01 August

Que vaut vraiment le dernier Quentin Tarantino ?

 

Hymne à l’âge d’or du cinéma, le neuvième film de Tarantino, “Once Upon a Time in… Hollywood, réunit un flamboyant duo : Brad Pitt en cascadeur et Leonardo DiCaprio, éblouissant dans son rôle d’acteur déchu.

Par Olivier Joyard

Quentin Tarantino portait l’idée de Once Upon a Time in... Hollywood depuis 2007. Tandis qu’il tournait Boulevard de la mort, dans le Texas, deux personnages lui sont subitement apparus : un acteur déchu et un cascadeur plus ou moins fréquentable, galérant ensemble sous le soleil de Los Angeles en 1969. Douze ans plus tard, Leonardo DiCaprio interprète le premier et Brad Pitt se glisse dans le costume cool du second, sur l’écran du Grand Théâtre Lumière du Festival de Cannes – où le film a été présenté au mois de mai. De fait, pour le réalisateur de Pulp Fiction, le cinéma apparaît comme le lieu des fantasmes réalisés. Ce privilège, Tarantino l’a construit à force d’obsession et de travail. Ses films racontent des mondes – ici le Hollywood finissant de années 60 –, mais passent leur temps à fétichiser détails, postures et conversations – comme si rien n’était plus important que de profiter de la séduction cinématographique des corps et des paroles, avant qu’il ne soit trop tard.

 

De ce point de vue, Once Upon a Time in... Hollywood peut être perçu comme un hymne mélancolique à un âge d’or perdu, celui où le cinéma comptait plus que tout. Tarantino nous projette ici un demi-siècle en arrière. Le septième art se trouve à la croisée des chemins. Le classicisme est mort depuis longtemps. La télévision a pris une importance capitale dans la vie de ceux qui, autrefois, remplissaient les salles, captivés par les films de John Ford ou d’Howard Hawks. Le Nouvel Hollywood, celui des flibustiers Scorsese ou Coppola, n’a pas encore imposé sa marque. Dans cet entre-deux aussi flamboyant qu’un peu triste, l’acteur Rick Dalton a perdu de son aura. Il participe à des séries télé western en tant que “guest star” et trouve en Italie des rôles plus en phase avec sa mythologie. DiCaprio incarne cet homme fatigué avec un mélange de distance et de grande proximité, comme s’il mettait dans ce personnage un peu de sa propre finitude – star majeure des années 90, 2000 et 2010, l’iconique “Leo” se trouve aujourd’hui à un tournant, même s’il n’évoque pas directement cette dimension. “Je me suis identifié à ce personnage parce que j’ai grandi dans l’industrie du cinéma”, a expliqué l’acteur lors du Festival de Cannes. “Lui, il est un peu à la périphérie. Dans un monde qui change, on le laisse derrière. Cela me rend d’autant plus heureux d’être là où je suis. Le personnage livre un véritable combat intérieur pour se faire confiance dans l’adversité. Il persévère. Je me rends compte de la chance que j’ai.” Dans l’une des plus belles scènes du film, Rick doit jouer un monologue devant une petite fille, une jeune actrice sans complexe d’une dizaine d’années, qui finit par lui dire qu’elle n’a “jamais vu un tel talent venant d’un acteur”. Plus que jamais, Tarantino a le don de pousser ses comédiens vers les limites de la parodie, pour en tirer une forme de vérité.

“Once Upon a Time in… Hollywood” – Bande-annonce

Cliff Booth (Brad Pitt) s’apparente à une sorte de miroir inversé tendu à Rick Dalton. Beau comme un dieu, il se promène sur les tournages avec un sourire arrogant et semble inaccessible aux véritables émotions. Sa place de cascadeur ne lui pose aucun souci, c’est comme si, en jouant les doublures, il était celui qui atteint l’osmose avec lui-même. Un nuage de suspicion l’accompagne, lié à un passé violent, mais il avance sans problème dans les arcanes du monde du spectacle. L’acteur de Fight Club trouve ici l’un de ses meilleurs rôles, une décennie après Inglourious Basterds.Le film nous dit que, là où on est, il faut accepter sa place, sa vie, son entourage, ses problèmes, analyse-t-il. Rick Dalton pense que la vie est trop dure pour lui, mais Cliff a dépassé ça : il prend le monde tel qu’il est.” Prendre le monde tel qu’il est, cela signifie se confronter à sa part sombre et violente. Telle est aussi l’ambition de Once Upon a Time in... Hollywood.

