08 Novembre

“J’aime la brutalité, la douceur m’ennuie” Charlotte Gainsbourg se livre

 

Pure merveille musicale, Rest, le cinquième album de Charlotte Gainsbourg affiche une volonté de tout assumer, de l’héritage de son père aux événements douloureux qui ont marqué sa vie. Portées par une production magistrale et des textes bouleversants, les émotions crues s’y teintent d’un gothique flamboyant.

Par Thibaut Wychowanok-Dumas

Collier Schorr

Cette année, Charlotte Gainsbourg avait rendez-vous avec son destin. Celui qui voulait, d’abord, que la fille de Serge Gainsbourg livre un jour un album hors du commun. Exceptionnel. C’est aujourd’hui chose faite avec Rest, son cinquième. Pour cela, la chanteuse a enfin accepté d’embrasser l’héritage paternel à pleine bouche. Pour la première fois, elle a écrit tous ses textes (en français, pour beaucoup), et rendu un hommage assumé à son père sur un morceau bouleversant, Lying with You, et surtout musicalement sur une bonne partie de l’album. Et le miracle opère. Charlotte Gainsbourg parvient à sublimer sa nostalgie en des morceaux amples et personnels, des ritournelles électroniques entêtantes et baroques aux réminiscences eighties, parfois disco. Ce succès doit évidemment beaucoup à son comparse SebastiAn, producteur de musique électronique ultra talenteux bien connu des fans du label Ed Banger. Il est aussi le résultat d’une nécessité. Celle de faire quelque chose de sa douleur après la mort de sa sœur Kate Barry en 2013. Mais si la disparition et les fantômes hantent cet album, c’est pour mieux le nourrir d’un gothique flamboyant et charger les textes d’émotion pure. On ne sera pas surpris d’apprendre que Charlotte Gainsbourg avait envisagé d’appeler l’album Take One. Comme une première prise, une première fois où l’on est vraiment soi.

 

Numéro : Dans cet album, vous vous confrontez sans pudeur à la mort de votre père, et surtout à celle de votre sœur, Kate Barry, en 2013. Était-ce une manière de faire votre deuil ?

Charlotte Gainsbourg : Non, l’album n’a rien de thérapeutique. Même si son écriture a parfois été douloureuse, j’ai ressenti beaucoup de plaisir à l’écrire. J’avais besoin que ça sorte. Je devais être sincère et dire les choses crûment. Je ne pouvais pas parler autrement de mon père [le morceau Lying with You] ou de ma sœur [Rest et Kate]. Je suis peut-être allée trop loin, mais je ne le regrette pas. Je ne me suis pas servie de l’album pour régler un problème et il n’a pas allégé ma peine. Il n’y a rien qui rende la chose supportable. Seul l’éloignement m’a aidée. Après la mort de ma sœur, je ne pouvais pas rester à Paris. Je m’effondrais. C’était une question de survie. New York était une évidence.

 

Rest est traversé par la mort, mais ce cinquième album est aussi porté par un élan vital insensé mêlant beats électroniques, références eighties et orchestrations.

Cela peut surprendre parce que je suis calme – une fausse calme [sourires]. Mais j’aime l’inattendu. J’adore surprendre. J’adore me surprendre. J’aime aussi cela dans le métier d’actrice. J’aime ce qui demande un effort. J’aime la brutalité. La douceur m’ennuie… même si je peux très vite tomber dans la complaisance, la délectation morose. Pourtant, la perte, le manque et la mort peuvent aussi s’exprimer avec rage. C’est ce vers quoi SebastiAn m’a poussée. C’est vrai que lui y va plutôt naturellement avec sa musique…

 

 

“La poésie d’Edgar Allan Poe était une inspiration assumée : gothique, romantique, ample. L’aspect fantomatique me fait vibrer.”

 

 

Pourquoi avoir fait appel à un producteur de musique électronique comme SebastiAn ?

Rien ne nous portait à travailler ensemble. Mais l’inventivité est à chercher du côté des musiques électroniques, je crois. J’aime beaucoup le rap aussi, Dr. Dre, etc. Et je me suis aussi sans doute lassée du rock anglo-saxon. Bref, j’ai fait savoir à SebastiAn que j’adorais ce qu’il faisait. Mon label a organisé une rencontre chez moi, et il est venu… complètement bourré. Bon, à l’époque, il buvait encore beaucoup. Il était un peu trash. Rien à voir avec le SebastiAn d’aujourd’hui qui fume des fausses cigarettes. Il était d’une telle arrogance. Il voulait me montrer à quel point il savait ce que je devais faire [sourires].

 

L’arrogance des grands timides ?

Exactement. C’est ce que j’ai vu chez lui et ce que j’ai aimé. Alors j’ai été hyper patiente et j’ai insisté. Je suis allée chez lui. À l’époque, il travaillait avec Philippe Katerine [sur l’album Magnum]. Katerine venait, on rigolait, on écoutait ce qu’ils faisaient… et on ne travaillait pas beaucoup. Il a fallu que j’aille à New York pour qu’il morde enfin à l’hameçon. Il a senti que l’album se décidait là, qu’il y avait une urgence. Pour la première fois, j’arrivais à écrire mes propres textes. J’étais dans une grande douleur. Pourtant, j’étais partie parce que je voulais vivre. J’avais le désir de découvrir de nouvelles choses. Et la musique de SebastiAn avait un dynamisme, une puissance et une brutalité qui me donnaient envie. J’étais très curieuse de voir si elle pourrait se marier avec ma voix qui n’est pas… forte, voilà. Cette contradiction m’excitait.

