25 Janvier

Les 10 performances qui ont changé l'histoire de l'art au XXe siècle

 

Depuis le milieu des années 1950, la performance artistique revêt de nombreuses formes aussi complexes que déroutantes. Les artistes contemporains n’ont pas eu peur d’utiliser leur corps comme médium pour interpeler, provoquer ou revendiquer. 

Par Alison Dechandon

La performance “Relation in Time” réalisée par Marina Abramović et Ulay en 1977.

Provocation, enfermement, privation, sang, nudité, violence ou dépassement de soi… Les artistes contemporains réalisent des happenings alambiqués et éphémères qui laissent parfois le spectateur perplexe et sans voix. Tournés vers des performances impressionnantes axées sur la raison, la sensibilité et le body art, ils dénoncent les vices de notre société pour faire émerger des idées politiques ou réveiller des consciences. Du collectif japonais Gutaï, pionnier en la matière, aux revendications féministes de l’artiste française Orlan, voici dix performances incontournables et sensationnelles qui ont marqué l’Histoire de l’art. 

 

1- Le collectif japonais Gutaï

 

Précurseur du happening avec ses interventions publiques, Gutaï –“Gu” pour “instrument” et “Taï” pour “corps”– est un mouvement avant-gardiste fondateur de l’art contemporain mondial né au milieu des années 1950 au Japon sous l’impulsion du peintre Jirō Yoshihara. En marge de l’art abstrait d’après-guerre, les artistes de ce courant incarnent un renouveau de l’art libre, audacieux et proche de l’esprit théâtral par leur façon novatrice de mettre en avant les corps, les éléments et la matière. Alors que l’artiste Kazuo Shigara, tenu par une corde, s’élance dans le vide pour projeter de la peinture sur une toile et peindre avec ses pieds, l’artiste Saburō Murakami traverse des écrans de papier, dressés verticalement, avec son corps lors de la deuxième exposition “Gutaï” présentée à Tokyo en 1956.

 

Sous la forme de sept châssis en bois recouverts de feuilles de papier kraft et saupoudrées de feuilles d’or, l’installation de l’artiste est placée à l’entrée de la galerie. Pour accéder à cette exposition, le premier visiteur doit traverser cet obstacle et transpercer les feuilles avec son corps tel un marteau. Par ce dispositif novateur, l’artiste laisse le choix au spectateur d’intégrer l’œuvre en passant au-delà de la résistance du papier étiré au maximum. Cette performance a d’ailleurs été reconstituée et baptisée Passage, 8 novembre 1994 au centre Georges Pompidou à Paris en 1994. 

Saburō Murakami traverse les écrans de papier lors de la deuxième exposition “Gutaï” présentée à Tokyo en 1956.

2- Michel Journiac 

 

Si certains n’y ont vu qu’une scène de boucherie, la performance subversive Messe pour un corps réalisée par l’artiste français Michel Journiac en 1969 est bien plus complexe que cela. Décédé en 1995 à l’âge de 52 ans, il fut un adepte de la mutilation, du blasphème, de la fascination et du voyeurisme.L’ancien séminariste (1956-1960), qui a bien failli devenir prêtre, fait ressentir dans ses œuvres l’importance des rituels et des mises en scènes. 

 

En 1969, il abandonne la peinture et place le spectateur au centre de l’échange. Dans Messe pour un corps, l’artiste se travestit en prêtre dans la galerie Templon à Paris où il prononce une messe sombre en latin. A la fin de la cérémonie, le prêtre Journiac propose une hostie particulière pour l’eucharistie, faite de boudin cuisiné avec son propre sang. Avec cette nourriture corporelle dite plus “énergétique” qu’une nourriture spirituelle, l’artiste représente alors “l’archétype de la création” : l’Homme se nourrissant de lui-même et des hommes se nourrissant de l‘artiste. 

La performance “Messe pour un corps” réalisée par l’artiste français Michel Journiac en 1969.

