Brunchs, pastis et jeunes créateurs de mode, le festival d'Hyères comme si vous y étiez

Chaque année depuis 33 ans, à mille lieues de la frénésie des Fashion Weeks, Hyères accueille, dans un cadre estival et une ambiance détendue, le Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de mode. En ce dernier week-end du mois d’avril, la petite ville du sud de la France se voyait envahie de professionnels venus découvrir les talents de demain.

 

Par Léa Zetlaoui

La Villa Noailles construite par Robert Mallet-Stevens qui accueille les expositions principales, les showrooms des candidats et divers activités autour du Festival de Hyères. © Olivier Amsellem

Jean-Pierre Blanc, président du Festival de Hyères en plein discours lors d'un brunch. © Jean Picon 

Malgré sa fréquentation grandissante (350 journalistes contre 200 l’année dernière) le festival reste chaleureux et accessible, à l’image de son charismatique fondateur, Jean-Pierre Blanc, originaire de la ville et souvent vêtu d’un short et d’un polo. “Mon plus grand plaisir est de proposer une programmation que les invités sont contents de suivre, même si l’objectif principal du Festival d’Hyères reste et restera toujours les trois concours”, explique-t-il lors d’un déjeuner décontracté dans une sublime villa lors duquel les trois jurys (mode, photo et accessoires) se mêlent aux journalistes et invités. Si les Français se coulent facilement dans l’ambiance détendue de l'événement et déambulent tranquillement au sein de la ville, la presse internationale semble parfois déçue de son absence de glamour qui pourtant participe à son charme : à Hyères, en effet, le pastis/anchoïade détrônent sans complexes les traditionnels champagne/petits fours.

 

Le brunch du vendredi midi au bord de la piscine, organisé à la Villa Romaine récemment acquise par la Villa Noailles. © Jean PIcon

Le hangar des Salins des Pesquiers où sont organisés les défilés de mode des finalistes. © Jean Picon

Dès leur arrivée le vendredi midi, les participants se retrouvent autour d’un brunch au sein de la magnifique Villa Romaine, où Christian Dior passait ses vacances, et récemment acquise par la Villa Noailles. Si tous les invités attendent plus ou moins tranquillement leur tour pour le buffet, le hair stylist John Nollet n’a pas eu la même patience et a préféré passer devant tous les convives. Plus tard, dans la journée, direction le Salin des Pesquiers pour assister aux défilés des finalistes des prix mode. Installé dans un terrain vague et entouré de moustiques, le hangar qui accueille l’évènement jure avec les looks ultra travaillés de certains invités. Après un rapide discours de Jean-Pierre Blanc, chacun des dix finalistes va présenter sa collection, avec, entre chaque, une transition plus longue que les défilés eux-mêmes. Vanessa Schindler, lauréate du Grand Prix 2018, présente sa collection créée avec le soutien des métiers d’art de Chanel. La créatrice suisse a développé ses modèles, au glamour sci-fi, en utilisant l’uréthane, un polymère qui lui permet de construire ses vêtements sans couture. Après 1h30 de défilés, 11 univers, 84 looks et 10 piqûres de moustique, on retiendra les dauphins gonflables en guise de chapeaux de Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh, les mannequins grande taille d’Ester Manas, les créations futuristes en fil de filet de pêche de Jef Montes (qui rappellent le travail d’Iris van Herpen) et la perfection de la collection de Marie-Ève Lecavalier.

L'exposition d'Haider Ackermann, président du jury mode, à la Villa Noailles. ici le créateur entouré de Lou Doillon et Farida Khelfa, membres du jury mode. © Jean Picon

Les défilés Botter et Vanessa Schindler.

Événement culturel plus que commercial, rendu possible grâce aux 2,5 millions d'euros de subventions des partenaires, le Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de mode d'Hyères propose, en marge du concours, toute une série d’installations au sein de la Villa Noailles. Chaque président de jury investit à sa façon l’une des salles du bâtiment d’architecture brutaliste construit par Robert Mallet-Stevens. Cette année, le président du jury mode, le designer Haider Ackermann, avait invité le hair designer Kamo à coiffer de ses créations exceptionnelles des robes et vestes signées Rick Owens, Azzedine Alaïa ou Nicolas Ghesquière pour Louis Vuitton. Côté photographie, la présidente Bettina Rheims dont les portraits de femmes ont marqué l’histoire de sa discipline, présentait une série d’images des années 90 à l’esthétique glam-trash, réalisées avec le styliste Bill Mullen pour le magazine underground Details. Enfin, Christelle Kocher, fondatrice du label Koché et présidente du jury accessoires de mode, exposait les créations de la maison Lemarié – dont elle est la directrice artistique, et qui appartient aux prestigieux métiers d’art de Chanel. Sous la houlette des trois présidents, pêle-mêle, au sein des trois jurys, une liste de personnalités prestigieuses :  Lou Doillon, Farida Khelfa, Ben Gorham, Tilda Swinton, Delfina Delettrez, Bernard Frize, Michele Lamy, Mansur Gavriel, Elie Top… La Villa Noailles présente également une installation de pyjamas du dessinateur Pierre Marie, des photographies de Ann Ray autour d’Alexander McQueen, des campagnes et photos de mode de l’iconique label Versace. Sans oublier, bien sûr, l'exposition dédiée aux lauréats des trois grands prix 2017 : les photos de la ville de Toulon de Daragh Soden, les chaussures hybrides de Marina Chedel, et l'installation en réalité virtuelle de la créatrice Vanessa Schindler.

