant de ne pas poster leurs portraits s’ils craignaient d’être identifiés par les autorités.

 

Le fait d’avoir vendu 60 % de votre société a-t-il fait de vous un homme riche ?

Vous n’avez qu’à rechercher la valorisation de Grindr sur Google, et vous verrez bien combien je pèse.

 

Propos recueillis par Philip Utz

 

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