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Justice nous dit tout sur “Woman”, son nouvel album-événement

 

Chef-d’œuvre d’hédonisme disco et d’électro épique, “Woman”, le nouvel album de Justice, consacre définitivement le duo français comme l’un des plus grands groupes pop de notre époque. Rencontre.

Photo : So Me

Numéro : Dans la musique et les paroles de votre troisième album, l’amour occupe une place prépondérante. Est-ce votre réponse au cynisme de notre époque ?

Xavier de Rosnay : Nous nous sommes toujours décrits comme de grands romantiques. Mais ça ne veut pas dire que nous arrivons la fleur entre les dents et la chemise à jabot ouverte jusqu’au nombril. Cela se ressent plutôt dans notre approche des sentiments, très jusqu’au-boutiste et premier degré.

Gaspard Augé : Cela vient sans doute de notre fascination pour les “chansons de puceau”, ces chansons d’amour à la mélancolie douloureuse. Les sentiments y sont toujours très purs. Je crois que nos morceaux sont traversés par la même naïveté romantique.

Xavier de Rosnay : L’amour, pour nous, ce n’est pas aborder une fille en lui disant : “Hey bébé ! Monte dans ma voiture.” Nous l’appréhendons de façon moins bas du front, enfin… la plupart du temps. L’amour peut être aussi familial, filial, fraternel ou amical. Ce qui nous intéresse, c’est ce besoin de communier avec les autres et de célébrer ensemble des moments joyeux. C’est ce type de sensations que nous essayons de transmettre avec notre musique.

 

Quelle est votre référence absolue en matière de chansons d’amour ?

Xavier de Rosnay : Sans hésitation, les Beach Boys, mon groupe préféré. Leur musique séduit instantanément, sans doute par la simplicité des thèmes qu’elle aborde et sa beauté qui semble aller de soi. Elle est pourtant bien plus complexe qu’il n’y paraît. On peut appréhender leurs morceaux par leur aspect surréaliste, les références aux drogues… On ne se compare pas au groupe de Brian Wilson mais nous nous efforçons, même dans nos morceaux les plus simples ou francs du collier, de proposer différents niveaux de lecture. Notre musique n’est jamais unidimensionnelle. L’auditeur doit toujours avoir quelque chose de nouveau à se mettre sous la dent.

La vidéo de Randy (installation live de Thomas Jumin)

À chaque époque et à chaque style musical sa drogue. À l’écoute de l’album, on pense à la période actuelle et au succès de la MDMA qui provoque cette sensation générale d’amour. Sur le morceau Love S.O.S., vous faites chanter à Romuald : “There is a love emergency.” Est-ce le cri de cette génération ?

Xavier de Rosnay : Cette phrase est un très bon exemple parce qu’elle a donné lieu à un débat entre nous. Le morceau peut se comprendre de deux manières : soit on y voit une sérénade romantique sur le couple – c’était notre manière de l’appréhender –, soit on le voit comme une manière d’envisager l’époque – c’est ce que défendait Romuald. Notre parti pris a été de ne pas choisir. Chaque morceau doit pouvoir résonner différemment chez chacun.

 

À quoi renvoie le titre de l’album, Woman ? Le disque est-il plus féminin que les précédents ?

Xavier de Rosnay : Ce serait réducteur de définir une musique par rapport à un sexe, masculin ou féminin. Une musique douce est-elle forcément féminine ? L’album contient d’ailleurs des morceaux très agressifs. Et qui dit que les femmes n’aiment pas les sonorités brutales, rugueuses ou accidentées ? Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas choisi ce titre parce qu’il incarne notre musique, mais plutôt pour sa puissance évocatrice. L’idée de femme associée à notre musique conquérante renvoie à des figures de femmes puissantes comme, par exemple, le symbole allégorique de la Justice.

 

Cette puissance conquérante de votre musique tient pour beaucoup à l’omniprésence des chœurs et à l’enregistrement avec l’Orchestre contemporain de Londres. Aviez-vous en tête depuis le début de réaliser un grand opéra pop ?

Xavier de Rosnay : À la manière d’un Michel Berger ? [Rires.] Tous nos disques ont toujours eu un côté opérette… je n’utilise pas le mot “opéra” à dessein, car je ne voudrais pas froisser les spécialistes. Notre ambition initiale était plutôt de réaliser un disque choral, c’est-à-dire un album où les thèmes et les lignes de voix sont pensés pour être chantés par plusieurs personnes en même temps.

Gaspard Augé : Et cela a eu des implications très concrètes. Plus les interprètes sont nombreux, plus la musique et les paroles doivent être simples.

Photo : So Me

 

Les morceaux évoquent un gospel de science-fiction, une musique d’église futuriste…

Xavier de Rosnay : Mais l’aspect choral ne doit pas concerner que la production de notre musique. Nous voulions que l’album s’écoute également à plusieurs, qu’il suscite une communion musicale du plus grand nombre.

 

Woman est-il à vos yeux votre album le plus pop ?

