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Rencontre avec Jeremy Scott, directeur artistique de Moschino

 

Prince de l’extravagance, le directeur artistique Jeremy Scott réinvente avec panache la marque Moschino.

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Cultivant l’excès, il détourne les symboles de notre culture avec un humour décomplexé.Rencontre avec le créateur qui voue un véritable culte à l’univers artificiel des pop stars.

Numéro : Vous avez grandi dans une ferme, dans le Missouri. Quelle perception aviez-vous alors du monde de la mode ?

Jeremy Scott : J’avais accès à la mode uniquement via la télévision et les magazines. Je pensais que ces images très exagérées représentaient fidèlement la réalité. Je croyais que, partout dans le monde, sauf dans ma petite ville, les gens s’habillaient ainsi, de façon très marquée et outrancière. C’est peut-être pour cela que mon design est si maximaliste. J’ai toujours cru au rêve, à la fantaisie de la mode.

 

Pour vous, à l’époque, la mode était-elle indissociable de l’industrie du divertissement et de celle de la musique ?

Pour moi, tout cela n’était qu’un seul et même monde. Lisa Bonet, dans le Cosby Show, portait des vêtements de créateur… Dans les clips musicaux, également, les stars étaient vêtues de très beaux vêtements. C’était cela, mon accès à la mode. Dans mon esprit, elle a donc toujours été liée à la culture pop. Et je pense que c’est merveilleux que la mode puisse se marier volontairement à la culture pop, afin de toucher un public plus large. C’est pourquoi j’aime tant travailler avec des artistes. D’une part, certaines de ces pop stars sont mes amies, et puis j’adore le fait que lorsque nous collaborons, elles racontent aussi mon histoire, à travers leurs performances, leurs vidéos.

 

La mode a longtemps chéri l’exclusivité, mais depuis peu on parle de plus en plus d’être “inclusif”, de s’adresser à un public plus large. De toute évidence, vous avez depuis longtemps choisi la seconde option.

J’ai toujours souhaité partager ma vision avec le plus grand nombre, et je n’en ai jamais éprouvé ni remords ni complexe. Pour un créateur, il est plus excitant de voir ses vêtements portés, de participer à la vie, à la société. La chose la plus difficile au monde consiste à marier une idée créative avec une réalité commerciale. C’est ce que j’essaie de faire, notamment via mes collaborations avec Adidas et Melissa : proposer des produits abordables mais qui restent très créatifs. Même si, évidemment, les prix sont plus élevés chez Moschino, mon objectif est le même à travers mes collections capsules. Je m’efforce de proposer des articles accessibles, et malgré tout très emblématiques.

 

Vous avez parfois été décrit comme un créateur “anti-mode”, comment percevez-vous cette étiquette ?

Je ne me suis jamais considéré comme un créateur “anti-mode”, j’aime trop la mode. Hier j’ai présenté un… [il fait une pause et accentue les mots] fashion show… vous voyez ce que je veux dire ? Je pense que j’aime beaucoup plus la mode que d’autres créateurs, et ils ne peuvent tout de même pas me haïr pour cela. À vrai dire, mon travail me semble plus proche de la définition même de la mode. J’essaie d’offrir quelque chose d’inspirant, de faire réfléchir. Je ne suis pas un designer de produits. Je ne m’intéresse pas aux chiffres des ventes ni à l’avis des critiques. Les créateurs qui m’ont influencé s’affranchissaient de cela eux aussi. Par exemple, Jean Paul Gaultier n’a pas toujours été très bien considéré par les critiques. Aujourd’hui, nous vivons dans une société qui voue une passion aux chiffres. On s’intéresse aux films en fonction de leur succès au box-office. Il y a une dizaine d’années, il me semble que les chiffres étaient moins présents, on allait davantage vers ce qu’on aimait. J’ai donc beaucoup de chance que Moschino se porte bien. Les ventes sont très bonnes. Mais ce n’est pas pour cela que je travaille. Je crée avec mon cœur.

 

Avez-vous trouvé injustes les critiques qui ont entouré votre appropriation du logo McDonald’s, dans votre collection automne-hiver 2014-2015 ?

Totalement injustes. Mon utilisation de l’enseigne McDonald’s n’est pas différente de la façon dont Raf Simons utilise des œuvres de Sterling Ruby. Lorsque j’ai regardé le documentaire Dior and I, j’ai pensé : “O.K., il s’agit d’images qui ne sont pas mondialement connues, mais il s’approprie quelque chose et il l’utilise.” Le fait que j’aie recours à des images plus familières auprès d’un public beaucoup plus large ne signifie pas que ma démarche soit dénuée de profondeur. Mon geste traduit une passion aussi grande. Le problème est que les gens de la mode n’ont pas d’humour. C’est étrange… La mode devrait être drôle, fabuleuse et frivole, car d’un point de vue strictement matériel, nous n’avons pas besoin de nouveaux vêtements. Nos sociétés ont produit assez de vêtements pour habiller des générations. Alors si nous en produisons de nouveaux, ils doivent faire du bien à l’âme, au cœur.

 

Chez Moschino, vous vous êtes approprié, au fil du temps, les Looney Tunes, le sigle McDonald’s, tout comme des codes plus bourgeois. Comment considérez-vous ces symboles ?

