5

Et Lindbergh… créa la femme

 

Galerie de portraits intemporels par un photographe de légende

On ne présente plus Peter Lindbergh, le photographe qui révèle depuis plus de trente ans la beauté fragile, intime, des plus grandes mannequins et des plus grandes actrices. Si ses clichés en noir et blanc, non retouchés, ont en grande partie forgé l’image de mode des années 90, le maestro a su dépasser ce cadre pour constituer au fil du temps une galerie de portraits intemporels à la vérité aussi émouvante que dramatique. En mêlant des images peu connues et des clichés célèbres, la Galerie Gagosian jette un éclairage précieux sur l’œuvre de ce géant de la photographie, et sur sa sensibilité narrative, digne d’un grand cinéaste.

Cindy Crawford, Tatjana Patitz, Helena Christensen, Linda Evangelista, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Karen Mulder, Stephanie Seymour, Brooklyn, New York, USA, 1991.

En plein milieu de la Fashion Week parisienne, Natalia Vodianova, Jeremy Scott et les célèbres mannequins Joan Smalls, Karlie Kloss se pressent parmi la foule dense qui envahit la Galerie Gagosian…

 

Pour les professionnels de la mode, le vernissage de l’exposition de Peter Lindbergh fait bien sûr figure d’événement incontournable. Le cinéaste Xavier Dolan a lui aussi fait le déplacement. Lorsqu’on le présente au grand photographe qui est célébré ce soir-là, le tempérament fougueux du jeune prodige laisse place à une timidité qu’on ne lui connaissait pas. Une fois n’est pas coutume, Xavier Dolan range au placard son arrogance ordinaire, prenant des airs de gamin hypersensible tétanisé devant son idole. Il en deviendrait presque touchant.

 

Au-delà de l’anecdote, la présence admirative et muette du réalisateur québécois souligne l’aura exceptionnelle de Peter Lindbergh : l’Allemand a construit à travers la mode, et presque malgré elle, une œuvre de portraitiste amoureux des femmes et de la vérité de l’être. “Je ne sais pas tricher, alors je photographie comme je vois la vie”, confiera-t-il plus tard, en nous accordant une interview. “Après cet entretien, je me souviendrai sûrement de votre regard, mais pas de votre pull-over. De même, j’ai envie que l’on ressente la personne lorsqu’on regarde mes images.”

 

Pour traduire sa vision du monde, à la fin des années 80, Peter Lindbergh répond à une commande du Vogue américain en choisissant des mannequins à l’époque presque inconnues, dont la fraîcheur et le naturel contrastent avec l’extrême sophistication en vogue chez leurs consœurs. Dans ces clichés devenus mythiques, Christy Turlington, Linda Evangelista et Tatjana Patitz, cheveux au vent, vêtues de simples chemises blanches, rayonnent d’une beauté pure, dépourvue d’artifices. “Mon idée n’était pas de révolutionner l’image des femmes. J’ai montré des filles comme celles que j’aimais à l’école des beaux-arts, en baskets et jean, et non avec un sac en crocodile à 10 000 dollars.”

Mon idée n’était pas de révolutionner l’image des femmes. J’ai montré des filles comme celles que j’aimais à l’école des beaux-arts, en baskets et jean.

La puissance de sa photographie, Peter Lindbergh la puise dans la beauté la plus intime de son modèle, dans les imperfections de sa peau même, qu’il se refuse à gommer et à lisser pour satisfaire aux demandes d’une époque en proie à une exigence de perfection publicitaire. Depuis plus de trente ans, le photographe allemand, qui s’oppose avec force à l’uniformisation des images et des corps, semble écrire au fil de ses clichés en noir et blanc un film où se croiseraient Linda Evangelista, Kate Moss, Kate Winslet, Jeanne Moreau et tant d’autres femmes… Peter Lindbergh photographie l’intimité de l’être avec une âme romantique de cinéaste, révélant la grandeur dramatique des traits d’un visage.

