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Numéro
30

L’incroyable histoire des monolithes de l'artiste John McCracken

Art

En 2020, des blocs de métal énigmatiques se mirent à surgir de nulle part dans divers pays, au milieu du désert de l’Utah, dans une réserve naturelle des Pays-Bas ou sur une plage de l’île de Wight... Ils firent sensation sur les réseaux sociaux et remirent en mémoire le travail de John McCracken, figure proche de l’art minimal qui, le premier, éleva le monolithe au rang d’œuvre d’art.

“Untitled, Black Column” (1977) de John McCracken. Résine de polyester, fibre de verre et contreplaqué. 292,1 x 121,9 x 73,7 cm.

Il n’aura échappé à personne que l’année 2020 fut un peu spéciale, nous laissant aux prises avec des scénarios que les meilleurs auteurs de science-fiction n’auraient probablement même pas osé considérer. Cohérente, elle aura jusqu’au bout distillé ses aberrations tandis que, durant les mois de novembre et décembre, des monolithes apparurent (et parfois disparurent aussi sec) dans plusieurs pays, sans raison valable, laissant cours à toutes sortes d’interprétations. Sans surprise, furent convoqués pour un début d’explication rationnelle ceux que l’on convoque habituellement lorsque les circonstances mettent la compréhension en échec : les extraterrestres et/ou l’art contemporain. Réjouissons-nous : l’artiste John McCracken émarge à ces deux catégories, et toutes les occasions sont bonnes à prendre pour penser à l’œuvre de cet artiste américain disparu en 2011, et qui exprimait encore en 2010 cette pensée enthousiasmante mais tellement opposée à l’épuisant dogme aujourd’hui dominant : “L’art qui se contente d’évoquer comment sont les choses aujourd’hui est de l’art mineur.

 

 

 

À partir de 1966, John McCracken conçut des objets ressemblant à des planches colorées, posées contre un mur, comme des tranches de matière parfaitement usinées. Des objets de sidération absolue, qui touchent le mur et le sol par le contact de deux arêtes seulement.

 

 

 

C’est le 18 novembre 2020 que des biologistes de la Division of Wildlife Resources de l’Utah, survolant le désert de l’Utah en hélicoptère pour s’acquitter d’un routinier recensement de mouflons, découvrirent un monolithe fiché dans le sol rouge de ce canyon d’ordinaire épargné par les visiteurs. De section triangulaire et d’une hauteur d’environ trois mètres cinquante, le bloc sombre ressemblant à du métal poli suscita naturellement la curiosité et pléthore d’explications qui, à l’époque de la post-vérité, ne s’encombrèrent pas d’un peu de bon sens. Et il fut avancé, en effet, que l’extravagant objet puisse être l’œuvre d’un artiste pourtant décédé dix ans plus tôt – et cela bien après que les caméras de surveillance de Google eurent attesté rétrospectivement de la présence dudit objet à cet endroit précis à partir du milieu de l’année 2015, mais pas avant. Les moins farfelus des commentateurs y virent un “hommage” (en langage courant : un délire de fan) au monolithe de 2001 : l’Odyssée de l’espace, le film que Kubrick réalisa en 1968 et dont il ne confirma ou ne démentit jamais qu’il se fût inspiré de l’œuvre (alors vraiment naissante) du sculpteur John McCracken. Après tout, Kubrick avait bien essayé d’obtenir du sculpteur Allen Jones sa collaboration pour les décors du Korova Milk Bar de son Orange mécanique (1971) pour lequel il souhaitait utiliser ses sculptures : éconduit,
il en fit faire des répliques.

 

 

Comme les premiers pas des chatons ou les usines qui explosent, l’image du monolithe de l’Utah connut un certain succès sur les réseaux sociaux en mal de sensations fortes après une année de restrictions et, bien sûr, dans le milieu des arts visuels tout aussi désœuvré depuis que réduit aux viewing rooms. Tout un tas de gogos à la recherche d’une image à publier sur Instagram se pressèrent dans cette partie du désert à plus de six heures de route du moindre village jusqu’à ce que, dix jours après sa découverte, le monolithe, purement et simplement, disparut. Le shérif local indiqua, goguenard, que personne n’ayant porté plainte pour vol, il n’y aurait pas d’enquête. Et il mit en ligne sur son site Web une affiche “most wanted” dans laquelle le traditionnel portrait du malfaiteur était remplacé par un dessin représentant neuf petits hommes verts affublés d’yeux disproportionnés. Le mystère fit long feu et rapidement Ross Bernards, un photographe professionnel attiré par l’aubaine d’une image choc, confia avoir été le témoin du démantèlement du monolithe par quatre hommes qui, ayant réduit l’objet en morceaux, l’évacuèrent à l’aide d’une brouette. Sur les réseaux sociaux, encore et toujours, il expliqua leur geste par le va-et-vient insupportable des curieux profanant cette nature vierge de la pire des façons : des photographies de papier toilette usagé jeté sur la route – c’est plus qu’il n’en faut aux réseaux sociaux – vinrent corroborer tout ça.

À gauche : “Link” (2000) de John McCracken. Résine de polyester, fibre de verre et bois. 231 x 38 x 6,5 cm. À droite : “Untitled” (1972) de John McCracken. Résine de polyester, fibre de verre et bois. 250,2 x 45,7 x 4,1 cm.

