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Rencontre avec Ron Arad, designer aussi exubérant qu’atypique

 

Le créateur hors norme a ouvert les portes de son studio de Londres à notre journaliste et au photographe Martin Parr. Il présente au Salon du meuble de Milan, événement phare du design qui se tient du 12 au 17 avril, ses nouvelles créations.

Dans son atelier londonien de Camden Town, Ron Arad travaille sur une multitude de projets. Il est allé jusqu’à dessiner la forme de son propre chapeau.

Martin Parr/Magnum Photos pour Numéro.

Ron Arad est sans aucun doute l’une des figures majeures du design art, cette pratique brouillant les pistes entre la fonctionnalité du design et l’esthétique pure de la sculpture qui a séduit le marché de l’art. À chaque exposition en galerie ou passage aux enchères de l’une de ses pièces – supposées – mobilières, les cotes ne cessent de grimper, tandis que le designer lui-même semble avoir trouvé, avec la ligne courbe, une marque de fabrique très identifiable. Mais Arad est bien loin de se cantonner à la réalisation d’objets destinés aux demeures de riches collectionneurs excentriques. Sa capacité à produire de front des objets en série limitée, du design industriel, des scénographies et de l’architecture devient évidente lorsque l’on pousse la porte de son antre de Chalk Farm Road à Londres. Voici près de vingt-cinq ans que l’artiste d’origine israélienne a pris ses marques à Camden Town, dans un local qui relève à la fois du bureau d’études, de l’atelier et du showroom. “Chaque matin, pour rejoindre mon ancien studio du centre de Londres, je passais devant ce vieil atelier de textile. J’étais intrigué par le bric-à-brac, et un jour j’ai découvert qu’un des bâtiments était à louer”, explique-t-il. De la rue, désormais, on ne distingue qu’une porte en métal rouillé, façon acier Corten, portant la discrète mention “Ron Arad Associates”. Et, au fond du passage bordant les bâtiments en façade, on aperçoit sa voiture fétiche, une – très rare – Will Vi, hommage du Japon des années 2000 à la Citroën Ami 6… qui aurait aussi bien pu sortir de l’imagination de son propriétaire. Dans la cour, d’autres autos aux formes girondes pourraient laisser penser que l’on a atterri chez un collectionneur. Un petit utilitaire, une Nissan S-Cargo et une Cinquecento vintage… peut-être une “rescapée” de son exposition au Lingotto en 2013 pour laquelle il avait littéralement aplati plusieurs de ces “pots de yaourt” afin de les transformer en bas-reliefs rendant hommage à l’objet industriel.

Martin Parr/Magnum Photos pour Numéro.

Au premier étage, à peine entré dans le studio, on comprend qu’Arad lui-même a entièrement conçu son lieu de travail. Quoi de plus normal pour cet architecte de formation… “À l’origine, il s’agissait d’un toit-terrasse. J’ai donc imaginé une structure modulaire pour pouvoir le recouvrir tout en restant dans le cadre de la législation immobilière”, précise-t-il en désignant la toiture faite d’une immense bâche tendue entre des piliers décrivant des arabesques. Quant au sol en bois, il ressemblerait presque à celui d’un skatepark. Sous ce chapiteau abritant de nombreux modèles de chaises et prototypes d’objets, l’ambiance est studieuse, et Ron Arad garde un œil sur la vingtaine de collaborateurs qui s’affairent aux différents projets de l’agence. Son look néo-baba cool agrémenté d’une écharpe et d’un drôle de couvre-chef – dont il a dessiné la forme – sont parties intégrantes de son identité. En dépit d’une légère moue à la Droopy, il affiche en toutes circonstances une humeur plutôt enjouée. Après quelques allées et venues dans l’open space, il s’assied à la table de réunion, répondant comme il veut, quand il veut, et testant son interlocuteur. Un peu, finalement, comme dans sa pratique, dont il se refuse à dire s’il s’agit de celle d’un architecte, d’un designer ou d’un artiste, laissant le spectateur l’interpréter à sa guise. D’ailleurs, sa grande rétrospective au Centre Pompidou puis au MoMA à la fin des années 2000 ne s’intitulait-elle pas : No Discipline ? 

Architecte ? Designer ? Artiste ? Ron Arad laisse le spectateur libre de définir son travail. Sa grande rétrospective s’intitulait d’ailleurs No Discipline.

Martin Parr/Magnum Photos pour Numéro.

Je suis arrivé à Londres en 1973 pour suivre les cours de l’AA School of Architecture. Mais pas pour devenir architecte! Je voyais plutôt l’AA comme une école d’art propice à des expérimentations”, précise celui qui a grandi à Tel-Aviv entre un père sculpteur et une mère peintre. Les années 70 sont le moment d’un grand brassage culturel et la ville surfe encore sur le fameux Swinging London déclaré quelques années plus tôt. Mais c’est dans un contexte beaucoup moins pop, celui des années 80 de Margaret Thatcher, qu’Arad connaît un début de succès avec la Rover Chair – un vieux siège de Rover 2000 fixé sur des tubes d’échafaudage, dont Jean Paul Gaultier sera le premier acheteur – puis avec la chaîne hi-fi Concrete Stereo, entièrement réalisée en béton. “Après avoir travaillé chez un architecte, j’ai compris que je devais faire les choses pour moi, en suivant mes critères esthétiques.
Le design s’imposera donc, sans qu’il en ait pleinement conscience, avec cette part de bricolage-recyclage qui va séduire le public. “On a souvent parlé, à propos de moi, d’attitude post-punk ou ‘ruiniste’. À quoi bon lutter contre les appellations si ça peut rassurer les gens. À l’époque, j’avais plutôt à l’esprit les collages de Picasso et les ready-made de Duchamp.” L’intérêt pour l’outil industriel ne viendra que plus tard, bien après même que Rolf Fehlbaum, le patron de Vitra, lui propose d’intégrer la liste des designers (Gaetano Pesce, Ettore Sottsass, Frank Gehry…) annonçant les premières séries limitées de la marque. Depuis, ses collaborations avec les grands éditeurs (Magis, Cappellini, Alessi, Driade…) ont émaillé les salons du meuble et autres design weeks à travers la planète. Avec toujours le même modus operandi : faire, autant que possible, ce qui n’a jamais été fait auparavant. Cette année, à Milan, la société Moroso retrace ce parcours en revenant sur trente ans de collaboration. 

Martin Parr/Magnum Photos pour Numéro.

Au Salon du meuble, il dévoilera aussi une collaboration inédite avec la marque de cristallerie Swarovski, qui lance une ligne d’objets destinés à la maison. Sous le label Atelier Swarovski Home, Ron Arad a conçu tout un alphabet taillé dans la matière scintillante. “Cette typographie en volume respecte un cahier des charges tenant compte de la spécificité du matériau, de l’ergonomie et de la fonctionnalité de chaque lettre. Car il s’agit avant tout d’accessoires décoratifs pour la maison à utiliser comme presse-papiers, serre-livres… ou ustensiles pour scènes de ménage!” plaisante-t-il. Aujourd’hui, la dizaine d’architectes du studio planche surtout sur des bâtiments, tels le mall commercial Mediacité au cœur de Liège, la récente villa imaginée dans le quartier de Shibuya à Tokyo, ou encore le centre de cancérologie Beit Shulamit (Israël). Sous ses airs cool, en effet, Ron Arad cache un vrai “serial worker”.

 

 

Atelier Swarovski Home, lancement de la collection du 12 au 17 avril, via Cusani 5, Milan. Mise en vente à partir de septembre 2016.

 

 

Par Olivier Reneau.

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