06 Novembre

Rencontre avec Damien Jalet, le chorégraphe qui ensorcelle le cinéma dans “Suspiria”

 

Le réalisateur italien Luca Guadagnino revient sur les écrans avec le remake d’un chef-d’oeuvre du cinéma d’horreur : "Suspiria". Dans cet opus,  la danse, élaborée par le chorégraphe Damien Jalet, joue un rôle majeur : langage occulte, elle orchestre le passage dans un monde surnaturel. Numéro a rencontré Damien Jalet pour évoquer cette création cinématographique ambitieuse.

Propos recueillis par Delphine Roche, Portrait Stéphane Gallois

Dans le Suspiria de Luca Guadagnino, la danse joue un rôle central. Les chorégraphies y sont l’oeuvre du Franco-Belge Damien Jalet, qui s’illustre par le vaste spectre de ses interventions, depuis les salles de théâtre jusqu’à un film de mode avec Nick Knight et Bernhard Willhelm, en passant par de multiples collaborations avec des plasticiens tels qu’Antony Gormley. Depuis ses débuts, Damien Jalet investit et explore aussi bien des formes intimes proches de la performance, à l’exemple du trio Les Médusés, qu’il présente en 2013 au musée du Louvre, que des mises en scène ambitieuses telles que le Boléro, pour l’Opéra de Paris, ou encore Pelléas et Mélisande, présenté en 2018 à l’Opéra d’Anvers – deux pièces cosignées avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui et scénographiées par Marina Abramovic. Damien Jalet nous en dit plus sur son rôle dans Suspiria.

 

NUMÉRO : Comment avez-vous été choisi pour par ticiper à Suspiria ?

DAMIEN JALET : Luca cherchait un chorégraphe, et on lui a montré Les Médusés, le trio que j’avais créé en 2013 au musée du Louvre. Dans la cour Marly, mes danseuses évoluaient parmi des sculptures représentant notamment des nymphes. Elles passaient alors d’une position à une autre, comme des sculptures qui se mettraient en mouvement. À l’époque, j’avais demandé à mes danseuses de voir le Suspiria de Dario Argento, car je m’intéressais beaucoup au lien entre la danse et la sorcellerie établi par le film. Lorsque Luca m’a contacté, il m’a expliqué qu’il voulait que la danse, qui est secondaire dans le film d’Argento, soit centrale et omniprésente dans sa version de Suspiria. Il m’a fait confiance et m’a permis de développer une proposition sans trop faire de compromis.

 

La danse joue-t-elle un rôle dans la structure narrative du film ?

Oui, elle fait évoluer l’histoire. Le challenge consistait justement à faire en sorte que la chorégraphie ne soit pas décorative, mais qu’elle ait un rôle dans la dramaturgie.

 

"Dans le film, la danse exprime une énorme violence car elle a le pouvoir de tuer. Le personnage de Madame Blanche joué par Tilda Swinton, qui mène la compagnie, exerce un magnétisme, à mi-chemin entre l'art et une forme de magie"

Comment avez-vous travaillé avec Luca, et avec les actrices du film ?

Dans le film, la compagnie de danse est menée par Madame Blanc, un personnage que joue Tilda Swinton, inspiré de Pina Bausch, Mary Wigman et Isadora Duncan. Nous avons passé du temps à essayer de définir quel pourrait être le style de cette compagnie, car dans l’histoire, elle est active depuis les années 40, mais l’action du film se passe dans les années 70. Donc la compagnie continue à interpréter une danse qui a été créée 30 ans auparavant. Et le style de danse que je pratique personnellement a été influencé par les années 90 et 2000. Le film original se passe dans une école de ballet, là, nous sommes dans une compagnie qui développe un langage unique proche de la danse contemporaine. Une danse viscérale, qui a un côté à la fois primal et sophistiqué. À rebours des codes académiques du ballet, elle n’est pas connectée à quelque chose d’éthéré et exprime une énorme violence, car dans ce film la danse a le pouvoir de tuer et c’était une énorme responsabilité qu’elle soit convaincante de ce point de vue-là. J’ai donc décidé de repartir de mon trio créé pour le Louvre, car il y avait déjà cette idée de jeter un sort ou d’être soi-même sous l’emprise d’un sort. J’ai développé cette pièce pour douze danseuses, plus une treizième qui vient s’ajouter à cette performance centrale.

 

 

"Je vois la danse comme un médium apte à converser avec d’autres médiums, et mes quinze dernières années de carrière n’ont été faites que de ça."

 

 

Vous évoquiez Pina Bausch et la notion de sorcellerie ou de magie. Le film évoque-t-il en creux la façon dont cer tains chorégraphes, tels que Pina Bausch, étaient des sortes de gourous pour leurs danseurs ?

Le personnage de Madame Blanc est un personnage magnétique. Luca pensait aussi à des femmes artistes comme Gina Pane. De même que Mary Wigman, Isadora Duncan ou Pina Bausch, ces femmes très puissantes, dotées d’une intuition très forte, ont exercé une sorte de magnétisme, à mi-chemin entre l’art et une forme de magie. C’était inspirant car j’ai connu Pina, j’ai eu la chance d’avoir été invité dans son festival, de l’avoir vue répéter Le Sacre du printemps avec sa compagnie. Pour jouer Madame Blanc, Tilda Swinton a regardé de nombreuses vidéos montrant des chorégraphes à l’oeuvre. Le magnétisme qu’exerce son personnage sur les danseuses est si fort qu’elles ne peuvent plus la quitter. Plutôt qu’une école perdue dans la forêt, comme dans la version d’Argento, Luca voulait une compagnie située à Berlin, à deux pas du mur. Il y a donc un lien politique, aussi, avec Ulrike Meinhof de la RAF, une autre femme puissante. Le film tisse de façon subtile une connexion entre ces inspirations, avec l’idée d’une société secrète, d’une forme de résistance qui s’est créée de manière ar tistique avant de dériver vers le surnaturel.

Vous collaborez régulièrement avec des plasticiens, et avec un autre chorégraphe, Sidi Larbi Cherkaoui. Le fait que la danse soit un médium qui crée du lien est-il important ?

Oui, c’est primordial. Je vois la danse comme un médium apte à converser avec d’autres médiums, et mes quinze dernières années de carrière n’ont été faites que de ça. J’ai travaillé avec Hussein Chalayan, avec des plasticiens. C’est la première fois que je collabore avec le cinéma. Travailler sur un film aussi ambitieux, dif ficile à faire et intense a été fabuleux. J’aime la façon dont Luca a développé un langage qui unit différentes influences. Je suis très excité par ce film qui ne suit aucune recette et pousse encore plus loin le thème du film de Dario Argento.

NuméroNews