Mais le mal était fait et dès le 26 novembre, à peine huit jours après la découverte du monolithe de l’Utah, un autre fit son apparition à Piatra Neamt, en Roumanie, non loin d’un site archéologique antique. Il disparut cinq jours plus tard, mais qu’à cela ne tienne : à Atascadero en Californie, un autre monolithe apparut au sommet d’une petite montagne le 2 décembre, et, le 6 décembre, des randonneurs qui parcouraient la réserve naturelle du Kiekenberg aux Pays-Bas, en découvrirent un autre aux abords d’une mare gelée près de la ville d’Oudehorne. Le 7 décembre 2020, c’est sur la plage de Compton, sur la côte ouest de l’île de Wight, au sud de l’Angleterre, qu’apparut encore un monolithe en forme d’obélisque, cette succession donnant lieu à ce qu’on pourrait peut-être qualifier de “monolith craze”. Et s’il faut trouver une vertu à cette rocambolesque affaire, c’est bien celle de nous faire penser à nouveau à l’œuvre de John McCracken, qui éleva le monolithe à la qualité fort enviée d’œuvre d’art, et déclarait à peine une année avant son décès : “Cela pourrait conduire à une situation assez drôle, je pense, si les œuvres étaient reproduites, ou produites, d’une manière si maladroite que, supposant que je sois de retour sur Terre dans cinq mille ans, je puisse contempler des choses très surprenantes qui n’auraient qu’une ressemblance très lointaine avec mes propres œuvres.” Il parlait, en l’occurrence, du vieillissement de ses œuvres et de l’altération inévitable de leur couleur et de leur surface.

 

 

Ami du célèbre et regretté M. Spock de Star Trek, qui était aussi un fervent collectionneur de son œuvre, John McCracken avait développé de réelles convictions quant à l’existence des ovnis, des extraterrestres et de la possibilité de voyager dans le temps.

 

 

Né en 1934 à Berkeley en Californie, il poursuivit des études d’art, après avoir passé quatre ans dans la marine, au California College of Arts and Crafts, mais confie avoir découvert l’art de son époque grâce à la lecture de magazines d’art, Artforum en particulier. À partir de 1966, son œuvre prit une tournure décisive tandis qu’il conçut des objets ressemblant à des planches colorées, posées contre un mur, comme des tranches de matière parfaitement usinées. Ce sont des objets de sidération absolue, qui touchent le mur (l’espace de la représentation) et le sol (celui de la réalité où nous nous trouvons) par le contact de deux arêtes seulement. Leurs proportions leur donnent des qualités anthropomorphiques, l’air qui circule en dessous d’elles se transforme en vide menaçant. Il participa en 1966 à Primary Structures au Jewish Museum de New York, une exposition rassemblant les œuvres de jeunes artistes britanniques et américains considérée aujourd’hui comme le moment où l’art minimal se présenta comme un mouvement. McCracken, cependant, s’en distingue en préférant à l’usinage industriel les charmes du travail à la main : bien qu’elles paraissent usinées, ces planches ne voyaient le jour qu’après un travail artisanal de menuiserie et de peinture interminable (pas moins de vingt couches) et l’expérimentation durant une décennie de techniques et de matériaux variés. “Souvent, lorsque j’arrive quasiment à la fin, quand la pièce a atteint son aspect définitif et que je n’ai plus qu’à retirer la cire, elle suscite un tel effet ‘waouh !’ qu’elle efface de ma mémoire tout le temps et le travail que cela m’a demandé pour en arriver là.

 

 

Sous le dessin préparatoire de l’une de ses premières sculptures, en 1965, John McCracken écrivit : “Idée intéressante : ces créations sont les êtres d’un autre monde qui parviennent ici à travers moi. Mais ne me demandez pas pourquoi elles sont ici.” Ami du célèbre et regretté M. Spock de Star Trek, Leonard Nimoy (1931-2015), qui était aussi un fervent collectionneur de son œuvre, John McCracken avait développé de réelles convictions quant à l’existence des ovnis, des extraterrestres et de la possibilité de voyager dans le temps – une fantaisie que ne s’autoriserait probablement plus aucun artiste aujourd’hui. “L’une des suppositions ou implications de mon travail est que nous devrions être capables de voyager d’un bout à l’autre de notre galaxie (100 000 années-lumière) en cinq minutes”, écrivait-il en 2000. Cette dimension onirique donne aux monolithes qu’il réalisa effectivement dès le milieu des années 60, et plus encore à ceux que, à partir de 1988, il fit fabriquer en acier inoxydable (ce qui permet leur installation à l’extérieur, rendant ainsi possible la confrontation avec le paysage terrestre qu’ils réfléchissent), une qualité qui s’est raréfiée dans l’art contemporain. L’œuvre de John McCracken nous reconnecte avec un art dont les ambitions ne sont pas d’être l’inoffensif écho des injustices sociales, et avec des processus de création propres à déprimer les professeurs des beaux-arts. “Je vois mes pièces dans mon esprit avant de les réaliser, expliquait-il en 1991. Le fait de les voir, de voir si elles sont justes (ou pas), est la source principale d’information que j’utilise pour déterminer ce que je dois faire – et généralement ce qui vaut la peine d’être réalisé.” Et d’ajouter quelques années plus tard : “L’humanité a besoin de beauté. C’est tout. Le monde a besoin de beauté. Je suis plutôt agacé par l’art qui est sensiblement laid ou négatif... L’art a besoin – il en a éminemment besoin – d’être beau.