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Portrait des directeurs artistiques de Valentino, Maria Grazia Chiuri et Pierpaolo Piccioli

 

L’héritage de la maison romaine connaît, sous l’égide du duo, un éclatant renouveau.

Portrait Pierre Even

 

En 2008, lorsque le fondateur de la maison tire sa révérence, se pose une question cruciale : comment faire entrer l’institution de plain-pied dans le XXIe siècle ? Comment écrire son futur ? Le maître désigne alors ses successeurs : Maria Grazia Chiuri et Pierpaolo Piccioli, qui, depuis 1999, conçoivent ses accessoires. En l’espace de neuf ans, le duo a réussi à créer des codes distinctifs. Véritables objets de désir, leurs accessoires sont ponctués de studs dorés et carrés qui deviennent rapidement une signature. Lorsqu’ils acceptent en 2008 de prendre la succession du maestro, Maria Grazia Chiuri et Pierpaolo Piccioli parviennent à attirer une nouvelle clientèle plus jeune sans pour autant galvauder le nom de l’institution romaine. Un nouveau défi de taille les attend : comment tisser un lien étroit entre les différents secteurs de la maison, des accessoires à la haute couture en passant par le prêt-à-porter? Comment transformer le passé en héritage, en une richesse nourrissant le futur ?

 

Le 8 juillet dernier, le duo créatif apportait une réponse parfaite à ces questions épineuses en déplaçant son défilé haute couture de Paris à Rome pour célébrer l’ouverture de son plus grand point de vente au monde, sur la mythique piazza di Spagna qui abritait déjà son quartier général et ses formidables ateliers. Pressés derrière des barrières, les badauds sont venus en masse participer à ce spectacle. Sous les yeux de Valentino Garavani accompagné de Gwyneth Paltrow, le premier mannequin foule les planches alors que le soleil couchant embrase la piazza di Spagna. Plus qu’un simple défilé de mode, l’événement suscite une émotion tangible dans l’assistance… Cette émotion vibrante est au cœur du programme de Maria Grazia Chiuri et de Pierpaolo Piccioli qui entendent bien restaurer l’aura de la haute couture en soulignant son aspiration à rivaliser avec les œuvres d’art, à incarner l’essence intemporelle du beau. “L’émotion est la matière même de la mode”, acquiesce Maria Grazia Chiuri dans les bureaux où le duo nous reçoit le jour suivant. “Et la haute couture est une valeur, c’est une culture, poursuit Pierpaolo Piccioli. Ces dernières années l’ont trop souvent cantonnée dans un rôle d’image et de communication, il est temps de lui redonner sa véritable place.”

 

Infiniment cultivés et amoureux des arts, les deux directeurs de la création commencent chaque collection par un voyage d’inspiration à travers les merveilles de la Ville éternelle. En juillet dernier, une exposition temporaire accompagnait le défilé pour démontrer le lien vital qui unit les collections de haute couture Valentino à l’histoire romaine. Reprenant le modèle d’un guide touristique du xiie siècle, Mirabilia Romae ouvrait exceptionnellement au public des lieux tels que la Biblioteca Casanatense, superbe bâtiment du xviiie siècle dont le salon de lecture abritait une partie de la collection automne-hiver 2013-2014 de Valentino, sur le modèle d’un cabinet de curiosités. Dans la villa Médicis, le Gabinetto di Ferdinando accueillait, lui, des robes de diverses collections, dont les motifs végétaux faisaient écho à une fresque qui orne son plafond. L’exposition Mirabilia Romae apportait aussi un éclairage bienvenu sur le processus de création de Maria Grazia Chiuri et de Pierpaolo Piccioli, et particulièrement sur leur façon d’envisager le rapport entre le détail exquis (broderies, tressages, applications, découpes et autres prodiges des ateliers experts de la maison) et la ligne générale du vêtement, entre le micro et le macro. Cette question de l’échelle fait partie intégrante de leur travail : si chaque détail est une œuvre en soi, fresque en relief ou tableau, il s’intègre dans une architecture, une science des proportions et des volumes qui emprunte sa rigueur à la recherche d’harmonie typique du classicisme.

 

“Nous pensons d’abord à une histoire, puis à la couleur, aux matières, à la silhouette, à la musique, explique encore Maria Grazia Chiuri. Nous travaillons comme des réalisateurs : le défilé est un film. Nous travaillons avec le meilleur directeur de la photographie, mais nous ne voulons pas pour autant sentir que chaque plan est une photo. Même s’il possède sa beauté propre, chaque plan individuel doit au contraire s’intégrer de façon harmonieuse dans un ensemble.” Piazza di Spagna, le 8 juillet dernier, défilent une longue robe-cape au lourd tombé, d’inspiration ecclésiastique, des fourreaux asymétriques, de splendides robes drapées transparentes d’inspiration néo-antique (les peintres préraphaélites et symbolistes, les robes à l’antique de la période Directoire figurent parmi les sources d’inspiration régulières de Maria Grazia Chiuri et de Pierpaolo Piccioli). L’aigle qui orne une longue robe noire, symbole de la Rome impériale, trône également au-dessus des petites mains de l’atelier (il a été découvert pendant la rénovation du bâtiment).

 

Prolongeant naturellement l’histoire romaine, les modèles tissent leur propreréseau de symboles. Prolongeant l’héritage de la maison Valentino, ses directeurs artistiques introduisent de nouveaux codes dans ce réseau, tels leurs fameux studs. “Nous adorons les symboles, et les symboles peuvent changer de signification, poursuit Pierpaolo Piccioli. À Rome, des symboles païens ont été ensuite assimilés par le christianisme, et c’est de cette façon que nous travaillons. Lorsque vous ajoutez des studs à une chaussure élégante, vous les tirez hors de la culture rock, alternative, pour leur donner une nouvelle dimension. C’est ainsi que nous travaillons, en donnant une nouvelle vie, une nouvelle signification à des éléments déjà existants.” La culture, la connaissance intime de l’histoire des arts qui nourrit Pierpaolo Piccioli et Maria Grazia Chiuri ne transforme pas pour autant leurs défilés en thèses ennuyeuses : sublimant ses connaissances, le duo les transporte dans une recherche de grâce, de naturel, qui magnifie la femme et lui offre une nouvelle carte à jouer dans une époque où le sexy tapageur affirme sa séduction facile : une séduction plus complexe, élaborée. Une séduction de femme construite, assumée, intelligente, qui maîtrise ses effets et qui n’éprouve pas le besoin, pour se rassurer, d’endosser une panoplie ou un déguisement. C’est bien là le meilleur gage de durée et d’intemporalité.

 

Par Delphine Roche

 

Retrouvez notre review du dernier défilé printemps-été 2016.

 

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