20 mai 2026

Cannes 2026 : rencontre avec Vincent Macaigne, acteur anticonformiste et attachant

À la Quinzaine des Cinéastes, durant le Festival de Cannes 2026, le cinéaste roumain Radu Jude dévoile Le Journal d’une femme de chambre, une satire sociale aussi drôle que cruelle autour des rapports de domination contemporains. Face à Mélanie Thierry, Vincent Macaigne incarne un père de famille bourgeois, à la fois naïf et aveugle au sujet du monde qui l’entoure. Sur la Croisette, l’acteur français s’est confié à Numéro sur sa rencontre son goût pour les personnages ambigus et sa vision politique du cinéma.

  • propos recueillis par Nathan Merchadier.

  • Publié le 11 juillet 2023. Modifié le 20 mai 2026.

    Vincent Macaigne, acteur incontournable du cinéma français

    Depuis près de quinze ans, l’acteur Vincent Macaigne est l’un des visages, à l’allure aussi dépressive que pleine de fantaisie, en vogue du cinéma français d’auteur (et pas que). De son rôle d’homme égaré, séparé de ses enfants dans La Bataille de Solférino (2013), le premier film de Justine Triet, à celui de figurant de cinéma éperdument amoureux dans le film Les deux amis (2015) de Louis Garrel, le physique atypique du Parisien, aujourd’hui âgé de 47 ans, ne semble plus quitter les écrans. Un scénario auquel l’acteur ne pensait pourtant pas être destiné lorsqu’il squattait encore les cours de théâtre d’un lycée de Troyes.

    Pourtant, Vincent Macaigne, n’a eu de cesse de monter sur les planches depuis son adolescence, et encore plus depuis sa sortie du Conservatoire national d’art dramatique en 2002. Pressenti pour recevoir le César du meilleur acteur en 2022 (pour le film Médecin de nuit d’Élie Wajeman), Vincent Macaigne mène aussi, en dehors de sa carrière d’acteur, celle de metteur en scène au théâtre. Une casquette qui semble lui réussir si l’on en croit l’accueil critique enthousiaste de sa pièce Au moins j’aurais laissé un beau cadavre, présenté lors du Festival d’Avignon en 2011.

    La star du film Le Journal d’une femme de chambre

    Il y a quelques années l’acteur s’est illustré dans le domaine de la comédie “grand public” en apparaissant discrètement dans les séries à succès La Flamme (2020) et Le Flambeau (2022) de Jonathan Cohen. La preuve que Vincent Macaigne, également vu dans la série Irma Vep (2022) et dans le long-métrage Chronique d’une liaison passagère, est à l’aise dans tous les genres. Après avoir démontré son talent d’acteur dans le rôle d’un galeriste parisien dans le film Un coup de maître (2023) de Rémi Bezançon, le comédien signe son retour au Festival de Cannes en 2026 dans un film poignant du cinéaste roumain Radu Jude (Aferim!La Fille la plus heureuse du monde), mais aussi pour présenter le film Dix pour cent, attendu sur Netflix le 10 septembre 2026.

    Dans Le Journal d’une femme de chambre, présenté à la Quinzaine des cinéastes (en marge du Festival de Cannes), Vincent Macaigne et Mélanie Thierry incarnent un couple bourgeois bousculé par l’arrivée d’une jeune nounou roumaine au sein de leur foyer. Toujours aussi imprévisible sur la Croisette, l’acteur a aussi attiré tous les regards lors de la montée des marches de Karma de Guillaume Canet, en faisant virevolter Laetitia Casta sur le tapis rouge, sous les rires de l’actrice.

    Au cœur de l’effervescence cannoise, l’acteur s’est confié à Numéro sur cette collaboration avec Radu Jude, son attrait pour les personnages ambigus et sa manière d’aborder un cinéma à la fois politique et profondément lucide sur notre époque. Rencontre.

    L’interview de Vincent Macaigne au Festival de Cannes 2026

    Numéro : Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre le casting du film Le Journal d’une femme de chambre ?

