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Les dessous du Festival de Cannes par Thierry Frémaux, son délégué général

 

À l’occasion du Festival de Cannes, Numéro revient sur son interview avec Thierry Frémaux, directeur artistique et délégué général du festival.

Cinéphile fervent, passionné passionnant, Thierry Frémaux sélectionne depuis plus de dix ans les films qui concourent à Cannes. Rencontre avec cet homme de l’ombre, figure majeure du septième art.

Portrait : Stéphane Sednaoui / mai 2012.

 

Depuis 2001, Thierry Frémaux occupe le poste le plus exposé du cinéma français et international. En tant que directeur artistique et délégué général du Festival de Cannes, son rôle est de choisir avec une équipe resserrée les vingt films qui composent chaque année la compétition cinématographique la plus prestigieuse du monde – et la cinquantaine de longs-métrages qui compose la sélection officielle. Un rêve de cinéphile. Un rôle qui demande du goût mais aussi de la diplomatie, pour répondre aux sollicitations de producteurs et de réalisateurs du monde entier. Des États-Unis à l’Afrique, de la France à l’Australie, personne ne veut rater le rendez-vous cannois. Originaire de Lyon où il conserve de fortes attaches à travers l’Institut Lumière, Frémaux est parvenu en une décennie à inscrire Cannes dans son époque, alors même que le cinéma d’auteur semblait menacé de toutes parts. Une gageure que ce bosseur invétéré veut reproduire de nouveau cette année. 

Numéro : Élaborer la sélection cannoise chaque année ressemble à un travail de titan. Comment êtes-vous organisé ?

Thierry Frémaux : Nous démarrons en décembre. Mais le coup de feu commence à la mi-février et va jusqu’à l’annonce de la sélection à la mi-avril. Début mars, c’est quatre ou cinq films par jour, et ce sera bientôt plus. Je commence par un film au petit déjeuner. Ensuite je mène les négociations pour les cinémas européen et asiatique. À partir de 13 heures, la salle de projection fonctionne en continu. Avec l’équipe de sélection, nous y mangeons et voyons les films étrangers les plus importants jusqu’à 18 heures. Entre 18 et 22 heures, c’est au tour du comité des films français, deux ou trois soirs par semaine. Si je n’ai pas de dîner, je vois encore un ou deux films à la maison. Puis j’appelle les Américains, décalage horaire oblige. Il y a tellement de films que chacun repart le week-end avec des piles de vingt-cinq DVD ! Au total, j’en vois plusieurs centaines à titre personnel. En 2011, mille sept cents longs-métrages ont été inscrits à Cannes.

 

Vous ne dormez donc jamais ?

Si, car il est difficile de bien voir des films si on manque de sommeil. Mais au bout de vingt minutes, on sait si on a affaire à quelque chose de sérieux. Il arrive qu’on coupe. Nous avons aussi un autre comité composé de jeunes cinéphiles. Ainsi tous les films sont vus, sans exception. Nous fonctionnons comme un éditeur : si quelqu’un nous envoyait À la recherche du temps perdu par la poste, nous n’aimerions pas le rater !

 

 

Pour ou contre le cinéma d’auteur est un débat d’arrière garde. N’importe qui préférera toujours un bon film populaire à un mauvais film d’auteur. 

Votre travail est celui d’un cinéphile diplomate ?

Cannes relève d’un travail quotidien. Les négociations finissent souvent par “non”. Il faut savoir être crédible, amical et autoritaire à la fois. Mais si vous enlevez toute la poussière autour, le petit objet sacré qu’est un film brille encore pour tout le monde.

 

Quels sont vos souvenirs de découvertes marquantes ?

Blissfully Yours, premier film de Weerasethakul que nous avons sélectionné, était arrivé en VHS. C’était ma première année. Un ami japonais m’avait alerté sur le film. Dix ans plus tard, le cinéaste gagne la Palme d’or. Mais ce n’est pas comme en littérature, où le nouveau Rimbaud peut écrire dans les cafés. Les cinéastes solitaires et sans argent sont rares. Ceux qui disent : “J’ai découvert ce cinéaste”, abusent. Un réalisateur a forcément été découvert par quelqu’un avant vous, ne serait-ce que par son producteur.

 

Sur quels critères choisissez-vous les films ?

L’idée n’est pas de dire “j’aime, j’aime pas”, ou “c’est bien, c’est pas bien”, mais de se demander ce que nous avons sous les yeux et quoi en faire. Il faut écrire l’histoire du cinéma en direct. Nous ne sommes pas dans l’exercice critique. Une belle sélection est une suite de bons films qui disent l’état du cinéma. Il est délicat de dessiner une autre ligne éditoriale.

 

Vous ne croyez plus à la politique des auteurs ?

