13 Mars

Exclusif : Virgil Abloh et Ben Gorham nous parle de leur collaboration Off-White x Byredo

 

Virgil Abloh, créateur du label Off-White et Ben Gorham, fondateur de Byredo nous parlent de leur collaboration Elevator Music, une collection de sacs, parfums, tee-shirts et pièces en denim, présentée durant la fashion week parisienne.

Par Delphine Roche

  • Pendant la fashion week parisienne, Ben Gorham, fondateur et directeur artistique de Byredo, et Virgil Abloh, fondateur et directeur artistique de Off-White, ont révélé leur collection capsule intitulée Elevator music.  A cette collaboration exclusive participe également l’artiste belge Carsten Höller, qui a recréé pour l’occasion son œuvre de 2004 intitulée The Elevator. Explorant de façon créative le branding, les imprimés, et tout ce qui contribue à signer et contextualiser des produits,  la série de T-shirts, sacs et pièces en denim s’accompagne également d’un parfum exclusif. Nous avons rencontré les deux créateurs, véritables gourous de la jeunesse, pour cueillir, de leurs propres lèvres, le sens profond de cette proposition.

     

    Numéro : Comment l’idée de cette collaboration entre vous est-elle née ?

    Ben Gorham : Nous nous sommes rencontrés il y a huit ans de cela, et nous avons tout de suite commencé une longue discussion créative qui portait sur de nombreux sujets : les parfums et les odeurs, notamment, mais aussi, comment créer du sens aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons. Il y a deux ans, nous avons eu l’idée de ce projet qui serait un espace dans lequel nous proposerions des objets liés à nos pratiques respectives dans le domaine de la mode et de la beauté.

     

     

    Pourquoi ce nom, Elevator music , qui évoque fortement la musique ambient de Brian Eno ?

    Virgil Abloh : Ce nom évoque l’idée de dire beaucoup avec peu de mots, une certaine économie, une certaine restreinte. Il s’agit de rester dans la nuance et dans l’émotion. C’est aussi l’idée de nommer un espace qui englobe une partie de chacun de nos deux univers.

     

     

    “Je n’ai aucun intérêt à prétendre que je suis le seul et unique créateur de tout ce qui porte une étiquette Off-White.”

    Virgil Abloh

     

 

Virgil, vous avez fait de la collaboration votre mode de création principal. Que vous apporte cette façon de travailler ?

Virgil Abloh : Oui, j’ai vraiment établi la collaboration comme ma norme personnelle. Le langage de ma marque se construit à travers des conversations, et en réalité, c’est de cette façon que tous les objets créatifs sont produits. Je n’ai donc aucun intérêt à prétendre que je suis le seul et unique créateur de tout ce qui porte une étiquette Off-White. Je crois beaucoup dans les vertus du dialogue. A travers la collaboration, naissent des objets que je n’aurais pas faits seul, et que mes partenaires n’auraient pas faits seuls non plus.

 

Ben Gorham : Je pense que l’échange d’informations n’a pas été assez fréquent, dans le monde créatif. A New York, dans les années 60, il semblait juste normal de fonctionner de cette façon, avec cette ouverture d’esprit et cet échange d’idées. Lorsque les domaines créatifs sont devenus des industries de plus en plus puissantes, nous sommes passés à une culture du “moi, moi, moi”. Ce qui fait que pendant de longues années, les gens ont pensé qu’ils pouvaient posséder des idées, comme s’ils avaient déposé un copyright sur quelque chose d’aussi abstrait qu’une inspiration.

 

Virgil Abloh : Pendant un temps, c’était comme une nouvelle mine d’or : je peux trouver une idée, et dire qu’elle est mienne. Et tant que personne ne se penchera sur le passé, pour voir qui a eu cette idée avant moi, tout ira bien.

Ben Gorham : C’est pourquoi Virgil et moi partageons une même culture. Nous avons lancé nos marques à peu près au même moment, et cette idée du dialogue est un élément fondateur de notre travail.