    Vincent Macaigne : Je connaissais déjà le cinéma de Radu Jude (le réalisateur du projet), dont j’avais vu plusieurs films, et pour moi, c’est clairement l’un des grands cinéastes contemporains. J’aime énormément son mélange d’exigence politique et d’humour. Il filme le monde avec une lucidité parfois très acerbe, mais sans jamais perdre la drôlerie ni la tendresse. Il me fait penser à des cinéastes comme Rainer Werner Fassbinder ou encore Pier Paolo Pasolini. Il a quelque chose de très libre et ironique. Aujourd’hui, il est pour moi au même niveau que des réalisateurs que j’admire énormément, comme Justine Triet ou même, j’ose la comparaison, Martin Scorsese. Travailler avec lui, c’était une vraie fierté. 

    Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans sa manière de filmer notre monde contemporain ? 

    Pour être honnête, j’aurais eu envie de faire n’importe quel film avec Radu Jude. Mais ce qui me touche particulièrement ici, c’est la finesse avec laquelle il observe les rapports de domination sociale. Mon personnage fait partie d’un couple bourgeois qui accueille une jeune femme roumaine venue travailler comme femme de chambre à Bordeaux. Et tout le film repose sur des détails, des comportements, des petites violences presque invisibles. Radu filme ça avec énormément d’intelligence. Il arrive à être à la fois très drôle, cruel et extrêmement précis sur notre époque.

    Nous vivons tous avec des privilèges, des formes de confort dont on ignore presque totalement le coût humain.” Vincent Macaigne

    Dans le film, vous incarnez un père de famille persuadé d’agir avec bienveillance, sans voir la violence sociale qu’il exerce malgré lui. Comment avez-vous appréhendé ce personnage aveugle à ses propres privilèges ?

    Avec le personnage incarné par Mélanie Thierry, nous formons un couple qui, en apparence, est très bienveillant. Ils accueillent Janina, une femme roumaine venue travailler chez eux comme nounou et femme de chambre. Mais cette bienveillance devient peu à peu une forme de violence invisible. Janina a laissé son propre enfant en Roumanie pour venir s’occuper des enfants des autres. Ce que je trouve très fort dans le film, c’est que mon personnage ne se pense jamais comme quelqu’un de mauvais. Il est même persuadé d’être du “bon côté”. Il ne comprend pas que son confort repose sur le sacrifice silencieux d’une autre personne. Et je pense que c’est une vraie métaphore du monde contemporain. Nous vivons tous avec des privilèges, des formes de confort dont on ignore presque totalement le coût humain. Le film parle aussi, en filigrane, de cet aveuglement collectif. 

    Ce qui frappe dans Le Journal d’une femme de chambre, c’est sa capacité à provoquer simultanément le rire, le malaise et la colère. Est-ce cette dimension politique qui vous a attiré dans le projet ?

    Oui, parce que le film parle précisément de ce qu’on ne regarde jamais vraiment. La vie des autres, les gens qu’on laisse au bord du chemin. Radu Jude filme ça de manière très fragmentée, presque comme un journal intime. On passe d’un moment burlesque à des paysages roumains désolés, puis à cette enfant laissée seule, qui glisse peu à peu dans une forme de tristesse. Ce que j’aime chez lui, c’est cette liberté de ton. On peut aller vers quelque chose de très politique tout en gardant une dimension presque clownesque. Je pouvais improviser, faire surgir des blagues absurdes ou des références inattendues, tout en restant dans un film extrêmement précis et construit. Derrière cette apparente liberté, tout est pensé.

     En Françe, on aime célébrer les grandes fresques romanesques, mais beaucoup moins regarder en face certaines zones plus sombres de notre histoire”. Vincent Macaigne

    Jouer un personnage antipathique est-il, au fond, plus libérateur que de chercher à être “aimable” à l’écran ?

    Oui, parce que ce genre de personnage offre une immense liberté de jeu. Il y a quelque chose de très drôle dans sa manière d’être constamment souriant, persuadé d’avoir raison, tout en étant complètement à côté de la réalité. Je me suis beaucoup amusé avec son côté un peu naïf, presque bêta. Et puis, ce qui est fort, c’est que le film ne cherche jamais à fabriquer des “méchants” caricaturaux. Il montre des gens ordinaires, qui participent malgré eux à une forme de violence sociale.

