Envoûtante Kelela, nouvelle star du R’n’B américain

Repérée dès le début des années 2010, la charismatique Kelela a envoûté la scène R’n’B américaine. Distillant sa soul profonde teintée d’électro, son premier album Take Me Apart, peaufiné pendant deux longues années, est disponible dès aujourd'hui et s’impose comme l’un des plus captivants du moment.

Par Sophie Rosemont

Daniel Sannwald

Dès que résonne Frontline, ouverture de son premier album, on comprend instantanément à qui on a affaire : la nouvelle sensation du R’n’B, comme la presse anglo-saxonne la présente depuis quelques saisons. Synthétique, sensuelle, sous influence jazzy, hip-hop ou gospel, sa musique est transcendée par un chant ultra soul et des textes sans détour. Mais Kelela n’est pas qu’une voix. Posant nue sur la pochette de Take Me Apart, seulement vêtue de ses longues tresses, la chanteuse assume son sex-appeal et son charisme physique. À 34 ans, plus grand-chose ne semble l’intimider.

 

“Synthétique, sensuelle, sous influence jazzy, hip-hop ou gospel, sa musique est transcendée par un chant ultra soul et des textes sans détour.”

 

D’origine éthiopienne, Kelela Mizanekristos a passé une enfance modeste mais heureuse dans une banlieue du Maryland, bercée par les musiques américaines et les fêtes africaines. Aux mariages et multiples célébrations où ses parents l’emmènent, elle chante, danse, fait le clown. Sa mère possède un joli brin de voix, et, sans le savoir, influence Kelela par le charme de ses performances. Chez les Mizanekristos, on écoute avant tout du jazz, Burt Bacharach, Miriam Makeba… Kelela, elle, est comme toutes les petites filles de son âge, fascinée par Janet Jackson et Whitney Houston (qu’elle chante à tue-tête, sur la table, pour toute la famille). Au lycée, en pleine crise d’adolescence, peinant à trouver sa voie en tant que femme noire, elle découvre le rock, Björk et les Pink Floyd. C’est une révélation – d’abord étouffée par le désir de bien faire. La voici étudiant la sociologie et les relations internationales à l’American University de Washington. Sauf qu’elle ne peut attendre l’obtention du diplôme final pour chanter… Elle plaque tout, direction Los Angeles

Kelela - LMK

Nous sommes en 2010 et L.A. est déjà en train de vivre sa renaissance culturelle. Lassés de la flambée des prix de New York, soucieux d’une meilleure qualité de vie, les musiciens les plus branchés du pays s’y installent les uns après les autres. Tout en vivant laborieusement de petits jobs, Kelela s’y fait des amis. Elle est vite repérée par des labels et croit de plus en plus à sa musique. Mais hors de question pour elle de sortir un disque à la va-vite. Car elle a une obsession : trouver un son singulier, à la fois organique et électro. Cette persévérance lui vaut la solidarité d’autres femmes artistes. D’abord, Yukimi Nagano de Little Dragon, qui l’encourage à se lancer pour de bon. En 2014, sa mixtape Cut 4 Me tape dans l’œil de Solange Knowles, qui lui demande de poser sa voix sur son futur best-seller, A Seat at the Table. Romy Madley Croft, des XX, a un coup de cœur pour elle, et lui permet d’assurer les premières parties du groupe londonien. Les hommes aussi craquent : elle pose sa voix sur Submission, l’un des titres du dernier opus de Gorillaz, Humanz. Damon Albarn y croit, la presse aussi… 

 

Take Me Apart se fera cependant attendre plus de deux ans. Normal : si elle s’entoure de pointures telles que Jam City, Arca, Romy Madley Croft et surtout le brillant Ariel Rechtshaid (qui compte Adele, Vampire Weekend ou les sœurs HAIM à son tableau de chasse), elle souhaite garder un contrôle total sur les quatorze morceaux de Take Me Apart, dont elle est la productrice exécutive. Via ses états d’âme amoureux, ses déboires existentiels et son rapport passionnel à la musique, Kelela s’y dévoile entièrement : “Ce que je raconte dans ma musique, c’est ce que je suis à travers mes relations sentimentales.” Résultat, son album hybride est l’un des plus captivants de l’année, et le prestigieux label Warp (Leila, Aphex Twin, Flying Lotus) se frotte les mains d’avoir signé une telle personnalité. Car, à l’heure du tout jetable et des abus de featurings, Kelela se permet déjà beaucoup pour qu’on puisse la sacrer aux côtés des divas du R’n’B américain, option indie. Même si le grand public, lui, est à portée de main. 

 

Take Me Apart de Kelela (Warp Records), disponible dès aujourd'hui. 

Hasselblad/Dicko Chan

Kelela - Rewind, extrait de l'EP “Hallucinogen” (2015)