 

 

Vous partagez aussi un désir de vous exprimer à travers différents media. Ce refus de vous spécialiser vous est-il naturel ?

Ben Gorham : Nous savons tous les deux que nous ne savons rien. Donc nous pouvons tout faire. C’est notre approche.

 

Virgil Abloh : J’ai rencontré Ben quand il a lancé Byredo, avec les parfums. Et tout à coup, il faisait des sacs. Et des projets spéciaux. Qu’il s’agisse de ses parfums, de ses sacs à main, ou de la conception de sa boutique, à New York, Ben traite tous les sujets avec le même sérieux. A travers notre collaboration, nous essayons de démentir cette vieille idée qui veut que lorsqu’on sait faire une chose, on ne devrait faire que cela. Par exemple, si tu fais de la danse classique, tu ne devrais pas jouer au basket-ball. Tu ne peux pas avoir la meilleure marque de parfums et de sacs à main et te produire aussi en tant que DJ, et concevoir de l’architecture intérieure… J’essaie de prouver le contraire par l’action, en réalisant des projets, au lieu de me contenter de critiquer ce que font les autres, bien assis sur ma chaise, dans un dîner mondain.

 

“Le système qui consiste à mettre les gens dans des boîtes est le contraire de ce que nous faisons.”

Ben Gorham

 

L’artiste Carsten Höller mêle ici sa voix aux vôtres, et vous, Virgil, venez de présenter une exposition chez Gagosian, à Londres. L’art est-il une activité créative comme une autre ?

Ben Gorham : La logique est la même : nous parlions à l’instant des interdits, de la manie de stigmatiser tout ce qui sort des normes. Et on peut dire que le monde de l’art a été bâti sur la critique. C’est un frein au désir de s’exprimer. Dans notre fonctionnement, à Virgil et moi, nous avons une idée que nous voulons exprimer, et les médiums ne sont que des médiums. On dira que le résultat relève de la mode, ou de la beauté. Le système qui consiste à mettre les gens dans des boîtes est le contraire de ce que nous faisons. Lorsque Virgil présente sa première exposition dans une galerie, certains posent de nouveau des questions, ils haussent les sourcils. Mais heureusement, d’autres personnes regardent cette exposition avec un regard neuf.

 

Virgil Abloh : C’est exactement ça. Je vais explorer chaque industrie, chaque médium, chaque milieu, tant que je suis en vie. Dans le public venu découvrir notre collaboration, figurent beaucoup de jeunes qui ne sont jamais encore allés à un défilé de mode, ou qui n’ont jamais mis les pieds dans une galerie d’art. Mais ce sont eux qui sont curieux, qui sont enthousiastes.

 

Ben Gorham : Carsten Höller s’est joint à notre projet un peu plus tard. Virgil et moi le connaissons depuis longtemps, et j’avais travaillé avec lui sur une de ses expositions. Nous avions fait un dentifrice qui contrôle les rêves des gens. Virgil venait de voir un club éphémère qu’il avait conçu pour Prada, à Miami, et sa collaboration à notre projet lui semblait donc une évidence. Car “Elevator music” est vraiment un espace participatif, pour nous trois. Il ne s’agissait pas pour nous, de dire à Carsten ce qu’il devrait faire. Il s’agissait vraiment de définir ensemble cet espace, cette “musique d’ascenseur.”

 

Virgil Abloh : Dans le domaine créatif, dès qu’on commence à poser des interdits, on empêche les idées neuves d’émerger. Les jeunes d’aujourd’hui cherchent leur Andy Warhol, leur Christian Dior, et mon choix personnel, c’est d’embrasser la nouveauté et l’avenir. Je n’ai pas fait le choix de l’élitisme, de ce qui sépare. Et qu’on se le dise : ce n’est pas grave de faire une collaboration, je vous assure. On se réveille le lendemain matin, et tout va bien [rires].

 

 

 

En vente aux Galeries Lafayette du 7 au 20 mai, puis uniquement sur www.byredo.eu.

NuméroNews