Ce qui m’intéresse, c’est de prendre des codes bourgeois en les associant avec des couleurs fluo et des matériaux réfléchissants que l’on voit plutôt sur un chantier de construction. Ce qui compte, c’est d’emmener une référence dans une direction qui ne semble pas naturelle. C’est là qu’on crée quelque chose de nouveau. Et tout ce que vous venez de citer, pour moi, c’est juste de l’iconographie. Comme Marilyn Monroe ou Madonna, qui ont marqué leur époque par des images fortes.

 

Franco Moschino disait que le mauvais goût n’existe pas, qu’en pensez-vous ?

Cette question n’est pas évidente à trancher. Qu’est-ce que le mauvais goût ? Difficile à dire, puisque des choses qui, hier, étaient considérées comme étant de mauvais goût seront approuvées demain. C’est si subjectif. Et j’aime ce qui est très affirmé, très risqué. Donc je dirais également, à bien y réfléchir, que le mauvais goût n’existe pas.

 

Des pop stars telles que Katy Perry et Miley Cyrus vous reconnaissent comme l’un des leurs. Comment percevez-vous les critiques qui les déclarent vulgaires ?

Vous savez, le problème c’est qu’on ne pense jamais à replacer les choses dans leur perspective historique. Quand Elvis est apparu, il dansait de façon très suggestive, ce qui a fortement choqué le public de son époque. Miley, elle, portait un doigt géant et elle secouait ses fesses [à la cérémonie des MTV Video Music Awards de 2013], mais elle n’a rien fait de particulièrement choquant, en vérité. L’idée de vulgarité se résume finalement à une question de génération. Miley ne fait rien d’autre que de perpétuer une tradition qui court d’Elvis à elle, en passant par Madonna. Dans la mode, aujourd’hui, Yves Saint Laurent est considéré comme un grand maître, mais il faut se souvenir que lui aussi a énormément choqué à son époque. Moi, je n’essaie jamais d’être choquant, juste d’inspirer les gens. Et de permettre aux professionnels qui viennent à mes défilés de s’amuser pendant dix minutes. C’est si rare désormais !

 

Comment expliquer que la mode ait perdu tout sens de l’humour ?

C’est sans doute dû aux grands groupes qui l’ont rationalisée et uniformisée. Je trouve dommage que les marques aient si peu de personnalité aujourd’hui. Il serait plus intéressant de voir des univers forts et identifiables.

 

Qu’est-ce que vous aimez chez les pop stars ? Le fait qu’elles s’exposent ?

Exactement, c’est ce que font ces artistes. J’ai beaucoup de chance que ces personnes m’admirent.

 

Elles sont surtout contraintes de constamment projeter une image, une extrapolation d’elles-mêmes, quelque chose de totalement fabriqué… Comme le monde dont vous rêviez, enfant, devant la télévision. Est-ce cela qui vous touche ?

Oui, d’avoir présenté un seul show m’a épuisé, alors je ne peux pas imaginer l’énergie que cela demande de faire un spectacle chaque soir dans une ville différente, comme le fait Katy [Perry]. C’est éprouvant sur le plan émotionnel. Hier j’ai vraiment beaucoup donné de mon cœur, de mon âme, de ma créativité, de mon esprit et de ma personne. J’ai parlé à chacune des mannequins, avant qu’elles n’arpentent le podium, pour leur expliquer qui étaient les personnages qu’elles incarnaient. Je voulais qu’elles donnent beaucoup plus qu’elles ne donnent en général dans un défilé.

 

Preuve ultime de votre reconnaissance dans le milieu de la pop music, MTV vous a demandé de redessiner le Moonman, la statuette attribuée aux lauréats des Video Music Awards…

C’est un tel honneur. Après leur coup de fil, j’ai pleuré. J’ai grandi en regardant ces Awards, qui symbolisent la fusion de la mode avec la pop music et la pop culture. Donc, à mes yeux, cette statuette est la plus précieuse et la plus iconique. Je ne savais pas que j’étais si respecté dans le monde de la musique. Ensuite, MTV m’a même demandé de dessiner un décor… C’était si phénoménal et si émouvant pour moi.

 

Dans le documentaire Jeremy Scott – The People’s Designer réalisé par Vlad Yudin, qui vient de sortir aux États-Unis, le rappeur A$AP Rocky dit qu’au moment où il n’était encore qu’un jeune garçon de Harlem, vous lui avez permis d’imaginer qu’il pouvait avoir accès à la mode, qu’il n’en était pas exclu.

Cela me rend si heureux. J’aime penser qu’il existe d’autres personnes comme Rocky, dont la vie a été touchée, peut-être même changée par mon travail, mon énergie. Aujourd’hui il est un emblème de cet espoir, il peut inspirer d’autres personnes à son tour, c’est formidable. Pouvoir changer la vie des gens, avoir un impact positif, il n’y a rien de plus beau.

 

Propos recueillis par Delphine Roche.

Jeremy Scott, directeur artistique de Moschino, et la mannequin Vanessa Moody, lors du dernier défilé du créateur. Photo Marcus Mam.

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