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Mathias Énard remporte le prix Goncourt avec son roman “Boussole”

 

Le prix Goncourt a été attribué au spécialiste de l’Orient Mathias Énard, pour “Boussole” un roman sous forme d’invitation au voyage. Numéro revient sur sa rencontre avec l’écrivain, entre fantasme orientaliste et roman d’amour.

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L’Orient est un songe d’Orient. D’Istanbul à Ispahan, du Caire à Bagdad en passant par Alep ou Damas, c’est une topographie fantasmée qui se dessine à l’évocation de ces lieux. Si les épices et les étoffes de ces contrées ont de tous temps attiré l’Europe, leurs arts et lettres n’eurent pas moins d’attrait. À Vienne, dite porta orientis, “porte de l’Orient”, dans l’Autriche des Habsbourg voisine de l’Empire ottoman, on se met à étudier l’arabe, le turc, le persan, l’impératrice Marie-Thérèse a fondé l’Orientalische Akademie en 1754… Bien sûr, d’aucuns diront que l’Orient – le vrai – n’est pas l’orientalisme. L’intellectuel américano-palestinien Edward Said, auteur d’un fameux essai sur la question, fut critique du mouvement orientaliste. Une vision, selon lui, européocentriste du monde arabe : sous l’engouement pour la langue et la civilisation se dissimulent des intérêts coloniaux véhiculant des clichés folkloriques. Boussole, le nouveau roman de Mathias Énard, prend le contre-pied de cette thèse et entend rendre hommage aux linguistes, philologues, archéologues, arpenteurs de désert, tous mus par un sincère et profond amour de l’Orient. “Le rêve d’Orient déclenche quelque chose qui se confronte à la réalité et, évidemment, la relation n’est pas immédiate. Mon désir à moi a commencé à partir du fantasme orientaliste. L’un des premiers livres que j’avais empruntés à la bibliothèque était une version illustrée des Mille et Une Nuits. J’ai encore le souvenir de ces génies, de ces personnages parfois effrayants, parfois fascinants, des aventures de Sindbad le marin : c’était une invitation au voyage.

 

Né en 1972 à Niort dans les Deux-Sèvres, Mathias Énard, bac scientifique en poche, veut quitter le bercail. La faculté de maths de Poitiers était trop proche, il choisit l’École du Louvre à Paris. La rencontre avec les langues arabe et persane est le fruit du hasard, la culture chinoise l’aurait bien tenté mais, pour des questions de place, il était plus aisé de s’inscrire en “arts de l’Islam”. Pour apprendre les idiomes des pays islamiques, il s’inscrit à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), et bientôt l’étude de l’arabe et du farsi prend le dessus sur celle des arts. Bourses de recherche, coopération… De 1993 à 2000, Mathias Énard enchaîne les séjours… Il enseigne en Syrie dans le djebel Druze, étudie au Caire, à Téhéran… En thèse de doctorat, il se sent pourtant en rupture avec le monde académique : “À un moment, je me suis fâché avec l’Université, rigide, sans issue – son mode de fonctionnement qui relève du sacerdoce, avec une sorte de noviciat où l’on avance pendant des années avant d’être reçu dans le ministère du savoir.” Mathias Énard suit sa femme catalane, professeure d’arabe, à Barcelone où elle vient d’être nommée. Il y fréquente la revue littéraire du moment, Lateral, et se consacre à l’écriture. Sa première fiction sort en 2003, La Perfection du tir, un récit sur la guerre du Liban, puis il publie Zone, confession d’un ancien agent des services secrets qui, voyageant entre Milan et Rome, se remémore l’Algérie, les Balkans, les conflits qui ont ensanglanté le bassin méditerranéen. Le roman reçoit le prix Décembre et le prix du Livre Inter en 2008.

 

Boussole, dont l’idée est venue au même moment que le projet de Zone, partage avec ce livre magistral un même souffle romanesque – quasiment 400 pages –, ainsi qu’une construction virtuose. Dans Zone, chaque page correspondait à un kilomètre. Ici chaque page correspond à 90 secondes d’une longue nuit d’insomnie. Franz Ritter, musicologue passionné d’Orient, peine à trouver le sommeil dans son appartement viennois. Refluent les souvenirs de ces gens rencontrés au gré de ses périples moyen-orientaux… À la mémoire d’une vie bourlingueuse enivrée d’opium se mêlent des épisodes historiques, des anecdotes autour de l’orientalisme, l’immense culture musicale et littéraire du narrateur : Beethoven, Liszt, Balzac, Thomas Mann, Omar Khayyam, Pessoa, l’orientaliste autrichien Joseph von Hammer-Purgstall, la Mitteleuropa, l’Empire ottoman, la poésie arabe, les aventurières du désert Marga d’Andurain et lady Hester Stanhope… Les strates du temps s’enchevêtrent, les fils de la chronologie s’embrouillent dans le flottement des heures blanches, un unique lien relie le flot des images et des mots : Sarah, spécialiste de l’écrivain iranien suicidé à Paris Sadegh Hedayat, avec laquelle Franz avait voyagé dans cet Orient qui les unit. Sarah, loin désormais. La mélancolie n’est pourtant pas triste, elle réchauffe le cœur de l’insomniaque. Il y eut cette nuit à Palmyre où ils avaient dû partager l’exiguïté d’une couche, où lui n’osait s’avouer son désir. Boussole est un magnifique roman d’amour, portrait en creux d’une femme, dont la séduction provient également de sa grande intelligence – un véritable érotisme du cerveau.

 

Boussole de Mathias Énard, éd Actes Sud, 392 p.

 

Par Sean J. Rose

Portrait Stéphane Gallois

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