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Interview: Bouchra Jarrar, symbole d'une nouvelle ère chez Lanvin

 

Nommée à la direction artistique de Lanvin, Bouchra Jarrar présentait pendant la Fashion Week sa toute première collection pour la maison. Un hymne à la Parisienne, tout en grâce, délicatesse et subtilité et inspiré par l'héritage de Jeanne Lanvin.

Bouchra Jarrar photographiée par Jean-Baptiste Mondino

Numéro : Comment avez-vous vécu le passage de votre maison de taille humaine à la direction artistique d’une institution telle que Lanvin ?

Bouchra Jarrar : J’ai d’abord été surprise par la proposition de Lanvin, agréablement bien sûr. Je n’y pensais vraiment pas car je conduis ma vie sans stratégie, sans calcul. Mais j’ai senti que j’étais prête. C’est une question de sincérité vis-à-vis de soi. Le désir est venu au fil des discussions, parce que, artistiquement, j’imaginais des choses. J’ai ressenti une évidence. On voulait que je poursuive chez Lanvin ce que j’avais commencé à établir dans ma maison. Pour une créatrice, il n’y a pas plus belle offre. J’ai donc commencé à travailler sans penser au qu’en-dira-t-on. De façon générale, même pour mes défilés, c’est ainsi que je procède. Je suis portée par le désir d’offrir un bon moment.

 

La maison Lanvin a été fondée par une femme visionnaire : elle a très tôt inventé un logo, lancé des vêtements de sport… Vous êtes-vous située d’emblée dans un rapport à Jeanne Lanvin ?

Oui, car avant d’être une marque, Lanvin est le nom d’une femme que je respecte absolument. Il y a dans l’histoire de cette maison une dimension intime qui est très belle. Jeanne Lanvin a proposé des vêtements pour enfants, et c’était pour accompagner sa fille qui grandissait qu’elle a ensuite dessiné de la haute couture féminine. Elle l’a fait par amour. Elle a aussi créé pour les hommes avant de créer pour les femmes. J’ai donc glissé dans ma collection un hommage direct à cette histoire : j’ai voulu rééditer ses cravates brodées, qui m’ont subjuguée lorsque je les ai découvertes. J’étais stupéfaite de voir comment cette couturière partait du masculin pour inventer du féminin.

Vous avez néanmoins évité de retravailler directement des pièces d’archives…

Je ne voulais pas déranger l’histoire de la maison, parce qu’il ne s’agit pas de mon nom, mais de celui de Jeanne Lanvin. J’exprime une mode de notre temps. Dans ce premier défilé, j’ai donc installé mon propre vocabulaire, posé de nouveaux codes. 

 

Lanvin était originellement une maison de haute couture, ce que vous soulignez dans ce premier défilé qui revisite ce vocabulaire parisien, avec les robes lavallière, les robes suspendues, les matières telles que le georgette, la mousseline, les satins de soie ultra fluides…

Je n’ai utilisé que des matières de prêt-à-porter, mais j’ai effectivement exploré cette résonance. J’aime le flou extrêmement aérien, les robes qu’on enfile comme des tee-shirts, qui coulent sur le corps et libèrent les femmes. Dans leur version commerciale, ces robes sont doublées et elles sont toujours ravissantes. Et, avant tout, je suis toujours inspirée par Paris. J’arrive effectivement dans une maison qui, historiquement, est une maison de couture parisienne, et j’ai donc tout naturellement injecté dans ma collection ce que je ressens de cette histoire, du parfum de la haute couture.

 

 

 

Vous avez occupé les fonctions de directrice de studio de Nicolas Ghesquière chez Balenciaga, dont on connaît l’exigence, puis monté votre maison de couture. Quelle influence a exercé sur cette collection votre amour du métier, votre savoir-faire d’atelier ?

Le plaisir de faire un vêtement me vient de mon enfance. J’aime absolument mon métier. Où que j’aie exercé, j’ai créé, je me suis exprimée librement. Je suis fière d’apporter mon savoir-faire à l’histoire de la maison Lanvin, et à ce nom dont la magie est restée intacte.

 

Vous ne travaillez jamais d’après moodboards ?

Je n’aime pas voir trop d’images. Quand je me mets devant une toile ou quand je commence un dessin, il me vient une abondance d’idées que je dois trier. Avant, c’est le temps de la réflexion qui se fait parfois simplement en marchant dans la rue, en croisant des filles dont l’allure m’inspire. Après, c’est le temps de l’édition : je connais la valeur du travail d’une équipe, je ne veux donc pas leur faire perdre de temps sur des modèles que je pourrais ensuite annuler. Mes demandes sont donc toujours bien réfléchies et très spécifiques. Un ourlet mouchoir ne doit pas gondoler. Le dessin de l’épaule est extrêmement précis. Mon espace de création, c’est l’atelier. 

 

Dans cette première collection se lisait aussi une tension subtile entre la sobriété des lignes du vêtement et de nombreux embellissements, tels que la plume, le cristal, le bijou, que vous exploriez déjà dans votre propre maison. Prenez-vous plaisir à jouer de cet aspect presque frivole, très décoré, de la mode ?

Oui, j’adore cela, mais autant que la construction d’une liquette ou l’étude d’un pantalon. Un vêtement, c’est un sentiment. Il doit donner de l’émotion. Les fleurs et les bijoux faisaient aussi partie de l’histoire de Jeanne Lanvin. Le conservateur du musée Galliera, Olivier Saillard, m’a beaucoup parlé de cette créatrice. Elle conseillait par exemple aux femmes, pour être élégantes, de retirer des bijoux avant de sortir le soir, pour ne garder que le minimum. Je trouve que c’est le chic absolu. Et pour moi, le chic ne saurait se situer dans le diktat ou le clonage de stéréotypes. Je ne ressens pas le besoin d’avoir une égérie, car je m’adresse à toutes les femmes. C’est la diversité de la vie qui m’intéresse. Dans mon défilé, j’ai donc voulu sublimer l’allure de chaque modèle. J’ai toujours besoin de m’exprimer à travers une grande liberté et de faire les choses comme je les ressens.

Delphine Roche

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