Dans une scène marquante de The Square, le film du Suédois Ruben Östlund qui a obtenu la Palme d’or au dernier Festival de Cannes, le personnage d’Elisabeth Moss passe la nuit avec un curateur d’art contemporain, forcément très imbu de lui-même. Après l’acte, les deux amants post-alcoolisés ont une conversation vaguement gênante, au moment où la jeune femme propose mécaniquement à son partenaire de jeter le préservatif qu’il vient d’utiliser alors qu’elle se dirige vers la salle de bains. Suit une prise de bec surréaliste où l’homme se montre réticent à le lui donner, craignant qu’elle utilise son sperme en cachette pour se féconder (!), tandis qu’elle se montre de plus en plus amusée et agacée, gardant la posture d’une femme qui en a vu d’autres, avant de boucler définitivement son clapet au malpoli : “J’ai essayé de jouer la scène du préservatif de manière humaine, avec un personnage qui passe très vite d’un sentiment à un autre”, confie Elisabeth Moss, sur une terrasse cannoise ventée, où, dans une robe blanche immaculée, elle déroule sa pensée d’un ton toujours guilleret et patient. 

 

Elle aurait pourtant le droit de manifester un brin d’arrogance. Après tout, 2017 est son année. En plus de tenir un rôle dans le film star du plus grand rendez-vous cinéphile au monde, la native de Los Angeles, désormais âgée de 35 ans, a crevé l’écran dans l’une des séries majeures de la décennie, l’impressionnante The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate. Grâce à son rôle dans cette adaptation du roman de Margaret Atwood, l’actrice a engrangé au mois de septembre dernier sa septième nomination aux Emmy Awards (l’équivalent des Oscars pour la télévision), ce qui aurait tendance à faire d’elle une sérieuse prétendante au titre de “Meryl Streep de sa génération”, autrement dit une véritable bête à concours admirée de toutes et de tous, au talent déprimant pour la concurrence. Un talent qui vient de loin. La première fois que nous avons aperçu le minois éveillé et fragile d’Elisabeth Moss, c’était dans la merveilleuse production d’Aaron Sorkin, À la Maison Blanche (1999-2006), où elle interprétait la fille du président américain le plus cool du monde. Elle se souvient encore de ces années comme celles d’un apprentissage haut de gamme, guidé par les mots du plus grand scénariste et dialoguiste de l’ère contemporaine : “J’ai été gâtée et habituée au top dès le départ. Cela a placé la barre assez haut et j’ai surtout compris la valeur d’une écriture solide et inspirée. À cet égard, je crois que nous vivons un moment historique où la télévision produit de grandes choses, y compris par rapport au cinéma.

 

La comédienne illustre à elle seule ce glissement progressif du plaisir, que certains ont appelé le nouvel âge d’or des séries. Après sa jeunesse passée dans une Maison Blanche de fiction, miss Moss s’est tranquillement téléportée vers le New York mythologique des sixties, endossant avec bravoure et swing le rôle si apprécié de Peggy Olson dans Mad Men. Soit une jeune secrétaire ayant abandonné son enfant dans la première saison, devenue une publicitaire redoutée à la conclusion de la série. Un rôle tendu vers l’émancipation de manière neuve et surprenante, dans une série à l’écriture acérée et au style impeccable, capable d’éclairer les oppressions d’aujourd’hui en soulignant celles du passé. “Peggy, j’ai toujours voulu faire d’elle un personnage auquel les femmes mais aussi les hommes pouvaient s’identifier, pas seulement dans les années 60 mais n’importe quand”, explique-t-elle. L’actrice n’a pas tort, elle résonne de toute façon au-delà de son genre. Son physique n’est pas celui d’une jeune première. Les êtres de fiction qu’elle incarne ont tous des montagnes de ressentiment ou de violence à surmonter, ce qui rend les rôles d’Elisabeth Moss universels comme peu d’autres. Même si, depuis quelques mois, la comédienne a vécu une prise de conscience.

 

“Je joue toujours avec le feu. Le défi émotionnel, cela me parle. Comme comédienne, c’est un plaisir. Je cherche les moments qui me bousculent, c’est là que je m’amuse le plus.”