3- Chris Burden

 

Décédé en 2015, à l’âge de 69 ans, l’artiste américain Chris Burden a marqué le monde de l’art par des performances exceptionnelles et provocatrices. Peu sensible à la pop culture new-yorkaise des années 1960, l’artiste s’est consacré à l’art et à l’architecture durant ses années d’études à l’Université de Californie à Irvine. Chris Burden y réalise sa première performance baptisée "Five Day Locker Piece" en 1971. Pendant cinq jours, le jeune étudiant s’enferme dans un casier de 60 centimètres de haut, 60cm de large et 90 cm de profondeur. Plié en quatre avec 20 litres d’eau au-dessus de sa tête, sans nourriture, ni boisson pour se restaurer, il bénéficie tout de même d’un petit espace en dessous pour faire ses commodités. Expérience régressive et placentaire ou désir de mettre son corps à rude épreuve ? Quoiqu'il en soit une démonstration qui lui permettra de valider son diplôme de justesse.

 

Contrainte, enfermement, privation… Pour ses performances, Chris Burden a souvent mis son corps en danger en testant les limites de ce qui était acceptable et considéré comme de l’art mais aussi le rôle de l’auditoire en tant qu’observateur. En 1971, alors que la guerre du Vietnam terrasse toute une génération, l’Américain monte au créneau et devient le porte-parole d’une jeunesse désenchantée. Il réalise alors sa performance mythique “Shoot”. L’artiste demande à l’un de ses amis et ancien camarade de classe, Bruce Dunlap, de lui tirer dessus. Chris Burden souhaite banaliser l’horreur et la souffrance pour la rendre encore plus réelle. Touché au bras gauche, l’artiste est amené à l’hôpital où il explique à la police qu’il s’agit d’un accident. La vidéo de cette performance a été recueillie par des musées comme le MoMa et The Whitney Museum à New York.

 

Tel un symbole de la contre-culture, pour sa performance “Trans-Fixed” (1974), Chris Burden se fait crucifier comme le Christ sur l’arrière d’une coccinelle roulant à pleine vitesse durant quelques minutes dans le centre de Los Angeles. Une manière pour l’Américain de démystifier l’acte de sacrifice.

La performance "Five Day Locker Piece" réalisée par Chris Burden en 1971.

La performance “Trans-Fixed” réalisée par Chris Burden en 1974.

La performance “Shoot” réalisée par Chris Burden en 1971.

4- Gina Pane 

 

La Française d’origine italienne Gina Pane est une artiste majeure de l’art corporel. Révélée par ses automutilations à coups de lames de rasoir et ses mises en scène sacrificielles à travers les flammes ou en haut d’un immeuble, elle tente non pas de réaliser des performances mais de pénétrer le monde. Art de la faille et gestes d’amour et d’abandon, l’artiste livre un travail extrême et douloureux accompli, en général, devant un public restreint avec lequel elle établit une relation directe grâce à la parole ou à l’image. Les spectateurs présents sont sollicités au plus profond de leur être et sont censés réagir à l’événement avec bienveillance et empathie pour l’artiste.

 

Ce fut le cas le 11 août 1972, à 23 h 45, Place aux Œufs à Bruges (Belgique) lorsque Gina Pane a réalisé son action JE. La jeune femme place son corps sur le parapet de la fenêtre en expliquant postérieurement son geste par cette phrase : “En plaçant mon corps sur le parapet de la fenêtre entre deux zones: l’une privée, l’autre publique, j’ai eu un pouvoir de transposition qui a brisé les limites de l’individualité pour que ‘JE’ participe à ‘l’AUTRE’”. Suspendue au bord du vide, cette action est réalisée volontairement le soir pour que les passants se focalisent sur cette fenêtre éclairée par un dispositif particulier. Dos au public, Gina Pane observe la vie de famille à l’intérieur de l’appartement pendant que les spectateurs, en bas, reçoivent des informations de l’ambiance sonore de l'appartement par retransmission. Cette démarche tendait à renforcer le lien social, l’observation et l’échange entre les spectateurs et à tendre vers une compréhension de l’autre pour favoriser de nouveaux rapports entre les individus. Si, au début, le public réagit avec angoisse à l’idée de l’imaginer tomber, certains l’encouragent par la suite à aller au bout de son geste. Cette scène photographiée témoigne aussi de la décadence et de la perversion de la société.  

L'action “JE” réalisée par Gina Pane en 1972. 