 

Le résultat a quelque chose d’un gothique flamboyant…

Oui, complètement. La poésie d’Edgar Allan Poe était une inspiration assumée : gothique, romantique, ample. L’aspect fantomatique me fait vibrer. J’avais également en tête des ambiances musicales de films français : Le Mépris, Camille de Georges Delerue et ses belles orchestrations… J’avais envie que, par moments, ce soit un peu grandiose, avec de vraies cordes. Mais ce sont surtout les films d’horreur de mon enfance qui m’ont inspirée. Ma mère m’a emmenée voir Les Dents de la mer quand j’avais 4 ans. Ça m’a traumatisée. Je me souviens aussi très bien de La Nuit du chasseur. C’était du lourd. Sans parler de mon père qui me montrait Carrie… Ma mère entretenait ça. Elle nous racontait ce conte allemand affreux où un mec aux ongles hyper longs vient vous couper le pouce. Ça me faisait peur et ça me faisait marrer. Mon enfance, ce n’était pas du tout le monde des Bisounours. J’en garde quelque chose de tellement fort que je reproduis la même chose. J’ai montré des films à mes enfants bien trop jeunes. Je voulais les mettre face à des images fortes.

Amy Troost

L’enfance est en effet particulièrement présente dans l’album…

Mon enfance est tellement présente dans ma vie. Et je l’entretiens parce que… c’est la période qui m’a le plus marquée et dont je suis le plus nostalgique. Peut-être parce qu’elle est la plus mystérieuse. J’ai complètement embelli mes souvenirs. Ils ne correspondent plus du tout à ce que j’ai vécu. Ma sœur [Kate Barry] était là pour me le rappeler. Nous avons vécu les mêmes choses, même si elle avait quatre ans de plus que moi. Elle me disait toujours : “Mais ce n’était pas du tout joyeux ! On ne voyait jamais nos parents ! Toutes nos vacances en Normandie, on se faisait chier !” Pour moi, ce n’était pas ça. J’ai dû me créer un monde parallèle, fantastique. Je suis un très mauvais témoin du passé.

 

 

“Alors c’est ça, la valeur des choses ? Avoir des milliers de like ? Je n’arrive pas à savoir si j’ai raté le coche et si je suis un vieux schnock, ou si c’est une mode qui va passer.”

 

 

Avez-vous vraiment réalisé vos clips parce que vous avez essuyé un refus de Lars von Trier ?

Quand il a fallu envisager de faire un clip, je voulais absolument commencer par Rest, un morceau écrit avec Guy-Manuel de HomemChristo [moitié des Daft Punk]. Je n’ai pas pu m’empêcher de l’envoyer à Lars, puis de l’appeler. Mais il était en plein dans son film. C’était impossible pour lui. Il m’a quand même dit : “Je vais t’expliquer exactement ce que tu vas faire.” Et j’ai pris des notes.

 

Que vous a-t-il dit ?

Dès que tu chantes, tu vas illustrer le mot que tu prononces avec une image que tu iras chercher dans des archives ou que tu filmeras. Mais chaque mot doit être illustré. Comme le morceau fonctionne comme une boucle qui se répète, tu finiras par créer ton propre langage. Et dès que tu ne chantes plus, que tu respires, tu te filmes en studio. Et il faut que ce soit le plus ennuyeux possible.” [Rires.]

 

Vous faites jouer vos enfants dans deux autres vidéos. N’aviez-vous pas peur de les mettre en avant comme vous l’avez été par votre père avec Lemon Incest et Charlotte Forever ?

Je suis tellement heureuse que mon père m’ait filmée et qu’il ne se soit pas censuré, même s’il pouvait s’agir de choses choquantes. Ce sont des images qui restent, et qui comptent. Je suis extrêmement reconnaissante à mes parents de m’avoir laissée faire des films si jeunes. J’avais 12 ans. Je partais sur des tournages, avec Élie Chouraqui [Paroles et Musique], puis Jacques Doillon [La Tentation d’Isabelle] et Claude Miller [L’Effrontée]. Avec mon père, je chantais, je faisais trois prises et je plongeais dans la piscine. Je m’en foutais suffisamment pour garder mon insouciance. Il portait sur moi un regard bienveillant. Il était tellement heureux de ce que j’arrivais à faire, malgré tous les accidents… parce qu’il faut dire que je chantais un peu faux quand même. Il était touché. Et il n’y a rien de plus beau que ça. J’avais envie d’offrir la même occasion à mes enfants, même si je ne pense pas que cela soit une aussi belle occasion.

 

Au risque de les exposer ?

Vous savez, on ne regarde plus beaucoup les clips aujourd’hui [rires]. Leur rapport à l’image et leur admiration pour des personnalités auxquelles je ne comprends rien m’inquiète davantage. Récemment, j’ai questionné ma fille sur Kim Kardashian. “En quoi vaut-elle le coup ?” Et elle m’a répondu : “Mais enfin maman, tu dis ça, là, mais Kim Kardashian a des millions de followers.” Alors c’est ça, la valeur des choses ? Avoir des milliers de like ? Je n’arrive pas à savoir si j’ai raté le coche et si je suis un vieux schnock, ou si c’est une mode qui va passer. En revanche, je comprends tout à fait le côté nombriliste du selfie chez les adolescents. J’étais très bien là-dedans au même âge. Mais est-ce qu’on ne finit pas par se lasser de soi-même ? 

 

Rest de Charlotte Gainsbourg (Because Music), disponible le 17 novembre.

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