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“Les femmes sont tellement plus fortes que les hommes.” David Koma, directeur artistique de Mugler, se confie

 

Depuis près de trois ans, David Koma, directeur artistique de la maison Mugler, cultive sa passion du corps. Il poursuit ainsi l’héritage du célèbre créateur qui était aussi danseur, metteur en scène et performeur. Rencontre.

David Koma par Eric Nehr

Numéro : Vous avez lancé votre propre label de vêtements à l’âge de 15 ans, à Saint-Pétersbourg. Votre background familial vous prédisposait-il à l’exercice de la mode ?

David Koma : Absolument pas. Je suis né à Tbilissi, en Géorgie, dans une famille tout à fait normale. Ma mère était géologue et mon père, diplômé de droit et d’économie, avait été footballeur. Il n’y avait pas d’artiste dans ma famille. Mes parents voulaient que je devienne un joueur de tennis professionnel et je m’entraînais depuis l’âge de 5 ans. Mais j’étais attiré par les arts et ma famille m’a soutenu. Quand j’ai eu 9 ans, nous avons déménagé à Saint-Pétersbourg et j’ai commencé à fréquenter l’école d’art pour enfants Kustodiev.

 

Comment en êtes-vous venu à la mode ?

Les cours comprenaient du dessin, de la peinture et de la création graphique. Une de nos professeures était une créatrice de mode reconvertie, et elle nous a donné la possibilité de dessiner des vêtements. Je me suis donc lancé dès mes 9 ans, et à 13 ans, j’avais déjà l’impression d’être un designer de mode. Je me suis alors inscrit à un concours. Bien sûr, j’étais invraisemblablement jeune par rapport aux autres postulants ! Les organisateurs ne voulaient pas croire que j’avais 13 ans. Ils m’ont autorisé à participer, et j’ai adoré tout ce processus. Naturellement, je n’ai pas gagné le concours, mais j’ai passé les années suivantes à participer à toutes les compétitions de mode du pays. À 15 ans, j’ai monté mon propre studio de mode et je vendais mes pièces à une petite clientèle.

 

Pourquoi avoir choisi de suivre ensuite les cours de la Central Saint Martins, à Londres ?

Je m’étais bien sûr renseigné sur les meilleures écoles de mode et, à 15 ans, j’avais déjà choisi la Central Saint Martins. À Londres, je suis donc reparti de zéro, devenant un étudiant comme les autres.

 

Comment vous entendiez-vous avec la terrifiante Louise Wilson, professeure légendaire de cette école ?

Elle était mon héroïne, elle m’obsédait. J’avais confiance en sa vision. Si elle m’avait détesté, je me serais sérieusement remis en question. Mais elle m’aimait bien. Elle était franche, dure, mais elle savait tirer le meilleur de vous-même. Après l’obtention de mon master of arts, nous sommes devenus amis et je lui demandais conseil. Je lui dois beaucoup.

 

Vous avez fréquenté des danseuses classiques à Saint-Pétersbourg dans votre adolescence. Est-ce en hommage à ces danseuses que vos vêtements mettent en valeur la beauté du corps ?

Plusieurs facteurs se combinent dans ma passion du sport et du corps athlétique. Avant d’entrer à la Central Saint Martins, j’ai étudié pendant deux ans dans une académie d’art extrêmement exigeante, à Saint-Pétersbourg. J’y suivais notamment des cours d’anatomie, ce qui m’a permis de comprendre le corps en profondeur. Le fait de venir d’une famille sportive joue aussi. J’aime l’idée d’un esprit sain dans un corps sain. Le sport, la danse donnent une grande force intérieure.

 

Vos créations subliment le corps sans jamais l’entraver, est-il important pour vous qu’il reste libre de ses mouvements ?

Oui. Lorsque je travaille, je pense à l’énergie du défilé. J’aime que la marche des mannequins et la musique adoptent un rythme soutenu. C’est cela qui inspire les coupes des vêtements. Je travaille différemment pour les précollections, qui ne sont pas présentées en mouvement, mais simplement en photo.

Je veux donner du pouvoir aux femmes. 

Dessinez-vous pour une femme qui vous inspire un désir sexuel ? Comment imaginez-vous la femme Mugler ?

Je ne sais pas comment seraient mes créations si je dessinais pour la femme que je fantasme. Je pense plutôt à donner du pouvoir aux femmes. À mes yeux, elles sont des héroïnes, je les trouve tellement plus fortes que les hommes. Je suis fasciné par leur capacité à mener de front une vie de femme et de mère en plus de leur carrière.

 

Thierry Mugler était originellement un danseur, y avez-vous pensé lorsque vous avez intégré la maison ?

Il était danseur, metteur en scène, designer, performeur… Il a su combiner sa connaissance du corps avec son imagination fantasque pour créer un univers, une silhouette et des proportions reconnaissables entre mille. Sa mode a été un de mes premiers coups de foudre. J’étais très jeune lorsque j’ai découvert une vidéo de ses défilés. Ce n’est qu’à la Central Saint Martins que j’ai commencé à être aussi fasciné par d’autres créateurs.

 

Dans votre dernier défilé, vous avez beaucoup utilisé les imprimés léopard, les empiècements de crocodile et les silhouettes sculpturales. Azzedine Alaïa a-t-il été une inspiration pour vous ?

Oui, certainement. Mes créateurs préférés sont Thierry Mugler, évidemment, mais aussi Azzedine Alaïa, Geoffrey Beene, Claude Montana et Pierre Cardin. J’adore également André Courrèges. Je suis obsédé par les années 60. Mon esthétique mélange certaines formes et la puissance des eighties avec l’esprit graphique des sixties. Cela donne une approche plus fraîche de la sensualité et du corps. J’ai passé beaucoup de temps à la bibliothèque de la Central Saint Matins, qui possède un fonds d’archives très riche. Le terme “études” est inapproprié pour décrire ces longues heures. Pour moi, c’était du bonheur à l’état pur.

J’ai toujours voulu être un artiste. J’ai choisi de m’exprimer à travers le vêtement et j’essaie donc de l’aborder comme s’il s’agissait d’un tableau ou d’une photo.

Mugler collection automne-hiver 2016-2017

 

Les ouvertures que vous placez sur le corps pour le dévoiler subtilement, et la construction même de vos pièces, révèlent une minutie et un certain classicisme.

Depuis mon enfance, j’ai toujours voulu être un artiste. J’ai choisi de m’exprimer à travers le vêtement et j’essaie donc de l’aborder comme s’il s’agissait d’un tableau ou d’une photo. Je cherche une sorte d’intemporalité. Lorsque je regarde certaines pièces de Cardin, d’Alaïa ou de Courrèges, je suis sidéré par leur beauté. Je voudrais qu’un étudiant en mode qui tomberait sur une de mes pièces dans une dizaine d’années dans une boutique vintage soit, lui aussi, sidéré.

 

www.mugler.fr

 

Propos recueillis par Delphine Roche.

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