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Pierre Paulin, la renaissance

 

Portrait d'un créateur à la renommée internationale

Au fil de ses formes enveloppantes, capitonnées et ergonomiques, Pierre Paulin a imposé dans les années 70 une signature visionnaire et immédiatement reconnaissable. La maison Louis Vuitton présentait en décembre dernier, lors de Design Miami, une série de 18 meubles réalisés, à titre posthume, d’après un projet resté inachevé de Pierre Paulin.

Ensemble fauteuil gris perle. Structure en bois, mousse, 280 x 280 x 52 cm.

Le mobilier de Pierre Paulin frappe. Par la puissance de ses lignes, évidemment, mais surtout par la manière dont le designer a pensé son usage et sa relation avec le corps. Faites, en effet, l’expérience de vous asseoir dans le siègeMushroom[champignon] (1959), dans la Tongue [langue] (1966), chaise longue en textile, dans le fauteuil en cuirButterfly [papillon] (1963), dans le Face à Face (1968) ou encore dans le Ribbon [ruban] (1966)… vous vous sentirez enveloppé, à l’aise et détendu. Merveilleusement accueilli par ces formes sensuelles et voluptueuses, contrastant étonnamment avec la personnalité de leur créateur, un homme discret et d’un abord austère, presque rugueux.

 

“Paulin essayait de communiquer par les objets avec beaucoup d’honnêteté, d’authenticité et de poésie. C’est un homme qui revenait sans arrêt sur les choses. Il n’était pas toujours simple, effectivement, mais il portait en lui une tendresse et une douceur infinies. Ce qu’il ne savait pas dire, il savait le faire !”se souvient avec émotion Maïa Paulin, sa seconde femme, veuve depuis 2009. Nadine Descendre vient de publier une monographie très documentée consacrée au parcours du designer. Dans cet ouvrage (260 p.) intitulé Pierre Paulin – L’homme et l’œuvre, elle confirme : “Il était un clerc révolté. Et de cette ébullition intériorisée […] sont nés ces ‘objets’. Il n’y a pas eu d’éruption au sens propre mais des cycles à lente gestation.”

 

Au-delà de l’anecdote, la présence admirative et muette du réalisateur québécois souligne l’aura exceptionnelle de Peter Lindbergh : l’Allemand a construit à travers la mode, et presque malgré elle, une œuvre de portraitiste amoureux des femmes et de la vérité de l’être. “Je ne sais pas tricher, alors je photographie comme je vois la vie”, confiera-t-il plus tard, en nous accordant une interview. “Après cet entretien, je me souviendrai sûrement de votre regard, mais pas de votre pull-over. De même, j’ai envie que l’on ressente la personne lorsqu’on regarde mes images.”

 

Né en 1927, Paulin attrape très jeune le virus de la création auprès de son grandoncle Frédy Stoll, sculpteur, et surtout de son oncle Georges Paulin, designer automobile. Il étudie à l’école Camondo, mais se reconnaît bien davantage dans l’image d’un autodidacte, boulimique de savoir. Cette curiosité insatiable exacerbe sa créativité, et façonne son approche iconoclaste du design où le corps – sa position dans l’espace – est envisagé dans une totale liberté de mouvement. Le nom de Paulin est porteur d’un paradoxe. Car si le designer a atteint les sommets de la renommée internationale, il a également déchaîné les plus vives critiques. Loin d’êtregrisé par le succès, Pierre Paulin, en effet, n’a jamais cédé aux sirènes de la facilité, n’hésitant jamais à surprendre, voire à heurter par ses créations délibérément à contre-courant.

Si Pierre Paulin a atteint les sommets de la renommée internationale, il a également déchaîné les plus vives critiques. Le designer, en effet, n’a jamais cédé aux sirènes de la facilité, n’hésitant jamais à surprendre, voire à heurter par ses créations délibérément à contre-courant.

“L’anathème jeté de son vivant sur Pierre Paulin par les tenants du pouvoir en matière de design en France, comme les tentatives de certains pour lever cette condamnation incompréhensible, ne livrent évidemment aucune signification sur le talent et l’influence de ce dernier dans le monde”, commente Nadine Descendre dans son livre. Car il fut, en vérité, un designer au coeur du pouvoir central. En 1971, c’est à lui que revient la responsabilité d’aménager les appartements privés du président Pompidou à l’Élysée : salle à manger, fumoir, salon aux tableaux. Épuré, novateur, son propos est radical : il tapisse entièrement les murs de laine beige et impose l’hégémonie de la ligne courbe dans le mobilier. En 1984, c’est encore lui que l’on charge d’agencer le bureau du président de la République François Mitterrand. Après ces heures de gloire, Paulin quitte le devant de la scène, mais ne s’interrompt jamais de créer, travaillant pour Allibert, Calor, Tefal, etc.

 

À présent, sa pensée visionnaire refait surface – dans une période où le corps exulte – et séduit des personnalités emblématiques du monde de la création. Ainsi, Nicolas Ghesquière, directeur artistique des collections femme de Louis Vuitton, est connu pour collectionner des pièces de Paulin.“Nous avions déjeuné ensemble et il y avait un authentique attachement de la part de Ghesquière pour Paulin et vice versa. Ils s’étaient bien plu”,se souvient Maïa Paulin. Pas étonnant, donc, que la maison Vuitton se soit intéressée à une idée à laquelle tenait particulièrement Pierre Paulin. Il a suffi de cinq minutes à Michael Burke, président-directeur général de la maison, pour dire oui à ce projet incroyable. Celui-ci avait été stoppé net par la première crise pétrolière de 1973. Après deux ans de recherche, l’éditeur américain Herman Miller avait en effet signifié à Paulin qu’il mettait fin à leur collaboration, laissant un goût amer au designer. Subsistaient toutefois de son travail des maquettes magnifiques, conservées à Beaubourg.“À l’origine, Pierre voyait ce travail comme l’ébauche d’un projet minimaliste et nomade. Il s’agit d’un mobilier qui tend à être une architecture complète, répondant à ce désir de ‘je mets tout dans ma calèche et je change de maison. J’emporte tout et, en fonction des rythmes de vie, je rajoute des éléments et ça devient alors autre chose’”, explique Maïa Paulin, pleine d’enthousiasme.

 

En moins de six mois, Vuitton a édité l’ensemble du projet Playing with Shapes. Composé d’un ensemble de 18 meubles, celui-ci a été montré et vendu à Design Miami Basel, début décembre. Les tapis, Tapissièges et autres possibilités d’assises au sol, notamment, révèlent l’une des grandes sources d’inspiration de Paulin, le Japon et son goût du tatami.“On peut percevoir la richesse de ses influences culturelles qui sont toutes rassemblées dans un projet comme celui-là”, conclut Maïa Paulin. On attend avec impatience la grande exposition que Beaubourg consacrera au designer en octobre 2015. La réhabilitation est en marche.

 

Par Yves Mirande, photos Joss McKinley.

Pierre Paulin, au Centre Pompidou, du 21 octobre 2015 au 12 janvier 2016. Pierre Paulin – L’homme et l’œuvre de Nadine Descendre, éd. Albin Michel.

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