5- Joseph Beuys

 

Membre légendaire du mouvement d’art contemporain Fluxus créé par George Maciunas dans les années 1960, l’Allemand Joseph Beuys, décédé en 1986 à l’âge de 64 ans, est notamment connu pour sa performance I like America and America likes me réalisée avec un coyote sauvage à la galerie René Block de New York en 1974. L’artiste est alors pris en charge par une ambulance depuis son domicile de Düsseldorf (Allemagne). Emmitouflé dans une couverture de feutre sur une civière et les yeux bandés, Joseph Beuys est amené jusqu’à l’aéroport direction New York. Arrivé sur place, une deuxième ambulance, escortée par les autorités américaines, le mène jusqu’à la galerie René Block. De cette manière, l’artiste ne posera aucun pied sur le territoire américain. Une volonté affirmée de celui-ci tant que la guerre du Vietnam n’est pas terminée.

 

Joseph Beuys passe alors plusieurs jours dans une cage avec un coyote capturé dans le désert du Texas. Le choix de cet animal n’est pas anodin. Présent sur le territoire américain bien avant l’arrivée des blancs, le coyote permet à l’artiste aux penchants anti capitaliste de nouer un contact originel avec les Etats-Unis mais aussi d’évoquer l’Histoire des Amérindiens persécutés et massacrés lors de la conquête du pays. Les visiteurs observent la relation entre les deux protagonistes derrière un grillage. L’animal s’amuse à déchirer le chapeau de feutre recouvert d’étoffes. Des rituels sont mis en place chaque jour, comme la livraison journalière du quotidien américain qui traite de l’activité économique et financière Wall Street Journal sur lequel urine le coyote… Joseph Beuys et l’animal partagent ainsi la paille et l’espace de la galerie jusqu’à temps que l’artiste ne reparte de la même façon qu’il est arrivé.  

La performance “I like America and America likes me” réalisée par Joseph Beuys en 1974.

6- Marina Abramović et Ulay 

 

Considéré comme le pionnier dans la pratique de la performance, l’ex couple d’artistes à la scène comme à la ville, composé de la Serbe Marina Abramović et de l’Allemand Ulay, a multiplié les performances liées à la dynamique relationnelle à travers le prisme du corps et à la notion d’alter ego durant 12 ans. L’une des performances les plus célèbres, baptisée AAA-AAA, a été réalisée en 1978 dans les studios TV de la RTB de Liège.

 

Dans une vidéo en noir et blanc et durant quinze minutes, les deux amants, filmés de profil, se font face bouches ouvertes et produisent un son de longueur quasi identique. Reprenant leur souffle en même temps au début du film, le rythme de leurs cris se décale petit à petit. Alors que l’un manque de souffle ou tousse, l’autre poursuit son cri. Abramović et Ulay sont agressifs l’un envers l’autre et les sons émis prennent la forme de véritables hurlements. Ils se rapprochent de plus en plus jusqu’à être en position de crier chacun dans la bouche de l’autre. Les deux artistes explorent ici les limites dans le couple, un pan de leur questionnement après avoir entre autre symbolisé la solidarité du couple dans leur performance Relation in Time (1977) en attachant les cheveux de l’un dans ceux de l’autre dos à dos pendant 18h.  

La performance “AAA-AAA” réalisée par Marina Abramović et Ulay en 1978.

7- Matthew Barney

 

Figure incontournable de l’art contemporain, l’artiste américain Matthew Barney, né en 1967, s’inscrit dans la mouvance du body art. Et pour cause, l’artiste fait appel à l’installation, au dessin, à la photographie et à la vidéo pour soumettre son corps à de rudes expériences artistiques. Dans chacune de ses œuvres, il exhibe son corps en proie à des machines dans des épreuves d’endurance très physiques desquelles il tente de tirer parti. C’est le cas dans sa série Drawing Restraint, démarrée en 1987, où l’artiste s’impose des obstacles dans l’espace pour rendre impossible l’action de dessiner. Il se met en scène, entouré d’élastiques, de rampes ou de trampolines et filme ces évènements éphémères.

 

Il renouvelle cette expérience dans Field Dressing (1989). Dans son personnage d’athlète, appelé le “Character of Positive Restraint” (personnage de la contrainte positive), il escalade nu les parois d’une galerie à l’aide de harnais et de pics à glace. Son corps est utilisé comme un terrain pouvant être altéré et redessiné.  A travers ces performances, l‘artiste remet en cause la virilité masculine et dépeint une atmosphère quasi-morbide. Cette prestation a été retransmise sur grand écran lors d’expositions américaines pour dénoncer l’esthétique télévisuelle qui tend à rendre spectaculaire l’image du corps dans notre société. 