    Cette année encore, on vous a retrouvé au cinéma dans des œuvres historiques comme Furcy, né libre ou Muganga, avec des personnages très éloignés les uns des autres…

    Ce qui me touche, ce sont les films portés par une vraie nécessité. Muganga, par exemple, était un projet extrêmement fort, presque une bataille menée par sa réalisatrice. J’ai refusé des films beaucoup plus “clinquants” pour le faire, et je suis très fier de ce choix. Quand des cinéastes ont une vision profonde et vous demandent de les accompagner, il faut y aller. Il y a aussi quelque chose de très politique dans ces projets. Pour Furcy, le réalisateur, Abd Al Malik me disait : “Il existe une histoire de la France qu’on ne raconte pas.” Et c’est vrai. On aime célébrer les grandes fresques romanesques, mais beaucoup moins regarder en face certaines zones plus sombres de notre histoire, comme l’esclavage ou les rapports de domination qui continuent encore aujourd’hui sous d’autres formes.

    Le Festival de Cannes garde encore aujourd’hui quelque chose d’assez impressionnant pour moi.” Vincent Macaigne

    Cette année au Festival de Cannes, vous participez aussi au retour de Dix pour cent, cette fois sous la forme d’un film. Vous y jouez une version fictionnalisée de vous-même. Cette dimension très “méta” du projet vous amuse-t-elle ?

    Oui, beaucoup. Déjà parce que le film pousse le jeu assez loin. Pour vous donner une idée, mon personnage est littéralement récupéré dans un asile psychiatrique au début du récit… Bon, je précise que ça n’a rien à voir avec ma vraie vie ! (rires). À part mon visage et mon nom, ce n’est pas moi. Mais j’aime beaucoup ce décalage-là. Et puis, adapter une série aussi populaire au cinéma est toujours un exercice risqué. Souvent, ça ne fonctionne pas vraiment. Là, je trouve qu’ils ont réussi à faire un vrai film, avec une vraie proposition de cinéma, et pas simplement une version rallongée de la série. 

    Avez-vous le sentiment que le festival est devenu tout autre chose qu’à vos débuts ?

    Le Festival de Cannes garde encore aujourd’hui quelque chose d’assez impressionnant pour moi. Je viens du théâtre, donc j’ai beaucoup fréquenté les festivals, notamment celui d’Avignon. Mais Cannes reste un objet à part. Malgré son côté très médiatique, très économique, il parvient encore à transformer, chaque année, le regard du public sur le cinéma et à créer une attente autour de films très singuliers.

    “À travers son fameux discours prononcé à Cannes, Justine Triet voulait dire qu’elle pense à tous ceux qui galèrent.” Vincent Macaigne

    Avez-vous des souvenirs de projections marquantes à nous partager ?

    L’an dernier, j’étais dans la salle pour la projection de Sirat et j’ai découvert aussi des films comme L’Agent secret ou encore le film Un simple accident de Jafar Panahi. Ce sont des œuvres qui montrent à quel point le festival peut encore faire émerger des cinéastes et des regards très forts. Cannes a cette capacité assez unique à créer une sorte de tension permanente entre les différentes sélections, avec la Quinzaine, la Semaine de la critique… Et de cette cohabitation naît une énergie incroyable. On a parfois l’impression que le cinéma se fabrique sous nos yeux, en direct.

    En 2013, vous avez joué aux côtés de Laetitia Dosch dans La Bataille de Solférino, un film de Justine Triet. Qu’avez-vous pensé de son discours et de sa Palme d’or à Cannes ?

    À travers son discours, Justine Triet voulait dire qu’elle pense à tous ceux qui galèrent. Faire ce discours, alors qu’elle recevait la Palme d’or, qui est la chose la plus folle qu’un cinéaste puisse gagner, c’était très fort. Faire du théâtre et du cinéma, c’est déjà une chance, et par rapport à plein de domaines, comme la médecine ou la science par exemple, c’est sûrement cosmétique. Mais cela fait acte de civilisation et donne de l’espoir. Je pense qu’elle voulait aussi dire que la France est un pays génial, où l’on aide les artistes, que c’est une exception et que nous devons essayer de ne pas perdre ça. Ce discours était aussi une manière de dire que l’on souhaite défendre tout ce que l’on a acquis. Il faut finalement que l’on continue à se battre pour cet accès à la culture.

