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“Rompre avec la nostalgie et avancer avec son époque”, Julien Dossena confie sa vision de Paco Rabanne

 

À l’occasion de l’ouverture de la boutique Paco Rabanne rue Cambon, Numéro a rencontré Julien Dossena, directeur artistique de la maison.

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Nommé il y a plus d’un an à la direction artistique de Paco Rabanne , Julien Dossena, ancien du studio Balenciaga sous Nicolas Ghesquière, a apporté, en quelques collections, un nouveau souffle à la maison. Entre inspirations lingerie, influences sportswear et matières métalliques emblématiques de la maison, les créations du discret Julien Dossena mélangent savamment les genres et les styles.

À l’occasion de l’ouverture de la première boutique Paco Rabanne à Paris, rue CambonJulien Dossena se confie à Numéro sur ce projet et sa vision de la marque.

 

 

Numéro : Vous réinventez la vision de la maison Paco Rabanne avec des défilés très contemporains, sans nostalgie rétro…

Julien Dossena : L’esthétique de Paco Rabanne, reposant sur l’assemblage d’éléments métalliques et industriels, était avant-gardiste à son époque. Reprise telle quelle aujourd’hui, elle deviendrait au contraire un élément rétro. Depuis mes débuts dans la maison, je me suis donc demandé comment retranscrire l’esprit de la marque aujourd’hui. Ce qui la caractérise, c’est l’innovation. Nous avons voulu prendre en compte l’histoire d’une autre façon, sans reprendre des archives, en travaillant à partir des valeurs, de la philosophie. C’est ce qu’avait fait Chanel à son époque : rompre avec la nostalgie et avancer avec son époque, inventer un lifestyle pertinent.

 

L’autre écueil serait de tomber dans la science-fiction, un vocabulaire trop visionnaire, trop technique.

Exactement. Ce qui est intéressant chez Paco Rabanne, c’est que la marque, malgré son aspect très conceptuel, est vite passée dans la culture mainstream de son époque, au cinéma, à la télévision. Elle a été portée par Amanda Lear, Jane Birkin, Françoise Hardy. Il y avait un côté effortless, jeune fille en talons plats, et elles le portaient de cette façon-là, par exemple pour aller danser chez Castel. Ce n’était pas un look de bête de foire ou de Lady Gaga, mais un style très facile. Nous nous sommes donc demandé comment conserver cet équilibre entre le radical et l’effortless.

 

Depuis vos débuts à la tête de Paco Rabanne, vous avez notamment travaillé et adapté des pièces de sportswear.

Les vêtements de sport sont ce qu’il y a aujourd’hui de plus performant, de plus innovant. Ils sont ergonomiques, rehaussés d’empiècements placés au bon endroit pour servir les besoins d’un corps pratiquant telle ou telle discipline. L’idée n’était pas de reproduire  ces pièces, mais de s’inspirer de certaines de leurs caractéristiques et de les utiliser dans des vêtements de luxe. Par exemple, le Nylon est remplacé par de la soie enduite : son aspect, sa légèreté, sa résistance, sa capacité à conserver la chaleur sont similaire à ceux du Nylon. Mais le toucher reste celui de la soie.

 

Votre défilé printemps-été représentait une fille à un festival de musique…

Je voulais enrichir notre vocabulaire en travaillant un aspect de la maison qu’on n’avait pas encore exploité : l’artisanat, le fait main. Cela évoque le contraire d’un vêtement performant ou industriel, mais il fait partie de la marque car Paco Rabanne était une maison de haute couture. C’était l’idée que la fille pouvait retravailler sa robe, recycler des éléments. Mais il n'est pas question de nostalgie : ce côté grunge, écolo ou recyclé, presque Mad Max, est très contemporain. Il s’agissait d’évoquer la fille qui fait des trous dans ses jeans, plutôt que celle qui va acheter des fripes pour ressembler à un mannequin d’Yves Saint Laurent des années 60.

 

Comment traitez-vous l’aspect conceptuel de la maison Paco Rabanne ?

Pour le fondateur de la marque, le vêtement était vraiment une expression artistique équivalente à la peinture, la musique. Il s’entourait de Dali, de Boulez, et voulait se situer dans une avant-garde. Évidemment l’industrie a changé. Pour exprimer cet aspect conceptuel, à travers la communication visuelle par exemple, nous travaillons notre charte graphique avec une agence londonienne dont les clients sont plutôt des instances artistiques comme la Tate Modern. De même pour la bande-son de la boutique : nous travaillons sur des “nappes” sonores et des sons d’oiseaux synthétiques, une espèce de spa galactique. Nous opérons donc par des glissements de registre qu’on espère assez subtils, en restant dans le champ de l’industrie de la mode.

 

Cette démarche était-elle présente dans la conception de votre première boutique, rue Cambon à Paris ?

La boutique a été conçue par des architectes belges, Kersten Geers et David Van Severen, qui travaillent généralement sur des projets de musées, ou encore sur un projet d’espace politique entre le Mexique et les États-Unis. Ils ont aussi réalisé le pavillon belge de la Biennale d’architecture de Venise en 2008. Il s’agit pour moi d’amener ce type de personnalités à opérer dans notre milieu, avec ses contraintes spécifiques. Ce sont ces détournements-là qui m’intéressent. Pour l'aménagement de la rue Cambon, ils ont eu l’idée de deux boîtes en métal perforé, aux parois modulables, reliées par un couloir entièrement laqué beige. L’effet est celui d’un contraste entre un aspect industriel noble, et un aspect bourgeois moderniste. Cette première boutique est importante pour établir notre identité, et pour mieux connaître notre cliente. Elle fournit un modèle que nous pourrons adapter selon les pays.

 

 

Paco Rabanne, 12, rue Cambon, Paris Ier. 

 

 

Propos recueillis par Delphine Roche

 

Julien Dossena, directeur artistique de Paco Rabanne, par Ward Ivan Rafik.

Paco Rabanne​, printemps-été 2016

Courtesy of Paco Rabanne

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