 

Parfois, ils se voilent d’obscurité, se masquent, disparaissent, se perdent dans leur reflet, dans une série de portraits exposés à la Galerie Gagosian (Uma Thurman, Kate Winslet, Stephanie Seymour, Nicole Kidman). Chaque image porte dans ses noirs intenses le secret d’un récit sous-jacent, d’un vécu plus large, d’une histoire où se croisent la force et la fragilité, la jeunesse et l’inquiétude devant le temps qui passe. Sans jouer au moraliste, sans prétention métaphysique, Peter Lindbergh décèle naturellement la dramaturgie dans le réel. “Il suffit d’avoir un point de vue, de savoir ce que l’on veut dire, explique-t-il. Même dans mes travaux de commande, je ne sais pas me désimpliquer.” Sans doute est-ce pour cette raison que ses tirages, même de mode, atteignent parfois aujourd’hui dans les ventes des montants astronomiques.
S’offrir un supplément d’âme n’a pas de prix.

Par Delphine Roche, photos Peter Lindbergh

Peter Lindbergh, à la Galerie Gagosian de

Paris,
jusqu’au 22 novembre.

www.gagosian.com.

Découvrez les premiers clichés d’Annie Leibovitz
803

Découvrez les premiers clichés d’Annie Leibovitz

Photographie Les manifestations contre la guerre du Vietnam, la tournée légendaire des Stones en 1975, John Lennon... Avec "Annie Leibovitz: The Early Years, 1970–1983”, Taschen rassemble les premiers clichés de la photographe américaine Annie Leibovitz. Les manifestations contre la guerre du Vietnam, la tournée légendaire des Stones en 1975, John Lennon... Avec "Annie Leibovitz: The Early Years, 1970–1983”, Taschen rassemble les premiers clichés de la photographe américaine Annie Leibovitz.

Les secrets du disco libertin des années 70 révélés par le musée du sexe
786

Les secrets du disco libertin des années 70 révélés par le musée du sexe

Photographie Épicentre de la culture disco dans les années 70, New York brillait par le multiculturalisme sexuel et social adopté par les discothèques. Aujourd'hui exposés au musée du sexe de Manhattan, les clichés du photographe noctambule Bill Bernstein témoignent de cette période d'extravagance et d'exubérance. Épicentre de la culture disco dans les années 70, New York brillait par le multiculturalisme sexuel et social adopté par les discothèques. Aujourd'hui exposés au musée du sexe de Manhattan, les clichés du photographe noctambule Bill Bernstein témoignent de cette période d'extravagance et d'exubérance.

Les portraits de Kristin-Lee Moolman, entre extravagances queer et vestiges de l’apartheid
874

Les portraits de Kristin-Lee Moolman, entre extravagances queer et vestiges de l’apartheid

Photographie Dans une Afrique du Sud hétéronormative qui peine à effacer les cicatrices de l’apartheid, la photographe Kristin-Lee Moolman développe une imagerie fantasque où des modèles queer redéfinissent la notion d’identité et mettent à mal l’ordre social. Dans une Afrique du Sud hétéronormative qui peine à effacer les cicatrices de l’apartheid, la photographe Kristin-Lee Moolman développe une imagerie fantasque où des modèles queer redéfinissent la notion d’identité et mettent à mal l’ordre social.

À Arles, Ann Ray nous plonge dans l'intimité d'Alexander McQueen
123

À Arles, Ann Ray nous plonge dans l'intimité d'Alexander McQueen

Photographie À l'occasion des Rencontres d'Arles, la photographe Ann Ray propose, à travers ses photographies argentiques, une plongée dans l'intimité d'un des créateurs les plus iconiques de ces vingt dernières années. Une exposition humble et émouvante qui montre Alexander McQueen sous une lumière nouvelle.  À l'occasion des Rencontres d'Arles, la photographe Ann Ray propose, à travers ses photographies argentiques, une plongée dans l'intimité d'un des créateurs les plus iconiques de ces vingt dernières années. Une exposition humble et émouvante qui montre Alexander McQueen sous une lumière nouvelle.