    Il ne faut pas devenir un vieux con. Il y a un équilibre qui bouge et il faut réussir à le comprendre.” Vincent Macaigne

    En 2023, vous étiez à l’affiche du film Un coup de maître de Rémi Bezançon…

    J’ai beaucoup aimé cette histoire d’amitié entre les deux personnages. Cette folie, cette fantaisie, cette dérive vers la comédie contenue par le film, à certains moments. Il s’agit d’une relation assez universelle, qui pourrait exister entre un éditeur et un écrivain, le comptable d’un restaurant avec son cuisinier… En même temps, le film devient fantaisiste, un peu comme les longs-métrages de Francis Veber, avec un couple comique. C’est finalement ce mélange que Rémi Bezançon a réussi à opérer qui m’a séduit. C’est l’histoire d’une vie : on sent que ces deux personnages ont eu un passé et qu’ils auront un avenir.

    Pensez-vous avoir des points communs avec le personnage d’Arthur Forestier ? 

    Je pense que j’ai plus de points communs avec Renzo Nervi, car je suis également artiste. Quelque part, on a tous quelque chose de Renzo et quelque chose d’Arthur en nous. Je suis metteur en scène et je dois prendre soin des gens avec qui je travaille. Lorsque je suis sur un tournage c’est l’inverse qui s’opère. Quand j’ai interprété Arthur, je me suis inspiré de programmateurs, de gens qui ont donné leur vie pour le travail d’autres artistes, en observant leur façon d’être, leur manière de parler, leurs tenues… Il y a aussi beaucoup de personnes qui restent dans l’ombre et j’ai trouvé que c’était beau de leur faire un clin d’œil avec ce film.

    Comme le héros du film (Renzo Nervi, joué par Bouli Lanners), avez-vous déjà traversé une crise existentielle ? 

    Pas aussi intense, car je ne suis jamais allé jusqu’à la dépression. En tant que metteur en scène de théâtre, je trouve que le monde avance très, voire trop, vite. Cela parvient presque à me faire douter de ma capacité à le comprendre, à le cerner. J’espère un jour être assez humble avec cela car je sais que le monde est tellement en mouvement qu’on devient vite spectateur de tout ce qu’il se passe. Récemment, je discutais avec un ado de 14 ans et il semblait déjà dépassé par la vie. Je ne sais pas si c’est positif ou négatif mais c’est dans un sens excitant. C’est bien que les choses changent mais cela crée parallèlement des mondes différents. La bizarrerie du truc c’est qu’il ne faut pas devenir un vieux con. Il y a un équilibre qui bouge et il faut réussir à le comprendre. 

    Je crois que vous venez d’un milieu artistique…

    Ma mère est peintre mais je ne pense pas avoir grandi dans le milieu de l’art contemporain. Le milieu dans lequel évolue Arthur dans le film est chic et opulent. Ce n’était pas tellement mon cas. Mais il est vrai que j’ai assez vite été initié à cette réflexion autour de l’art. 

    Vous fêterez bientôt vos vingt-cinq bougies en tant qu’acteur. Vers quels genres de rôles souhaitez-vous aller aujourd’hui ?

    J’adorerais retourner avec mes amis, que ce soit Guillaume Brac, Antonin Peretjatko… refaire un tour de mes amitiés. J’ai adoré quand Elie Wajeman m’a proposé Médecin de Nuit. C’était un rôle passionnant. 

    Vous serez prochainement à l’affiche de deux projets très différents, Le Trésor avec Julia Piaton et Après, aux côtés notamment de Ludivine Sagnier et Louis Garrel. Que pouvez-vous nous en dire ?

    Il y a d’abord le film de Kirill Serebrennikov, qui est une œuvre très intime. C’est un film où Louis Garrel est surtout une voix qui traverse des souvenirs, des fantômes. Moi, j’y joue justement une sorte de fantôme, comme Ludivine Sagnier ou Fanny Ardant. C’est une expérience très particulière, et puis il y a Le Trésor, avec Julia Piaton. On avait déjà travaillé ensemble sur Tristesse Club (2014), donc c’était un vrai plaisir de se retrouver. Là, c’est une comédie d’action un peu mélancolique autour d’une chasse au trésor. Il y a aussi des personnages assez forts autour de nous. Nicolas Maury en gendarme aux accents masculinistes complètement décalé, David Ayala en chasseur absolument génial… C’est un film assez fou, très vivant, et j’espère qu’il gardera à l’écran cette énergie qu’on avait sur le tournage.

    Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude n’a pas encore de date de sortie. Le film est présenté à la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2026. Dix pour cent d’Émilie Noblet, disponible sur Netflix le 10 septembre 2026.