 

The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate est un récit dystopique qui raconte le monde tel qu’il pourrait être dans un futur proche. Dans une prétendue république nommée Gilead – en réalité une théocratie fasciste –, un cataclysme écologique a rendu la plupart des femmes infertiles. On leur a interdit de lire. Les riches épouses profitent, en compagnie de leurs maris, des quelques femmes encore capables d’enfanter, les maintenant en esclavage et les violant à intervalles réguliers pour qu’elles tombent enceintes. Moss incarne l’une de ces femmes opprimées avec une puissance inédite, un mélange de douleur et de rage, de beauté et de laideur, parfaitement assumé. Elle parvient à se mettre dans des états limites sans complaisance, comme c’est aussi le cas avec son autre personnage fort du moment, Robin, la femme flic victime d’un viol dans la série de Jane Campion Top of the Lake, dont la deuxième saison s’apprête à être diffusée en France. “Je joue toujours avec le feu. Le défi émotionnel, cela me parle. Comme comédienne, c’est un plaisir. Je cherche les moments qui me bousculent, c’est là que je m’amuse le plus. Le pire, ce serait de s’ennuyer sur un plateau. Je suis solitaire, je reste pas mal chez moi, sans beaucoup d’aventure, donc c’est une façon de laisser entrer toutes ces choses dans ma vie.” Malgré ce qu’elle laisse entendre, à voir son visage épanoui, on jurerait que la jeune femme ne s’ennuie pas tant que cela en dehors des moments de tournage. Mais si l’intensité et la précision de son jeu sont à ce prix… Moss est en tout cas l’une des rares comédiennes contemporaines (avec Isabelle Huppert, dans un tout autre contexte) dont on peut reconnaître les obsessions d’un film ou d’une série à l’autre. Elle trace une ligne cohérente, au gré de personnages confrontés à des enfers psychologiques ou physiques, qui, à force de résister, parviennent à la résilience.

 

Cela provoque forcément des chocs personnels. La prise de conscience vécue par Elisabeth Moss après avoir joué dans la première saison de The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate (dont elle est aussi productrice) concerne le féminisme. Juste après la diffusion des premiers épisodes, cette adepte de la scientologie – elle refuse désormais de s’exprimer sur la secte qu’elle connaît depuis son enfance – avait estimé que la série n’était pas fondamentalement féministe, minimisant la portée politique de la mise en scène de l’oppression des femmes, à une époque où les régressions sont souvent palpables. Les réactions en chaîne n’ont pas tardé sur Twitter. Elle évoque maintenant ses choix avec un ton beaucoup plus offensif : “Les rôles que je choisis interrogent la question du féminin, c’est vrai. Je m’intéresse à certaines thématiques dans ma vie, et il y a sûrement un processus inconscient qui me fait graviter vers un certain type de rôles et de sujets. Je pense aussi que j’aime et que j’essaie d’interpréter des femmes réelles et compliquées. Elles sont comme moi et comme les femmes que je connais. Cela devient ensuite autre chose de plus large, qui concerne des sujets comme l’inégalité, les complications liées au fait d’évoluer dans un univers masculin – c’était par exemple le cas avec Peggy dans Mad Men. En fait, je ne vois pas comment on peut ne pas être féministe. Et cela s’exprime forcément dans mon travail.” Avant de repartir pour imaginer la nouvelle saison de The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate, dans laquelle elle a l’intention de s’impliquer jour et nuit, Elisabeth Moss raconte son rêve hollywoodien ambitieux et subtilement radical : “Je veux monter ma propre entreprise de production. Reese Witherspoon m’a beaucoup inspirée pour cela. Elle a une belle carrière et une belle vie, elle n’a pas besoin a priori d’en faire plus, pourtant elle s’implique dans de nombreux projets. D’autres encore ont envie de mettre en valeur des histoires mettant en scène des femmes, produites, réalisées et jouées par des femmes. Cela me stimule énormément, même si je ne disparaîtrai jamais des écrans, tant que l’on voudra de moi !

 

The Square de Ruben Östlund. Sortie le 18 octobre.