10 Octobre

Comment Yves Saint Laurent fantasme l'Asie?

 

Pour sa première exposition temporaire, le musée Yves Saint Laurent à Paris rassemble cinquantes modèles haute couture dessinés par Yves Saint Laurent lui-même et inspirés par l'Asie. Le créateur diffuse sa vision fantasmée d’un territoire qui lui est inconnu. Pourtant, cette région influença bon nombre de ses collections et même son plus célèbre parfum, Opium.

 

Par Laura Catz

Yves Saint Laurent dans son appartement, 55 rue de Babylone, 1977 © Photo André Perlstein Collection privée.

"Mes plus beaux voyages, je les ai faits avec des livres, sur mon canapé, dans mon salon." S’il s’est rendu au Japon dès 1963, il a surtout exploré l’Inde et la Chine à travers ses lectures. Pour habiller ses “divas”, Yves Saint Laurent parcourait la bibliothèque de son bureau de l’avenue Marceau, pièce maîtresse de l’hôtel particulier où naquirent, de 1974 à 2002, ses emblématiques créations. Le cinéma, l'inspira aussi. Avec Shanghaï Express et La Dame de Shanghaï, films desquels il a tiré une robe du soir, ajustée et fendue à la manière des qipao, robes de Shanghai des années 1930 qui mettent en valeur les courbes féminines. Les œuvres orientales dont regorgeaient les appartements-musées que le couturier partageait avec son compagnon et associé Pierre Bergé ont, eux aussi, alimenté ses fantasmes.

 

 

De la couleur or, Yves Saint Laurent disait qu’elle était la pureté et la coulée de la source qui moule le corps jusqu’à n’en faire qu’une ligne.” 

 

 

Fantasmes rassemblés dans cette exposition qui témoigne de la puissance de son imagination, lui qui aimait se décrire comme un “voyageur immobile”. Et l’on imagine, à notre tour, un Saint Laurent entouré de bibelots asiatiques qu'il accumule comme des reliques, collectionnant les jades et autres objets, jusqu’à imaginer le flacon du parfum Opium, inspiré de l’inro japonais, bourse portée à la ceinture par les samouraïs qui contenait leurs épices et boulettes d’opium. Un espace est d'ailleurs consacré à cette sulfureuse fragance, lancée en même temps que la collection chinoise en 1977. 

Ensemble de soir, collection haute couture automne-hiver 1977 © Musée Yves Saint Laurent Paris, Sophie Carre

Ensemble du soir, collection haute couture automne-hiver 1977 © Musée Yves Saint Laurent Paris, Sophie Carre

De la couleur or, Yves Saint Laurent disait qu’elle était la pureté et la coulée de la source qui moule le corps jusqu’à n’en faire qu’une ligne.” Couleur qui orne la majorité de ses 50 pièces haute couture inspirées de l’Inde, du Japon et de la Chine, rassemblées dans “L’Asie rêvée d’Yves Saint Laurent”, première exposition temporaire thématique depuis l’ouverture du musée qui lui est consacré. Robes, vestes, et manteaux en velours et soie, moirés de noir et d’or, en mousseline et satin rouge et bleu… Autant de modèles issus de sa collection haute couture automne-hiver 1977, dite “chinoise”, qui semblent tout droit venus de la Chine Impériale. Pourtant, Yves Saint Laurent n’y a jamais mis les pieds. Et c’est en cela que réside le génie du créateur, qui se réapproprie le vestiaire traditionnel de l’Asie, occupant une place toute particulière parmi ses “exotismes”.

 

De la veste portée par les femmes Han (ethnie majoritaire de la Chine continentale), Yves Saint Laurent ne garde que la coupe droite, le volume, ainsi que les manches larges, en s’appuyant sur une technique de construction à l’occidentale. Et s’il se permet de féminiser les somptueux vêtements des souverains indiens pour sa collection printemps-été 1962, Yves Saint Laurent distingue parfaitement les saris des Indiennes mariées et ceux des célibataires. Une interprétation toute personnelle du folklore conjuguée à une connaissance approfondie de l’Histoire, de la culture et des arts, lui ont permis de contourner les clichés habituels sur l’Orient.

Yves Saint Laurent en compagnie d’une courtisane habillée en vêtements traditionnels lors de son premier voyage au Japon, Kyoto, avril 1963

Flacon du parfum Opium, Musée Yves Saint Laurent Paris © Yves Saint Laurent - Sophie Carre

En résonnance aux collections du créateur, une trentaine d’œuvres – costumes traditionnels, tissus précieux, bijoux ethniques, objets d’art – ont été prêtées par le musée Guimet et par des collectionneurs privés. Ainsi, on découvre avec fascination le lien esthétique qui se tisse entre un vase à couvercle doré de la dynastie Han (206 av. J.-C.-220 après J.-C.) et le tissu à reliefs du manteau en soie or à la carrure pagode, qui semble avoir été décalqué sur l’objet d’art. Idem lorsqu’un ensemble du soir damassé de soie rouge et or rappelle cette boîte à décor de pivoines et arabesques en laque rouge, illustrant le talent d’Yves Saint Laurent à transposer les éléments d’une œuvre d’art sur une étoffe.

 

 

“L’Asie rêvée d’Yves Saint Laurent”

Musée Yves Saint Laurent, 5, avenue Marceau, Paris 16e

Du mardi au dimanche de 11 heures à 18 heures (nocturne le vendredi jusqu’à 21 heures). Tarif : 10 € (réduit 7 €)

Jusqu’au 27 janvier 2019

Ensemble du soir, collection haute couture automne-hiver 1977 Musée Yves Saint Laurent Paris © Yves Saint Laurent - Sophie Carre 

Vase à couvercle Chine, Dynastie Han, Ier - IIème siècle ap. J.-C., collection Sam et Myrna Mayers © Thierry Ollivier

Yves Saint Laurent entouré de ses mannequins lors de la soirée du lancement français du parfum Opium, 5 avenue Marceau, Paris, 1977

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