20 Novembre

On a passé une nuit, au lit, à la Philharmonie

 

Après Berlin, Amsterdam, Sydney et Londres, Paris accueillait ce week-end l’oeuvre-marathon du compositeur Max Richter, Sleep, destinée à être écoutée de nuit, en dormant. Récit d’une nuit unique en son genre. 

Par Delphine Roche

  • Une coupe de champagne, au bar du deuxième étage de la Philharmonie. Il est bientôt minuit, et les auditeurs euphoriques se lancent des regards incrédules : étrange foule dans ces lieux voués à la grande musique, vêtue de joggings façon doudous. Certains ont même osé la grenouillère. D’autres, les chaussons en éponge à oreilles de lapins. 

     

    Une douceur cotonneuse semble envelopper l’architecture magistrale de Jean Nouvel. On se dirige vers la salle Pierre Boulez, cette antre surréelle dont les alvéoles évoquent précisément la salle du Sénat de Star Wars. Des matelas individuels confortables, fournis par la marque britannique Simba, ont été disposés au sol - 176 exactement. Chacun prend ses quartiers, le silence s’installe peu à peu sur la foule pelotonnée sous ses couettes, l’attente est palpable. Max Richter fait son entrée sur la scène aux côtés de ses musiciens. Applaudissements. Nous voilà partis pour huit heures d’une expérience absolument singulière, à rebours de la raideur austère habituellement associée à la musique classique ou contemporaine.

     

     

    Faut-il donc se laisser aller huit heures durant, ou lutter contre le sommeil pour profiter pleinement de l’expérience ? 

     

     

    Car « Sleep est une berceuse de huit heures » que son compositeur explique avoir voulu offrir « à un monde frénétique, tel un manifeste pour une existence au rythme plus lent. » Depuis ses débuts à la fin des années 80, le Germano-Britannique s’inspire des minimalistes Philip Glass et Steve Reich, mais aussi du père de l’ambient, Brian Eno, pour constituer une oeuvre décloisonnée embrassant notamment la culture du remix - qu’il déploie en particulier dans sa célèbre relecture des Quatre Saisons de Vivaldi pour le label Deutsche Grammophon, Recomposed by Max Richter: Vivaldi, The Four Seasons. Depuis son QG de Berlin, Max Richter rayonne sur notre époque en embrassant toute la diversité des opportunités qu’elle offre à un compositeur : bandes originales de films, collaborations avec des chorégraphes tel que le Britannique Wayne McGregor ou avec des figures de l’électro telles que Roni Size… Peut-être lui-même épuisé par sa propre activité foisonnante, Max Richter s’est donc penché sur les mécanismes de la conscience, aux côtés d’un neurologue, pour élaborer Sleep. « J’espère que l’on s’endormira en l’écoutant, écrit-il encore, car ce projet constitue une manière personnelle d’explorer les différentes interactions entre la musique et la conscience - une autre de mes fascinations. »

     

     

    Une voix cristalline, façon sirène de l’Odyssée, vient se poser à son tour. L’ensemble est totalement planant, et ultra-dépouillé. 

     

     

    La pièce est inspirée des célèbres Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach qui auraient été composées, selon la légende, pour remédier aux insomnies de leur commanditaire. Faut-il donc se laisser aller huit heures durant, ou lutter contre le sommeil pour profiter pleinement de l’expérience ? Les consciences sont, pour le moins, tiraillées. Au cours de la nuit, dans la lumière bleutée qui enveloppe la salle Pierre Boulez, se met en place un étrange ballet de mélomanes aux allures de somnambules, qui remontent, traînant les pieds, jusqu’à la scène. Et se campent devant Max Richter, positionné à gauche de la scène en compagnie de deux ordinateurs portables, un piano et un orgue électronique. Depuis ce poste de commande, le compositeur lance tout au long de la nuit des boucles électroniques lancinantes sur lesquelles viennent se superposer de longues phrases minimales au piano. Puis c’est au tour de trois violonistes et deux violoncellistes d’entrer en jeu. Enfin, une voix cristalline, façon sirène de l’Odyssée, vient se poser à son tour. L’ensemble est totalement planant, et ultra-dépouillé. Le séquençage de l’œuvre en sections répétées participe clairement à l’étude de l’action de la musique sur la chaîne neurologique — une action exactement inverse à celle de l’électro qui, dans les rave parties, semble mouvoir directement les corps, zappant les consciences pour s’adresser directement aux cortex moteurs primaires. 

     

    Les longues boucles hypnotiques ont aussi pour effet direct de ménager des plages de repos aux musiciens qui s’éclipsent tour à tour de scène pour —imagine-t-on— des micro-siestes chronométrées. Au petit matin, un nouveau miracle conclut l’expérience : alors que le volume du piano baisse, que les notes se répètent de façon plus appuyée, les dormeurs s’éveillent comme par magie. Il y a fort à parier qu’ils se précipiteront pour acheter l’enregistrement de Sleep édité par Deutsche Grammophon : un remède artistique aux insomnies et à la violence de la sonnerie du réveil… qui dit mieux ? 

     

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