Bien sûr que j’y crois, puisqu’on reproche à Cannes d’inviter trop souvent les mêmes cinéastes. Mais la politique des auteurs a été inventée dans les années 50, quand la domination des grands studios hollywoodiens n’empêchait pas des Hitchcock ou des Hawks d’affirmer une identité artistique contre les codes imposés par le système. Depuis, non seulement le cinéma a changé, mais quand vous êtes français, le cinéma comme un acte “d’auteur” va de soi. Pour ou contre le cinéma d’auteur est un débat d’arrière garde. N’importe qui préférera toujours un bon film populaire à un mauvais film d’auteur. D’où qu’ils viennent, certains cinéastes s’effilochent par manque d’ambition, de talent, ou par confort. Ils sombrent sous les dithyrambes de leurs admirateurs, ce qui les empêche de s’interroger sur leur pratique.

Hier, Michel Gondry me racontait qu’il avait vu un film par petits bouts sur YouTube. C’est ça aussi, aimer le cinéma.

Cannes n’a rien d’une académie du cinéma, mais les cinéastes importants ont toutes les chances de s’y retrouver. Comment accueillez-vous les films de réalisateurs moins installés ?

Je suis issu d’une cinéphilie relativement traditionnelle : la Nouvelle Vague, les années 70, le cinéma américain. Mais nous avons ouvert la sélection à des genres qui n’entraient pas dans les canons du Festival, comme le documentaire, l’animation, le cinéma de genre. Un film est un film et la cinéphilie a évolué. Prenons l’exemple de l’Asie. Plus jeune, je vénérais les grands classiques comme Ozu, Naruse, Kurosawa, Mizoguchi, Oshima. Puis des gens comme Olivier Assayas ou Christophe Gans ont fait découvrir cet autre filon qu’est le cinéma de genre venu de Hong Kong, du Japon ou de la Corée. Cela m’a incité à le montrer à Cannes. Il faut aussi tester les limites formelles du cinéma, comme avec The Brown Bunny, de Vincent Gallo, en 2003. J’aimerais même aller voir du côté de l’art contemporain, ne serait-ce que pour montrer que le cinéma résiste aux assauts extérieurs et reste central. Sa présence comme acte esthétique, artistique, émotionnel et narratif est encore très forte, qu’on le voie sur grand écran ou sur Internet. Hier, Michel Gondry me racontait qu’il avait vu un film par petits bouts sur YouTube. C’est ça aussi, aimer le cinéma.

 

Tester les limites du cinéma est une fonction majeure de Cannes.

Cultiver la marginalité est essentiel, appréhender les changements d’époque également. Les années 90 avaient vu surgir Hou Hsiao-hsien, Kiarostami, Lars von Trier, dans une tradition cannoise des grands auteurs, née avec Antonioni, Fellini et Bergman. À mon arrivée, l’une des missions que m’a confiées Gilles Jacob a été de faire revenir Hollywood, sans lequel Cannes ne serait pas Cannes. En 2011, la présence en compétition de Drive, de Nicolas Winding Refn, a suscité des réactions favorables ou hostiles, comme Tarantino autrefois. Ce type de cinéma, spectaculaire, divertissant, a sa place à Cannes, dès lors qu’il est réussi. Il n’y a pas de mauvaise cinéphilie. Si c’est intime, c’est légitime.

 

La cinéphilie vous accompagne depuis l’enfance ?

J’ai commencé par aller au cinéma avec mes parents. Et j’ai vu des films à la télé. Les Indomptables de Nicholas Ray ou Luke la main froide de Stuart Rosenberg passaient à 20 h 30 ! Georges Pompidou est mort pendant la diffusion de L’Homme de Kiev de John Frankenheimer. Je n’ai jamais pu en voir la fin… Après l’adolescence, j’ai passé beaucoup de temps dans les salles, d’où mon attachement aux cinémas de quartier. Je venais de la banlieue lyonnaise, des Minguettes, avec mes amis, on découvrait la ville grâce au cinéma. Plus tard, j’ai fait sept ans de bénévolat à l’Institut Lumière, que je dirige aujourd’hui. Porter des bobines de films, c’était déjà être dans le cinéma. 

Il n’y a pas de mauvaise cinéphilie. Si c’est intime, c’est légitime.

Avez-vous des regrets sur certains de vos choix ?

Nous faisons des erreurs, bien sûr. Ne pas avoir sélectionné en compétition Lost in Translation de Sofia Coppola en 2003 en fut une. Il y a des fautes qu’on commet aussi par fatigue et inattention. La période de sélection est difficile, physiquement, nerveusement. Il faut savoir aussi qu’il n’y a pas un film qui nous est présenté entièrement terminé. Parfois, le montage n’est pas fini, parfois c’est la musique, parfois il n’y a aucun sous-titre…

 

Le terme de curator a été popularisé dans l’art contemporain, les commissaires d’exposition se revendiquant “auteurs” des expositions. Êtes-vous l’“auteur” de la sélection cannoise ?

Il y a forcément quelque chose de personnel dans la signature d’une sélection, même si c’est un travail collectif. Certaines options prennent du sens avec les années. Mais je rechigne à revendiquer le titre de curator. Je ne suis pas adepte du “moi je” contemporain. Je n’ai pas d’entourage qui travaille à ma réputation. La survalorisation des ego à laquelle on assiste partout, très peu pour moi.

 

Propos recueillis par Olivier Joyard

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