La performance “Drawing Restraint“ réalisée par Matthew Barney en 1987.

La performance “Field Dressing” réalisée par Matthew Barney en 1989.

8- Orlan 

 

L’engagement corps et âme pour l’art ? L’artiste française contemporaine Orlan a pris cet engagement au pied de la lettre. De 1990 à 1993, l’artiste se sert de son corps comme un véritable médium. Son corps devient un support d’expérimentations puisque l’artiste met en scène pas moins de sept opérations de chirurgie esthétique pour métamorphoser son visage. Une idée inspirée d’une citation du livre “La robe” d’Eugénie Lemoine-Luccioni qui explique : “La vie est décevante. Dans la vie, on n’a que sa peau, il y a maldonne dans les rapports humains parce que l’on n’est jamais ce que l’on a... J’ai une peau d’ange et je suis un chacal, une peau de femme mais je suis un homme...”

 

Parmi ses performances, la plus impressionnante est baptisée Omniprésence (1993). Orlan se fait implanter de la silicone au-dessus des arcades sourcilières par la chirurgienne new-yorkaise Marjorie Cramer qui accepte les objectifs artistiques de l’artiste. Orlan souhaite remettre en cause les normes de beauté et non ressembler à la Vénus de Milo ou à la Joconde comme le soulignait la presse de l’époque. Cette opération-performance sera diffusée en direct à la galerie Sandra Gering à New York, au Centre Georges Pompidou à Paris ou encore au Centre Mac Luhan à Toronto. 

 

 

Extrait de la performance “Omniprésence”, 1993.

9- Casey Jenkins 

 

Loin de n’être qu’une activité de grand-mère, le tricot a inspiré l'expérience artistique de l’artiste australienne Casey Jenkins. En 2013, cette féministe de 38 ans a réalisé une performance de tricot vaginal baptisée Vaginal Knitting (“Tricoter mon utérus”) destinée à briser les tabous liés au sexe féminin. Chaque matin et durant vingt-huit jours, Casey Jenkins a introduit une pelote de laine dans son vagin avant d’en extraire un fil pour lui permettre de tricoter. Elle n’a pas interrompu sa performance même au moment de son cycle menstruel. “En associant la vulve à une activité vue comme réconfortante, bénigne voire ennuyeuse, comme le tricot, je caresse l’espoir que les gens remettent en question la peur que le sexe féminin leur inspire”, avait-elle expliqué.

 

Si la performance attise la curiosité, cette artiste contemporaine n’est pas la seule à avoir mis en scène son sexe. Ce fut aussi le cas de l’artiste chilienne Carina Ubeda qui avait exposé la même année son œuvre “Paños” (Chiffons) constituée de tissus imbibés de son sang menstruel recueilli durant cinq années.

La performance “Vaginal Knitting” réalisée par Casey Jenkins en 2013.

10- Tino Sehgal

 

La sensation, le corps et la rencontre au cœur du travail de l’artiste contemporain britannique Tino Sehgal. Pour y parvenir, l’ex chorégraphe de formation se focalise sur les interactions sociales plutôt que les objets inanimés. Il élabore des mises en scène avec des baisers échangés par des couples au milieu d’une foule au musée de Guggenheim en 2010 ou des fragments de petits duo dansés à la Biennale de Venise en 2013. Mais c’est en 2016 qu’il présente un projet encore plus exceptionnel défiant les préceptes conventionnels de l’exposition.

 

Pour réaliser cette performance, pas moins de 400 interprètes (artistes, collégiens danseurs sélectionnés par l’artiste) se sont produits à tour de rôle de midi à huit heures du soir. Danse, chant et parole sont représentés de façon continue avec une dimension esthétique et émotionnelle. Les spectateurs assistent à des échanges de regards durant les chorégraphies entre les acteurs, à des rencontres furtives qui nous invitent à réaliser une promenade dans ce palais si désert pour n’en garder qu’une image ou qu’un sentiment unique et propre à chacun. 

La performance réalisée par Tino Sehgal au Grand Palais en 2016.

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