Xavier de Rosnay : Nous avons toujours voulu proposer notre vision de ce que peut être une musique pop ancrée dans son époque. En grandissant dans les années 80, MTV a formé le gros noyau de notre culture musicale…nous avons été nourris de pop anglo-saxonne, ce qui explique que nos morceaux soient toujours en anglais, le langage universel de la pop.

 

Qu’est-ce qu’un bon morceau pop ?

Xavier de Rosnay : C’est un morceau qui arrive à toucher aux sentiments les plus universels : la tristesse, la joie, l’amour, la colère… C’est un titre qui s’affranchit de son style musical pour parler à tout le monde. La pop ne se limite pas à Lady Gaga et à Mariah Carey. Prenez le Français Gesaffelstein, sa musique issue de la techno est très froide, ce qui pourrait être antithétique avec l’idée de pop. Et pourtant, elle arrive à provoquer des émotions si fortes que, bien au-delà de l’underground, le public a suivi. 

 

Votre ambition pop a-t-elle des implications sur la manière dont vous composez ?

Xavier de Rosnay : Cette ambition, en tout cas, n’empêche pas l’album de former une proposition très radicale à nos yeux. Le disque complet est une expérimentation : les morceaux font tous plus de cinq minutes, loin des trois minutes imposées par le format pop. En revanche, Woman est peut-être notre album qui contient les structures les plus simples. Chacun de nos morceaux compte moins de 24 pistes. C’est un peu technique, mais cela veut dire que nous essayons au maximum de tirer parti de chaque instrument afin qu’il occupe le plus d’espace possible : seulement quatre ou cinq, dont un clavecin électrique, ont suffi à former le squelette du disque.

 

 

La vidéo de Safe & Sound

 

La première partie de l’album fait la part belle aux influences disco et funk. Puis le morceau Chorus vient en rupture, tel un opéra galactique grandiose. La seconde partie est plus éclectique et expérimentale…

Xavier de Rosnay : Nous tenions à ce que l’élément perturbateur n’arrive pas trop tôt dans l’album. La première partie est très structurée, alors que la seconde est, en effet, plus libre. Petit à petit, les choses se désagrègent pour finir par ce qu’on espère être un happy end. Nous jouons en permanence avec les contrastes. Au sein même des morceaux, un son hard-core se mêle à des éléments beaucoup plus doux. Je me souviens que cela n’avait pas forcément été perçu à la sortie de notre premier album. Beaucoup ont estimé qu’il s’agissait d’un disque de metal, sans doute à cause de notre son très saturé et de notre dégaine, alors que nous le considérions comme un disque de disco.

 

Certains morceaux évoquent également les musiques que John Carpenter a composées pour ses films d’épouvante ou de science-fiction : Halloween, Invasion Los Angeles, etc. Fait-il partie de vos références ?

Xavier de Rosnay : Plus que cela. S’il fallait choisir trois morceaux qui ont formé l’ADN de Justice, le morceau qu’a écrit John Carpenter pour New York 1997 en ferait partie. J’exagérerais à peine en disant que depuis trois albums nous nous efforçons de refaire la musique de New York 1997. En un seul morceau, Carpenter arrive à proposer une musique conquérante, romantique, sombre et bad ass.

Gaspard Augé : Sa manière d’appréhender la musique de film est très particulière. Avec très peu de moyens, en très peu de temps, il réussit à provoquer des émotions très vives chez le spectateur. Ce n’est pas un musicien traditionnel. Sa musique est très instinctive. Il lui suffit de quelques notes pour construire ses ambiances.

 

Parmi les univers qui semblent vous avoir influencés, on pense à l’heroic fantasy ou, pour le dernier morceau, à l’univers plus futuriste du jeu vidéo Final Fantasy.

Gaspard Augé : Nous avons, c’est vrai, toujours été fascinés par les mondes utopiques et l’idée, très romantique, de réinventer sa vie à travers un univers fantasmé.

La vidéo d’Alakazam !

Directed by Ugo Mangin
Produced by Standard Films
 

Est-ce que la musique actuelle vous influence également ? Je pense aux récentes expérimentations pop de Frank Ocean ou de Bon Iver…

Gaspard Augé : C’est amusant parce que ce sont les seuls albums sortis récemment qui ont fait leur chemin jusqu’à nous… et que nous aimons bien.

Xavier de Rosnay : La musique remplit toujours le même rôle pour moi : je l’écoute pour qu’elle me provoque des émotions, jamais comme un musicien professionnel qui en analyserait tous les aspects. Je ne suis pas un “digger”, l’un de ces obsessionnels qui passent leur temps à chercher des morceaux sur la Toile et chez les disquaires. Les albums font leur chemin naturellement vers moi, souvent via des amis. Quant aux albums de Frank Ocean et de Bon Iver, leur retentissement est réjouissant. Ils sont la preuve vivante que des produits radicaux peuvent mettre tout le monde d’accord.

 

Woman de Justice (Ed Banger Records/Because Music)

 

 

 

Propos recueillis par : Thibaut Wychowanok

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