Lou Doillon, Farida Khelfa et Tilda Swinton au brunch du samedi dans une villa privée. © Jean Picon

Le dessert du brunch du samedi savouré par Jean-Pierre Blanc lors de ses interviews. © Jean Picon

Le samedi, après un petit tour de la Villa et de ses expositions, direction le second brunch du Festival, dans une immense et verdoyante propriété privée de la ville. Ambiance toujours aussi détendue et ensoleillée.  Cette fois, Lou Doillon, Farida Khelfa comme Haider Ackermann et Tilda Swinton, se mêlent au reste de la foule et discutent tranquillement dans la longue file menant au buffet. Jean-Pierre Blanc, toujours aussi accessible, se prête avec délectation au jeu des interviews en dégustant son énorme part de dessert. Le reste de l’après-midi est consacré aux showrooms sponsorisés par Mercedes-Benz “The Shortlisted” et “The Formers”, dédiés – comme leur nom l’indique – aux finalistes et aux anciens participants qui présentent leur collection à la presse. Exclamations admiratives et louanges du jury d’Haider Ackerman pleuvent sur Vanessa Schindler, dont la collection fait décidément l'unanimité. Le soir, Lucien Pagès – fondateur du bureau de communication du même nom – accueille les journalistes lors d’un délicieux cocktail en comité réduit, en présence de Christelle Kocher, Felipe Oliveira Baptista ou encore Elie Top. Annoncée comme l'événement du week-end, la soirée American Vintage est victime de son succès tant est si bien que le reste des festivaliers se replie sur la plage du restaurant Le Marais improvisant une inattendue Full Moon party – pieds dans le sable, pleine lune, palmiers et grosse musique techno.

 

 

Kevin Ma, fondateur d'Hypebeast et Caroline Issa lors de la conférence "Progression” du manifeste #WeWonder organisé par Mercedes-Benz.

Le concert d'Eddy de Pretto, "cadeau” de la Villa Noailles aux festivaliers. © Jean Picon

 

Dimanche matin, les festivaliers étaient invités à réfléchir autour de Kevin Ma. Le fondateur de Hypebeast – à l'origine simple blog dédié aux sneakers devenu site Internet aux 46 millions de pages vues/e-shop/magazine /label – questionnait le futur de la création aux côtés de Caroline Issa, chroniqueuse de mode et fashion editor du magazine Tank. Ils menaient la réflexion dans le cadre du manifeste #WeWonder, mis en place par Mercedes-Benz, partenaire du festival de Hyères depuis 9 ans. Paradoxalement, le talk de Kevin Ma a fini en apologie des rapports humains et de la communication interpersonnelle, prenant ainsi à contrepied les idées reçues sur la dématérialisation des relations à l'ère numérique. Saluant avec enthousiasme le concept du festival d’Hyères, destiné à soutenir les designers émergents, il avoue cependant avec une charmante ingénuité ne jamais en avoir entendu parler auparavant. Mais la présence de Kevin Ma au Festival d’Hyères est révélatrice à un autre égard. Elle témoigne une fois de plus de l’importance que prend le streetwear dans la mode. Pour déjeuner, le salon dédié aux textiles Première Vision recevait les journalistes autour d’un brunch à l’hôtel La Reine Jane. En toute intimité, Pascal Morand, président exécutif de la Fédération de la haute couture et de la mode, régalait à leur stupéfaction, les derniers participants d’un récital de piano impromptu. En fin de journée, sous une pluie diluvienne, retour au hangar du Salin des Pesquiers pour la remise des prix. Sans surprise, le grand prix de la mode est attribué au duo néerlandais Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh, qui a ébloui le jury avec sa collection célébrant les pêcheurs caribéens et son engagement pour la protection des océans. Également finaliste du prix LVMH, le duo recevra de la part du Festival une dotation de 15 000 €, le soutien des métiers d’art de Chanel, ainsi que l’occasion de défiler lors de la Mercedes-Benz Fashion Week de Berlin en juillet 2018. Autre belle surprise de ce dimanche, l'arrivée dans la soirée du jeune rappeur Eddy de Pretto, venu livrer une performance tout en style et en retenue, dans les jardins de la Villa, pour clore ce 33e Festival d’Hyères, placé, une fois de plus, sous le signe de la créativité et de la bonne humeur.