 

 

Tarantino n’a pas choisi par hasard l’année 1969, celle de la sortie d’Easy Rider, un coup de canon signé Dennis Hopper pour signifier la fin symbolique de l’aventure hippie. L’utopie de l’amour libre et collectif touche véritablement à sa fin une nuit d’août, quand les sbires de Charles Manson s’introduisent dans la villa de Sharon Tate et Roman Polanski. La jeune comédienne est enceinte de huit mois, tandis que son mari n’est pas présent à Los Angeles. La soirée se termine en bain de sang. Dans le film, Rick Dalton habite juste à côté du couple, ce qui donne à Tarantino toute latitude pour raconter cette tragédie à sa manière. On ne peut pas dire exactement comment il s’en saisit dans la partie finale – le cinéaste s’est récemment emporté contre les spoilers – mais les fans de ses films le devineront vite. L’enjeu, ici, est moins la surprise que la possibilité de fantasmer la réalité – l’essence du cinéma selon “QT”. Ce qui l’intéresse avant tout dans ce moment historique célèbre ? Le mystère. “Nous sommes tous et toutes fascinés par l’histoire de Charles Manson parce qu’elle semble incroyable, incompréhensible, raconte Tarantino. Comment cet homme a réussi à réunir et à influencer ces garçons et ces filles, à les pousser à commettre l’irréparable, cela reste un angle mort. Plus on se penche sur la question, ce que j’ai fait avant de tourner ce film, plus l’obscurité grandit. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes encore fascinés collectivement.” Le numéro d’équilibriste joué par Tarantino se révèle assez culotté. Le film traite en parallèle de la fin du cinéma comme centre du monde symbolique (faire de Rick Dalton un acteur de séries n’a rien d’innocent, alors que Netflix a aujourd’hui pris d’assaut le monde de l’entertainment) et de la fin d’une époque, l’après-guerre, où les sociétés occidentales se croyaient débarrassées du mal. “Il y a eu une perte d’innocence, confirme Brad Pitt. En 1969, quand les meurtres de Manson ont eu lieu, le mouvement free love avait déjà connu son heure de gloire et le cinéma commençait à être imaginé autrement. Mais tout le monde a dessoulé d’un coup. La face sombre de l’âme humaine s’est révélée. C’est de cela que le film parle.

Tarantino aurait pu réaliser ici son chef-d’œuvre, ce qu’il ne réussit pas tout à fait. Le cinéaste se confronte au mal de façon finalement détournée et montre des réticences à sortir de sa zone de confort, notamment dans le traitement du seul personnage féminin, Sharon Tate, jouée par Margot Robbie. Une malheureuse habitude chez lui, sauf exception. Il faudra s’y faire : le petit génie de Reservoir Dogs (tourné il y a trente ans !) refusera éternellement de grandir. Alors, autant profiter de ce qu’il réussit magnifiquement. Au-delà de la relation entre les deux personnages centraux du film, Once Upon a Time in... Hollywood s’impose comme un chant d’amour à Hollywood et à Los Angeles d’une intensité totale. Les restaurants, le carénage des voitures, la couleur du ciel, les allées des studios de tournage, les maisons sur les Hills... personne sauf Tarantino ne donne une telle importance à ces reliques du passé qui ont toujours hanté sa filmographie. Cette fois, c’est encore plus frontal. Nous sommes devant une œuvre-bilan, ce que le cinéaste confirme : “C’est apparu comme ça, sans y réfléchir. Une des premières personnes qui a eu le script entre les mains a été mon premier assistant, Bill Clark, qui travaille avec moi depuis Pulp Fiction. Il est venu chez moi pour le lire au bord de la piscine et il m’a tout de suite dit : Wow ! ton neuvième film c’est un peu les huit premiers rassemblés !’

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