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Le directeur artistique Raf Simons quitte la maison Dior

 

Le créateur belge Raf Simons a officiellement annoncé sa décision de quitter son poste de directeur artistique des collections femme de la maison Christian Dior. Numéro revient sur sa rencontre avec le créateur il y a trois ans, peu après sa nomination.

© Dior

Numéro : Votre premier défilé chez Dior était celui de la haute couture, avez-vous ressenti une pression particulière ?

Raf Simons : En vérité, au moment de la haute couture je n’ai presque pas ressenti de pression. C’est arrivé récemment, lorsque la presse s’est focalisée sur moi et sur ma prétendue rivalité avec Hedi Slimane chez Yves Saint Laurent. Je lis la presse, je suis attentif à ce qu’on écrit. J’ai beaucoup de respect pour les journalistes, je pense qu’ensuite il ne dépend que de moi de faire le tri, d’en prendre et d’en laisser. Mais lorsqu’on a monté en épingle cette prétendue rivalité, j’avoue que cela m’a affecté. Tout cela est oublié aujourd’hui. Hier était une journée sublime, avec une telle énergie ! Je me sens dans cet état où, après avoir longtemps attendu d’être en vacances, on saute enfin dans la piscine… Je ressens une libération. L’échelle du prêt-à-porter est totalement différente de celle de la haute couture, où règne une certaine intimité – on s’y sent protégé, c’est un domaine qui suscite du respect. Tandis que le prêt-à-porter est vraiment un business. Maintenant que ce défilé est passé, je vais enfin retrouver un rythme de croisière, voyager entre Paris et Anvers.

 

Chez Jil Sander, votre dernière collection de prêt-à porter était marquée par l’héritage de la haute couture… Nourrissez-vous une admiration particulière pour celle-ci, avez-vous toujours rêvé de vous y essayer ?

Je ne fais pas partie des personnes qui se fixent des objectifs, je prends les choses comme elles viennent pourvu qu’elles aient du sens pour moi. Lorsqu’on m’a proposé la direction artistique de Jil Sander, j’ai accepté parce que ma propre marque masculine, Raf Simons, est une enfant des années 90, née dans cet environnement minimaliste dont Jil Sander était une figure majeure aux côtés d’Helmut Lang et de Calvin Klein. Le fait que cette requête soit formulée par Miuccia Prada et Patrizio Bertelli, qui détenaient la maison à ce moment-là, était d’autant plus flatteur. Mais, curieusement, en travaillant chez Jil Sander j’ai découvert que je ne me sentais pas à l’aise dans le vocabulaire très réduit que la marque imposait. Dans mes quatre ou cinq derniers défilés, j’ai essayé de rendre la mode de la maison pertinente au regard de la société actuelle. Je ne voulais plus me cantonner à proposer des chemises blanches. J’ai donc commencé à me pencher sérieusement sur l’histoire de la mode du xxe siècle, car j’ai étudié le design industriel et n’ai jamais reçu de formation dans ce domaine. J’ai étudié Chanel, Dior, Balenciaga, Givenchy et, curieusement, j’ai ressenti une affinité très forte avec Christian Dior. Je trouvais que sa démarche avait du sens car elle se fondait sur une vérité élémentaire : la femme, son corps et sa volonté d’être belle. On ne peut pas trouver de paradigme plus universel. Alors, lorsque la maison Dior m’a appelé, mon cœur a spontanément répondu oui. Ensuite, je me suis simplement assuré que nous voulions aller dans la même direction. Sidney Toledano, le PDG, comprend parfaitement le monde des créatifs, il sait dialoguer avec eux, ce qui n’est pas le cas dans toutes les maisons.

 

 

En revisitant les codes Dior à travers le pris me de ce minimalisme élargi, pensez-vous pouvoir leur donner une nouvelle actualité ?

Dior est une maison française, donc peu connectée au minimalisme, mais je pense qu’il peut apporter une nouvelle attitude, une liberté. J’essaie de faire en sorte que la maison soit pertinente aujourd’hui, en prise sur l’époque. Les vêtements doivent trouver cette pertinence. J’aimerais que le défilé reste connecté aux envies réelles des femmes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui dans la mode en général, où le défilé sert surtout de support de communication pour vendre des parfums et des sacs. Je n’ai rien contre ça, mais je voudrais vendre également des vêtements. Je pense que j’ai réussi à susciter cette envie hier, avec le tailoring notamment, ces vestes qui offrent de nombreuses possibilités. Christian Dior proposait des tailleurs, des vestes et des jupes, et parlait toujours d’une longueur de jupe décente. Mais, en 2013, qu’est-ce qu’une longueur de jupe décente ? J’ai remonté et remonté l’ourlet jusqu’à la limite où je me suis dit : “Plus haut, ce n’est plus décent.” Je voulais des vestes qui ressemblent à des robes mais sans perdre leur fonction. On peut les porter comme des robes le soir, et comme des vestes le jour, sur un pantalon ou une jupe. C’est ainsi que j’approche l’idée de liberté. Le véritable luxe, pour moi, c’est la liberté de choix, et non pas des cascades d’or sur un sac. J’ai donc introduit des pantalons, et garni de poches tous les vêtements pour qu’ils restent ancrés dans une réalité et une fonction. Car nous ne sommes plus à l’ère victorienne, les femmes sont indépendantes et actives. Personnellement, je les considère comme le sexe fort.

 

Mais la silhouette new-look de Christian Dior transforme les femmes en beaux objets et les restreint fortement dans leurs mouvements, n’est-ce pas l’opposé de votre quête de liberté ?

En 1947, M. Dior a apporté une liberté psychologique, en remettant la beauté et la sensualité au goût du jour, après la guerre où l’austérité était considérée comme morale. Son new-look limitait les mouvements, mais c’était une autre époque. Il a ensuite changé ces proportions avec ses lignes A et H. J’ai proposé beaucoup de pièces souples, même les vestes inspirées de la veste Bar, car elles sont construites différemment. Et j’ai beaucoup travaillé sur la ligne A, car elle date des années 60, la période de la libération sexuelle et sociale.

 

Les robes longues sont importantes pour la maison, essayez-vous de vous les approprier en les rendant moins théâtrales, plus réelles ?

Ces robes sont importantes dans l’ADN de Dior, qui a toujours habillé les stars, et je n’ai aucune intention de supprimer tout ce glamour, cette mise en scène propre aux tapis rouges. Simplement, je pense qu’une actrice, même dans une soirée, doit pouvoir bouger et vivre dans sa robe. Après la photo qui immortalise sa beauté, elle doit ensuite aller s’asseoir pour dîner, et peut-être danser. Les robes du soir sont construites du buste au bas des hanches. À partir des cuisses, ce ne sont souvent que des surplus d’étoffes en cascade. Ce n’est pas très excitant. J’ai donc raccourci radicalement la robe de bal, ou je l’ai fendue en deux verticalement, tout en conservant cette beauté typique de Dior. Je suis ravi de m’inspirer de choses très simples maintenant, de la femme elle-même. Il ne s’agit plus de Raf Simons avec un concept compliqué. Saisir la beauté intrinsèque du monde est beaucoup plus exigeant et riche.

 

Propos recueillis par Delphine Roche

 

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