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Peut-on être un bon artiste et engagé ?

 

Comment allier engagement politique et prestation live réussie ? L'artiste transgenre Anohni offrait un début de réponse hier à la Philharmonie de Paris.

Par Thibaut Wychowanok

L’artiste Anohni sur scène. 

 

 

L’exercice est périlleux. Comment allier engagement politique et social et prestation live réussie ? Comment éviter l’écueil de la bien-pensance et du populisme face à la foule d’un concert ? Deux formations artistiques apportent des réponses diamétralement opposées.

 

D’un côté, le groupe de trip-hop culte Massive Attack. En février, sa dénonciation de la société de consommation, du libéralisme et du sort fait aux réfugiés se contentait en concert d’un protocole efficace. Des chiffres se succèdent, très graphiques, sur des écrans géants. Le nombre d’enfants morts dans les migrations récentes face aux chiffres de la Bourse. Le message est simple, simpliste. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. L’adhésion de la salle totale. Et musicalement ? Plutôt paresseux... mais qu’importe, le public de Massive Attack est conquis depuis les années 90.

 

Hier, Anohni, artiste transgenre que l’on connaissait comme la voix bouleversante du groupe Antony and the Johnsons, proposait à la Philharmonie de Paris une alternative brillante et généreuse à ce type de meeting politique camouflé. Le propos n’est pas moins dur. Sur scène comme dans son album Hopelessness paru en mai – le plus beau de l’année 2016 jusqu’ici, l’Anglaise s’en prend aux attaques de drones en Afghanistan, à l’hypocrisie mondiale face au réchauffement climatique, à Obama et à la surveillance généralisée des populations. 

 

 

Un écran géant surmonte la scène et projette en gros plan des visages de femmes qui énoncent les mots chantés par Anohni. L’artiste ne se prétend pas la porte-parole de tous les déshérités et de toutes les minorités, elle leur donne littéralement la parole.

L’artiste Anohni sur scène. 

 

 

 

Mais le dispositif scénique est tout autre. Ce n’est un secret pour personne que celle qui s’appelait encore Antony Hegarty il y a quelques années noue une relation très complexe avec son corps. Alors, lorsqu’elle apparaît sur scène, et pendant tout le concert, Anohni restera vêtue d’une large tunique qui lui donne une allure de Jedi au milieu des jeux de lumière. Son visage est protégé d’un voile noir. Seules ses mains qui s’agitent au rythme de la musique témoignent de sa réelle présence physique. 

 

Tout cela pourrait n’être qu’une coquetterie ridicule si l’artiste ne parvenait pas à sublimer artistiquement toutes ses névroses et détestations. De ce refus d’apparaître est née une idée géniale. Un écran géant surplombe la scène et projette en gros plan des visages de femmes qui énoncent les paroles chantées par Anohni. Une vielle dame (amérindienne ?), une femme noire d’un certain âge, etc. se succèdent. Elles travaillent à rendre universelles les paroles engagées, désespérées ou galvanisantes de l’artiste. Anohni ne se prétend pas la porte-parole de tous les déshérités et de toutes les minorités, elle leur donne littéralement la parole. 

 

 

 

“L’idée que ma voix soit incarnée physiquement par Naomi Campbell dans la vidéo élève la chanson à un nouveau degré d’universalité. Il ne s’agit plus seulement de mes mots, mais d’une parole universelle portée par une icône de la féminité. Cela veut aussi dire que ma voix peut être incarnée par n’importe qui, et n’importe où.” Anohni

La cover de l’album Hopelessness d’Anohni.

 

 

 

Pour la vidéo du morceau Drone Bomb Me (réalisée par Nabil avec une direction artistique par Riccardo Tisci), Anohni en avait déjà appelé à Naomi Campbell. Elle nous confiait alors : “L’idée que ma voix soit incarnée physiquement par Naomi dans la vidéo élève la chanson à un nouveau degré d’universalité. Il ne s’agit plus seulement des mots mais d’une parole universelle portée par une icône de la féminité. Naomi apporte également toute sa puissance et toute son innocence au titre. Sa performance est impressionnante. J’aime l’idée que ma voix puisse être indépendante, séparée de mon corps. Cela ouvre des perspectives créatives intéressantes, parce que cela veut dire qu’elle peut être incarnée par n’importe qui, et n’importe où.

 

Surtout, cette mise en scène travaille avec succès à rendre le propos plus nuancé. Anohni est, sur scène, galvanisée et furieuse lorsqu’elle entonne son “I am sorry” [je suis désolée] et, en contrepoint, une jeune femme noire verse de lourdes larmes à l’écran. Tristesse et fureur se mêlent pour exprimer une condition humaine complexe et mouvante, loin des raccourcis et du sensationnalisme abrutissants des chiffres. Les yeux de chacune des personnalités invitées en disent plus et mieux que tous les nombres et toutes les statistiques.

 

 

 

Affirmer des vérités simples est toujours mieux accueilli qu’ouvrir des questions complexes. Mais c’est le rôle de l’artiste.

 

 

 

Mieux, ils laissent libre chacun, selon sa sensibilité et sa disponibilité, d’y voir ce qu’il voudra. Une révolte face à l’égoïsme des hommes. Une croyance en un avenir meilleur... Bien sûr, quelques personnes ont quitté la salle. Ils étaient plus nombreux encore, paraît-il, dans d’autres villes. Affirmer des vérités simples est toujours mieux accueilli qu’ouvrir des questions complexes. C’est aussi que la subtilité de l'approche du monde et de l’âme humaine et la puissance poétique d’Anohni demandent sans doute un peu d’effort. Mais les meilleures choses se méritent. 

 

Retrouvez notre interview d’Anohni.

 

Hopelessness d’Anohni (Rough Trade Records). Disponible.

 

 

 

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